Parmi les Palestinien·nes qui cherchent à quitter Gaza détruite par Israël, on trouve des enfants gravement malades, une mère qui tente de réunir sa famille avec son mari et un étudiant qui aspire à poursuivre ses études à l’étranger.

À l’hôpital al-Nasser de Khan Younès, dans la bande de Gaza, le 24 janvier 2026, des patients atteints de cancer font face à une pénurie de médicaments. Photographe : Doaa Albaz image : activestills
Par Maram Humaid, le 27 janvier 2026.
Deir el-Balah et Khan Younis, Gaza – Depuis deux ans, Khitam Hameed s’accroche à l’espoir d’une seule nouvelle qui pourrait fondamentalement changer le destin de toute sa famille.
La réouverture du passage de Rafah, fermé et contrôlé par Israël dans le cadre de sa guerre génocidaire contre Gaza malgré un accord de cessez-le-feu, permettrait à sa famille de voyager et de retrouver son mari à l’extérieur de Gaza. Mais pour cette famille, la réouverture ne concerne pas seulement la liberté de circulation. Elle représente à la fois une chance de retrouvailles après une longue séparation et une opportunité d’obtenir un traitement pour leur fils, dont la vie, la scolarité et l’enfance normale ont toutes été détruites par deux années de guerre.
Alors que les États-Unis poussent un Israël profondément intransigeant à progresser vers la phase deux du cessez-le-feu qui a débuté le 10 octobre, la réouverture du passage de Rafah a été directement liée par le gouvernement d’extrême droite à la récupération des restes du dernier captif israélien, et seulement partiellement pour un usage piéton sous stricte supervision militaire.
Lundi, la récupération du corps du dernier captif israélien semblait ouvrir cette porte verrouillée, avec des milliers de personnes ayant un besoin urgent de traitement ou de réunification familiale dans un état d’attente anxieuse.
Depuis le site de déplacement de sa famille dans le camp de réfugié·es de Nuseirat près de Deir el-Balah dans le centre de Gaza, Khitam, 50 ans, mère de six enfants, est assise et tente d’organiser ses pensées alors que des nouvelles circulent au sujet de Rafah.
À côté d’elle se trouve son fils de 14 ans, Yousef, incapable de marcher, souffrant d’une maladie génétique rare appelée syndrome d’Ehlers-Danlos (SED), une condition douloureuse affectant principalement le développement de ses os, avec des complications cardiaques potentielles.
« Yousef suit un traitement pour ce syndrome depuis qu’il est très jeune. Il a subi environ 16 opérations », confie Khitam à Al Jazeera. « Nous nous sommes habitué·es aux hôpitaux, mais avant la guerre, il y avait un suivi et un peu d’espoir. »
Depuis bien avant octobre 2023, le passage de Rafah entre Gaza et l’Égypte a été une bouée de sauvetage pour les Palestinien·nes, non seulement comme point de sortie et d’entrée naturel, mais aussi comme symbole de connexion avec le monde extérieur.
Avant la guerre, le passage était largement utilisé par les patient·es cherchant un traitement médical, les familles rendant visite à des proches à l’étranger, et le mouvement de marchandises et de fournitures qui aidait à alléger la pression économique de Gaza sous le blocus israélien.
Sa fermeture, commencée en mai 2024 après la prise de contrôle par les forces israéliennes, a marqué un tournant dramatique dans la crise humanitaire.
La fermeture a affecté non seulement le mouvement des personnes, mais a également réduit considérablement le flux d’aide médicale et de fournitures essentielles, impactant des milliers de patient·e·s attendant un traitement à l’extérieur de Gaza, y compris des enfants et des blessé·es, dans un contexte de grave pénurie de services de santé et d’équipements médicaux.
« L’ouverture du passage ne devrait pas être un miracle »
Avant la guerre, Khitam et sa famille surveillaient régulièrement l’état de Yousef, et il pouvait marcher et se déplacer.
Mais la guerre a tout arrêté. Les hôpitaux ont été systématiquement bombardés par Israël, et la plupart ont cessé de fonctionner. Des centaines de médecins ont été tué·es, les médicaments se sont épuisés et les contrôles médicaux sont devenus presque impossibles.
« Depuis la guerre, l’état de Yousef s’est détérioré. Ses jambes sont plus faibles, marcher est plus difficile, il utilise des béquilles », Khitam marque une pause avant de continuer : « Il tombe souvent… et mon cœur est dans ma gorge à chaque fois. »
La mère ne connaît plus l’étendue complète de la santé de son fils. « Je ne sais pas s’il a des complications cardiaques, ou si sa colonne vertébrale s’est aggravée… nous vivons avec lui sans réponses. »
La guerre a également séparé la famille. Quelques semaines avant que le conflit n’éclate, le mari de Khitam, Hatim, 52 ans, avait quitté Gaza pour l’Égypte, comme première étape pour permettre à la famille d’émigrer et d’accéder à des soins médicaux avancés pour Yousef.
« Depuis lors, je suis seule. Six enfants, dont un avec une condition médicale particulière, la guerre, le déplacement, la faim », dit Khitam, la voix épuisée.
« Être déplacée seule est si difficile. Tu ne sais pas où aller, comment protéger tes enfants, comment fournir de la nourriture ou de la sécurité. L’anxiété et la peur constantes ont affecté tout le monde, mais Yousef souffre le plus. »
« Pas d’école, pas de jeu, pas de sorties, pas de traitement… même psychologiquement, il est épuisé. Un enfant de son âge devrait vivre sa vie, pas être pris entre la guerre et la maladie. »
Mais, ajoute-t-elle, « juste l’idée de voyager nous soulage un peu psychologiquement. On a l’impression qu’une porte pourrait s’ouvrir » pour un traitement à l’extérieur de l’enclave assiégée.
Elle craint toujours la manière dont le passage fonctionnera, même si l’espoir la maintient.
« Même si le passage s’ouvre, tout le monde ne peut pas partir, et tous les cas ne seront pas approuvés », ajoute-t-elle. « L’ouverture du passage ne devrait pas être un miracle… c’est un droit. »
L’histoire de Yousef croise celle de centaines de familles d’enfants malades à Gaza, pour qui Rafah n’est pas seulement un passage, mais une bouée de sauvetage.
« La famille a commencé une nouvelle bataille contre le temps »
Les estimations locales indiquent que plus de 22 000 patient·es et blessé·es, dont environ 5 200 enfants, ne peuvent pas voyager pour un traitement en raison de la fermeture israélienne, avec des milliers d’autres attendant des transferts médicaux approuvés qui ne peuvent être exécutés.
Parmi eux se trouve Hur Qeshta, une nouveau-née de seulement 15 jours, née avec une tumeur inhabituelle et volumineuse dans le cou, affectant la respiration et la déglutition.
Elle nécessite une chirurgie urgente à l’extérieur de Gaza, selon les médecins de l’hôpital Nasser à Khan Younis, dans le sud de Gaza.
Sa mère, Doaa Qeshta, 32 ans et mère de cinq enfants, confie à Al Jazeera : « Dès le premier moment où elle est née, la famille a commencé une nouvelle bataille contre le temps pour s’assurer qu’elle puisse voyager d’urgence pour un traitement. »
Hur est née par césarienne et se trouve maintenant dans l’unité de soins intensifs néonatals de l’hôpital Nasser, sous oxygène et nourrie par un tube depuis son abdomen.
« Elle ne peut pas téter, tout passe par un tube, et la masse grandit rapidement… tout cela en 15 jours », dit sa mère.
Les médecins ont confirmé que la chirurgie à l’intérieur de Gaza est actuellement impossible en raison d’un manque d’installations.
Doaa lie l’état de sa fille aux circonstances de sa grossesse, notamment le déplacement dans une tente à Al-Mawasi, l’exposition aux bombardements à proximité, à la fumée, à la poudre à canon, à la faim et au manque de nutrition.
« J’étais enceinte pendant la famine… pas de nourriture, pas de vitamines, pas de sécurité », se souvient-elle. « Les bombardements étaient proches, à 300 mètres… la tente tremblait ; nous pensions être morts. »
« L’ouverture du passage signifie sauver la vie de ma fille », dit-elle. « J’ai enregistré toute la famille comme accompagnateur·rices… le plus important est que Hur parte, reçoive un traitement et survive. »
À propos de la réouverture du passage de Rafah, Doaa déclare : « Nous entendons des nouvelles et vivons d’espoir, mais nous sommes vraiment dans un état d’incertitude… nous ne savons pas ce qui se passe ni quand. Nous prions simplement pour que ce soit vrai. »
« Nos vies et nos avenirs dépendent d’un espoir »
Les effets de la fermeture de Rafah vont au-delà de l’accès médical, affectant toute une génération de jeunes dont l’éducation a été interrompue à une porte fermée.
Parmi les personnes affectées se trouve Rana Bana, 20 ans, du quartier Daraj dans la ville de Gaza.
Elle a obtenu son diplôme de fin d’études secondaires en 2023 avec une moyenne de 98 % en filière scientifique, avec une spécialisation en pharmacie. En l’espace d’une seule année, elle a reçu plusieurs opportunités à l’étranger, mais aucune ne s’est concrétisée en raison de la fermeture de Rafah.
« En 2024, j’ai été acceptée pour une bourse en Égypte, prête à partir, mais le passage a fermé. Un an plus tard, j’ai obtenu une bourse en Turquie, j’ai fait les entretiens en ligne, j’ai été acceptée, et depuis lors je suis bloquée », confie Rana à Al Jazeera.
Sa bourse turque comprend 220 étudiant·es de Gaza, tou·tes de différentes disciplines, la plupart avec de hautes moyennes académiques.
Au cours des deux dernières années, Rana a essayé de ne pas stagner, suivant des cours de langue turque et explorant des alternatives comme les universités locales. Mais elle se retenait à chaque fois qu’elle entendait des nouvelles d’une possible réouverture de Rafah.
« À chaque fois qu’il y a des nouvelles que le passage pourrait s’ouvrir, je me dis : « Attendons un peu »… mais il s’avère que ce ne sont que des paroles, et mes espoirs sont brisés », ajoute-t-elle. « Beaucoup de notre temps et de notre vie ont été gaspillés à attendre… nos vies et nos avenirs dépendent d’un espoir. »
Rana est déplacée avec sa famille de huit personnes. Ils sont brièvement retournés dans le nord de Gaza pendant le premier cessez-le-feu, ont trouvé leur maison intacte, mais ont fui à nouveau après la reprise des combats, et sont maintenant installés à Deir el-Balah.
« Ma plus grande crainte est de partir et de ne pas pouvoir revenir », dit-elle. « Avant, ils [sa famille] me soutenaient à 100 %. Maintenant il y a de la peur parce que le processus de voyage n’est pas clair, et ils ne savent pas combien de personnes seront autorisées ou enregistrées à voyager. »
De nombreux·ses Palestinien·nes craignent que quitter Rafah soit un aller simple dans le cadre d’un plan israélien ouvertement affiché visant à expulser définitivement la population de Gaza.
« Nous, étudiant·e·s et jeunes, sommes le groupe le plus affecté pendant la guerre », déclare Rana. « Nos années sont passées en silence, nos études détruites par la guerre, et personne ne parle de nous. Tout ce que nous voulons, c’est l’éducation — pas voyager pour le tourisme ou quoi que ce soit d’autre. »
Traduction pour l’Agence Média Palestine : LD
source : Al jazeera



