Des artistes palestinien.nes se réunissent à Ramallah pour documenter le déplacement, l’identité et la survie, transformant l’art en un acte collectif de mémoire, de résistance et de témoignage.
Par Tala Halawa, le 17 février 2026

« The City From Above » offre une vue imprenable de Ramallah, telle que la voit Heba [Tala Halawa].
Dans le sillage du génocide israélien en cours dans la bande de Gaza et des attaques quotidiennes des colons israéliens en Cisjordanie, la cinquième édition de la Ramallah Art Fair apparaît non seulement comme une exposition, mais aussi comme une confrontation avec la réalité palestinienne, sous le titre : Narratives Under Occupation.
Organisée à la Zawyeh Gallery de Ramallah jusqu’au 29 mars, la foire d’art rassemble 42 artistes de toute la Palestine occupée et du plateau du Golan occupé pour explorer un paysage marqué par le déplacement, l’identité et la perte profonde.
À travers diverses formes d’art, ces artistes documentent les cicatrices de l’oppression en utilisant leurs propres outils d’expression dans un acte collectif de résistance qui privilégie l’engagement du public.
« Récits sous occupation »
Pour Ziad Anani, fondateur de la galerie Zawyeh et commissaire de la foire, le thème n’était pas un cadre préconçu ; ce sont plutôt les œuvres d’art elles-mêmes qui ont imposé leur propre récit. Ce sont les créations brutes des artistes qui ont dicté l’orientation de l’exposition, plutôt que le thème imposé à leur travail.

Le salon artistique de Ramallah se tiendra cette année jusqu’au 29 mars 2026 [Tala Halawa].
« Les œuvres soumises par les artistes, qui reflétaient toutes l’expérience de la vie sous occupation, exploraient les histoires personnelles et le lien profond entre le travail de l’artiste et son environnement », explique Ziad à The New Arab. Ziad est soulagé que le salon ait surmonté des obstacles importants, en particulier les retards d’expédition causés par les fermetures et les points de contrôle israéliens.
Ces barrières logistiques mettent en évidence la géographie fragmentée dans laquelle les Palestinien.nes doivent évoluer, où le transport d’œuvres d’art à travers les frontières et les divisions internes reste un défi permanent.
« Même avant le génocide à Gaza, exposer les artistes gazaouis·e en Cisjordanie était semé d’embûches et de risques », ajoute Ziad.
« Il y avait toujours cette tension sous-jacente : les œuvres arriveront-elles à destination ? Seront-elles saisies ? Aujourd’hui, la situation est critique. De nombreux artistes de Gaza ont vu leurs ateliers rasés et le travail de toute une vie réduit en ruines », ajoute-t-il.
« Pour ceux qui ont réussi à sauver leurs œuvres et à les transporter en Égypte, cet art est un miracle. Cette réalité souligne pourquoi la diffusion de l’art palestinien à l’échelle mondiale n’est plus seulement une question de visibilité ; c’est un acte vital de documentation et de survie. » Shafik Radwan (1941 -), l’artiste le plus âgé de l’exposition, a perdu sa maison et toutes ses archives artistiques lors de la destruction de Gaza.
Cependant, une partie de son héritage a survécu : depuis 2015, la galerie de Ramallah conserve une partie de son œuvre. Craignant de perdre ses œuvres lors de futures incursions militaires israéliennes, Shafik avait insisté pour que la galerie en conserve plusieurs. L’une de ces œuvres préservées est désormais exposée dans la section « Rare » du salon.
La foire a introduit la section Rare lors de sa quatrième édition. Une section que Ziad estime essentielle pour permettre au public palestinien local de découvrir des œuvres rares d’artistes emblématiques qu’il n’aurait peut-être jamais l’occasion de voir en personne.
Après le lancement l’année dernière des gravures d’Ismail Shammout, cette année met à l’honneur Samia Halaby, dont les œuvres sont exposées pour la toute première fois à Ramallah.
La section présente également l’influent Kamal Boullata et le regretté Vladimir Tamari.
« Bien que nous constatons un vif intérêt de la part des collectionneurs internationaux, notre objectif premier est de permettre au public local de se familiariser avec ce type d’art. En découvrant l’histoire de ces pionniers culturels à travers cette section, les visiteurs ressentent un lien profond et émotionnel avec l’héritage de l’art palestinien », remarque Ziad.
Dialogue intergénérationnel
L’impact envisagé par Ziad s’étend à la jeune génération de créateurs et de créatrices présenté·es au salon.
Heba Tannous (1995), artiste et architecte basée à Ramallah qui participe avec six peintures intitulées The City From Above, a déclaré à The New Arab que l’exposition constituait une plateforme essentielle pour le dialogue intergénérationnel. « Chaque artiste apporte sa propre perspective et son propre regard sur l’œuvre », explique Heba.
« Il est essentiel de disposer d’un espace où ces expériences et formes d’expression variées peuvent converger et entrer dans une conversation collective. »
Heba souligne que, dans un environnement où les plateformes publiques sont rares, le salon constitue une vitrine essentielle sur les ateliers des artistes.
« Notre art est profondément ancré dans l’expérience locale et dans le regard spécifique que nous portons sur notre environnement », explique-t-elle.
« La communauté palestinienne doit donc être le public principal. Une fois que nous aurons établi cette base solide chez nous, cela ouvrira naturellement la voie à une exposition plus large et plus diversifiée. »
The City From Above offre la vue « à vol d’oiseau » de Heba sur Ramallah, fournissant une représentation directe de la réalité urbaine.
La série capture l’architecture brute de la vie quotidienne : les camps de réfugié·es, les rues, les maisons et les magasins locaux.
Évitant toute vision romantique, Heba reste aussi proche que possible du récit de l’existence palestinienne. « Malheureusement, cette vie est constamment entravée par les réalités de l’occupation, mais elle reste profondément contemporaine », explique-t-elle.
« Mon objectif était d’explorer l’identité palestinienne moderne, ce à quoi elle ressemble aujourd’hui et comment nous menons notre vie à l’heure actuelle. »
Le regard de la diaspora
Alors que Heba Tannous observe la ville à vol d’oiseau, l’artiste égyptienne Mira Shihadeh (1971 – ) aborde la Palestine à travers le regard de la diaspora, ré-imaginant sa patrie depuis l’étranger.
« Mon art est simplement le reflet du peuple palestinien.
Je veux être presque trompeuse, créer quelque chose qui semble beau de loin, mais qui révèle une histoire plus profonde et plus troublante quand on y regarde de plus près », explique Mira à The New Arab.
« Je veux que le spectateur soit attiré par la beauté, pour ensuite se rendre compte qu’il y a beaucoup plus sous la surface. C’est peut-être ainsi que nous abordons le récit de l’occupation : en peignant un beau paysage qui, lorsqu’on le regarde de plus près, est parsemé de points de contrôle. »
Le travail de Mira explore l’intersection entre la politique, la classe sociale et le genre, positionnant le corps féminin comme un puissant lieu de résistance et d’action.
Son approche est profondément influencée par ses 20 années d’expérience en tant que professeure de yoga, qui imprègnent ses peintures figuratives d’une compréhension profonde du mouvement et du lien entre le corps et l’esprit. Depuis sa position dans la diaspora, Mira considère la persistance du Salon sous le siège avec un sentiment de « distance humble », reconnaissant que dans un environnement où les frontières sont fermées et le marché de l’art à l’arrêt, le simple fait de se réunir devient une forme de résistance.
« Respect », a-t-elle remarqué, réfléchissant à l’importance du moment. « Je me demande quelle est l’ambiance là-bas. Les gens sont-ils vraiment enthousiastes à l’idée d’une exposition ? »
Sa curiosité souligne le paysage émotionnel complexe de l’événement, où la réaction de la communauté locale à l’art en temps de crise est souvent un mélange doux-amer de profond soulagement et de tristesse. Depuis sa position dans la diaspora, Mira considère la persistance de la foire sous le siège avec un sentiment de « distance humble », reconnaissant que dans un environnement où les frontières sont fermées et le marché de l’art à l’arrêt, le simple fait de se rassembler devient une forme de résistance.
Un défi dont Ziad est conscient. Il note que les restrictions de voyage et les tensions persistantes ont interrompu le flux de touristes et de collectionneurs internationaux.
Cependant, malgré ces obstacles, rester à Ramallah n’est pas négociable pour Ziad. La galerie est devenue un centre culturel essentiel où les artistes se rencontrent, débattent et créent.
« Culturellement, nous faisons partie du tissu national. Ramallah est la source de notre production ; sans elle, notre rayonnement international n’existerait pas », confie-t-il.
Aujourd’hui, la galerie Zawyeh fonctionne comme un centre mondial, ancré dans son cœur créatif à Ramallah.
Depuis Dubaï, Ziad contribue à étendre cette vision vers l’extérieur, en mettant en relation les artistes palestinien.nes avec des collectionneurs à travers l’Europe, les Amériques et le Golfe, et en réinvestissant le rayonnement international pour soutenir le travail de la galerie dans son pays d’origine.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
Source : The New Arab



