Les réfugié.es palestinien.nes du Liban souffrent en pleine guerre, confrontés à l’insécurité et aux traumatismes, dans des camps pris pour cible.
Par Justin Salhani, le 17 Mars 2026

Bombardement dans un camp de réfugié.es palestinien.nes au Liban – 31 juillet 2023 image : Reuters
Tripoli, Liban – En 1948, les grands-parents de Manal Matar ont fui Akka (Acre), dans ce qui était alors le nord de la Palestine, pour se réfugier au Liban. Ils pensaient revenir bientôt, mais les frontières se sont fermées et la famille s’est retrouvée dans le camp de Rashidieh, près de Tyr, une ville côtière du sud du Liban. Ils y vivent depuis lors.
Mais aux premières heures du 2 mars, les forces israéliennes ont lancé de violentes attaques près de leur maison, a déclaré Manal.
« Il y avait des bombardements tout autour de nous », a-t-elle déclaré. Sa famille a fait ses bagages et s’est mise en route vers le nord, tandis que les bruits violents des explosions résonnaient tout autour d’eux. « La guerre était terrifiante, et nous avons passé plus d’une journée sur la route », se souvient-elle.
Aujourd’hui, ils sont hébergés chez la tante maternelle de Manal, dans le camp de réfugié.es de Beddawi, à Tripoli, dans le nord du Liban.
Manal fait partie des milliers de réfugié.es palestinien.nes au Liban qui vivent aujourd’hui un traumatisme générationnel causé par les déplacements imposés par Israël.
« Que Dieu nous protège pour que cette situation ne dure pas plus longtemps », a-t-elle déclaré, la voix brisée par l’épuisement. De nombreux.ses Palestinien.nes comme Manal sont conscient.es que le déplacement n’est pas nécessairement temporaire. « Si Dieu le veut, cela prendra fin », a-t-elle déclaré.
« Nouvelle Nakba »
Israël a intensifié sa guerre contre le Liban le 2 mars, après que le Hezbollah eut attaqué Israël pour la première fois depuis plus d’un an.
Le Hezbollah a affirmé qu’il réagissait à l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei, survenu deux jours plus tôt lors d’une frappe israélienne qui a marqué le début d’une guerre américano-israélienne contre l’Iran. Un cessez-le-feu au Liban était officiellement en vigueur depuis le 27 novembre 2024, bien que les Nations unies et le gouvernement libanais aient recensé plus de 15 000 violations du cessez-le-feu par Israël depuis lors, faisant des centaines de mort·es au Liban.
Depuis lors, Israël a émis des ordres d’évacuation massive pour plus de 14 % du pays, y compris le sud du Liban et la banlieue sud de Beyrouth, la zone connue sous le nom de Dahiyeh. Lundi, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a averti que les personnes déplacées par les combats au Liban « ne rentreront pas chez elles » tant que le nord d’Israël ne sera pas lui-même en sécurité.
Les zones touchées au Liban comprennent les camps de réfugié.es palestinien.nes de la ville de Tyr, tels que Rashidieh, Burj Shemali et el-Buss, ainsi que les deux camps de réfugié.es de Beyrouth, Burj al-Barajneh et Shatila.
Les camps libanais accueillent des réfugié.es palestinien.nes de la Nakba de 1948 et de la Naksa de 1967, lorsque des centaines de milliers de Palestinien.nes ont été expulsé.es de leur patrie et leurs villages détruits.
Aujourd’hui, il y a encore environ 200 000 réfugié.es palestinien.nes au Liban. Ils comptent parmi les populations les plus vulnérables du pays en raison de lois restrictives sur l’emploi qui font que de nombreux emplois leur restent inaccessibles.
Et en temps de guerre, cette vulnérabilité est amplifiée. Les attaques d’Israël et les ordres d’évacuation ont déplacé plus de 800 000 personnes au Liban depuis le 2 mars.
Les personnes déplacées sont hébergées chez des proches, dans des hôtels ou louent des appartements. Si elles ne disposent pas des moyens financiers ou du soutien familial nécessaires, le ministère de l’Éducation a ouvert des écoles pour les accueillir.
Mais diverses sources, notamment des travailleur.ses humanitaires et les Palestinien.nes eux.elles-mêmes, ont indiqué que ces centres n’accueillent que des Libanais.es. Les autres communautés vulnérables du Liban, telles que les réfugié.es syrien.nes, les travailleur.ses domestiques étranger.ès ou les Palestinien.nes, doivent trouver d’autres solutions d’hébergement.
Yasser Abou Hawash vit près du camp d’el-Buss à Tyr depuis sa naissance dans les années 1960. Lors des violentes attaques israéliennes de 2024, lui et sa famille se sont réfugiés dans l’appartement d’un ami à Beyrouth, où ils sont restés pendant les deux mois qu’ont duré les combats entre le Hezbollah et Israël.
Joint par téléphone, Yasser se trouvait toujours à Tyr, mais envisageait de revenir à Beyrouth alors que les combats s’intensifiaient et qu’Israël annonçait une nouvelle « opération terrestre » dans le sud du Liban.
« Je vis ce que mes parents ont vécu en 1948 », a-t-il déclaré à Al Jazeera. « C’est une nouvelle Nakba, et elle se répète tous les dix ans. »
Déplacement générationnel
Les responsables du camp de Beddawi ont déclaré que plus de 250 familles palestiniennes avaient fui Beyrouth ou le sud du Liban pour se réfugier ici.
Dalal Dawali est assise sur le bord d’un coussin de canapé chez sa mère à Beddawi. Elle est née et a grandi ici, mais il y a 20 ans, elle s’est mariée et a déménagé à Dahiyeh avec son mari. Lorsque les combats ont éclaté, elle a pris ses quatre enfants et s’est rendue chez sa mère. Son mari est resté sur place.
« Chaque jour, nous disons que nous voulons que la guerre cesse pour pouvoir rentrer chez nous », a-t-elle déclaré. Dahiyeh est devenue son foyer. Elle dit que sa famille y était heureuse. Elle aime ses voisins et qualifie sans cesse les habitants de « bonnes personnes ».
Sa famille est originaire d’al-Khalisa, dans l’ancien gouvernorat de Safad, un village palestinien à la frontière avec le Liban qui a été victime d’un nettoyage ethnique. La ville israélienne de Kiryat Shmona a été construite sur ses ruines.
Ses grands-parents ont fui au Liban, et sa mère est née dans le camp de Nabatieh. Mais ce camp a lui aussi été détruit par les Israéliens en 1974. La mère de Dalal, Em Ayman, a déclaré que la plupart des membres de sa famille avaient été tués à cette époque. Elle s’est enfuie vers le camp de Beddawi et y vit depuis lors.
« Aujourd’hui, tout comme ce qui est arrivé à ma famille, la même chose m’arrive », a déclaré Dalal, une carte de la Palestine accrochée au mur derrière elle.
Le traumatisme générationnel lié au déplacement est largement ressenti parmi les Palestinien·nes du Liban. Elia Ayoub, universitaire et chercheur libano-palestinien basé au Royaume-Uni, a déclaré à Al Jazeera que pour de nombreux Palestinien·nes, la Nakba n’est pas terminée.
« Les penseur.ses palestinien.nes répètent depuis des décennies que la Nakba n’était pas simplement un événement historique isolé, mais un processus continu », a déclaré Ayoub. « En d’autres termes, la Nakba est une composante fondamentale de l’État israélien depuis sa création, ce que nous appelons la question palestinienne. »
Pour de nombreux.ses Palestinien.nes, ce traumatisme est bien vivant et évolue. Les troupes israéliennes sont de nouveau présentes sur le territoire du sud du Liban, après les invasions et occupations de 1978, 1982-2000, 2006, 2024 et à nouveau en 2026. Cette fois-ci, certains habitants du sud craignent de ne pas pouvoir rentrer chez eux.
Pour d’autres, comme Manal, la situation est devenue intenable.
« Nous ne nous sentons plus en sécurité ni en paix », a-t-elle déclaré à propos de sa famille. « La vie est terrifiante, honnêtement. Même avant la guerre, il y avait des assassinats tous les jours sur les routes. »
« Nous ne nous sentons plus en sécurité lorsque nous envoyons nos enfants à l’école ou au travail. Honnêtement, nous ne savons pas d’où viendront les frappes. La situation, surtout dans le sud, est très difficile. »
Elle explique que cette vie difficile l’a amenée, pour la première fois, à envisager de quitter Tyr. Et elle n’est pas la seule. Alors que de nombreux.ses Palestinien.nes ont déclaré à Al Jazeera vouloir retourner chez eux au Liban, tout en conservant l’espoir inébranlable de voir un jour la Palestine, d’autres ont déclaré que l’épuisement des deux dernières années les avait amenés à reconsidérer leur situation.
« Je disais à mon mari : “Partons. Trouvons une maison quelque part en dehors du sud” », a déclaré Manal.
Certains espèrent encore rentrer chez eux. Dawali espère pouvoir retourner dans sa maison à Dahiyeh. D’autres gardent l’espoir de voir un jour la Palestine. Assise en face de Dawali se trouve sa mère, Em Ayman, âgée de 68 ans.
« Nos parents ont été déracinés de Palestine, mais nous avions le sentiment que le Liban était notre patrie », a-t-elle déclaré, avant de marquer une pause et de fondre en larmes. « Tous nos enfants vivent ici. Mais nous devons quand même retourner dans notre pays, en Palestine. »
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
source : Al Jazeera



