Des siècles durant, le Marché aux Grains a été le cœur commerçant de Khan Younis, mais il est resté largement vide depuis que la guerre génocidaire d’Israël sur Gaza a commencé.
Par Ahmed Al-Najjar, le 18 Mars 2026

Des attaques israéliennes ont gravement endommagé le château de Barquq, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza Photo : Ramadan Abed/Reuters
Khan Younis, bande de Gaza – Les monuments historiques résistent souvent à des siècles de bouleversements, mais lorsque les roquettes et les missiles s’abattent, même les pierres les plus solides deviennent fragiles.
Pour des générations de familles dans la ville méridionale de Khan Younis, à Gaza, le Marché aux Grains était la première étape lorsqu’elles partaient faire leurs courses. Pour y accéder, il fallait longer le château Barquq, une structure séculaire datant de 1387 et véritable fondation de Khan Younis.
Mais pour les résident·es, le château était bien plus qu’un vieux monument ; c’était un repère familier marquant l’entrée de l’un des espaces commerciaux les plus animés de la ville.
Le parfum envoûtant des épices et des herbes séchées accompagnait chaque promenade vers le Marché aux Grains.
Mais c’était avant que la guerre génocidaire d’Israël sur Gaza ne commence. Les attaques israéliennes ont infligé de lourds dommages au Marché aux Grains et au château Barquq. Le marché a été réduit à des ruelles dévastées, la poussière et un lourd silence envahissant l’air.
Assis dans sa boutique, le long d’une rangée de vieux magasins endommagés, Nahed Barbakh, 60 ans, l’un des commerçant·es les plus anciens et les plus connus·es de la ville pour les denrées alimentaires de base, a passé des décennies à regarder les client·es affluer dans le marché. Désormais, seule une poignée passe devant sa boutique.
« Je suis à cet endroit depuis des décennies, jour après jour, à voir les gens donner vie à cet endroit », dit Nahed. « Regardez maintenant — c’est vide. Ces jours-ci, il ne devrait même pas y avoir de place pour marcher tellement les foules se préparent pour l’Aïd. »
Il s’est interrompu avant de désigner le château voisin.
« Nous avons toujours ressenti le poids de l’histoire ici parce que nous sommes si proches du château Barquq. Maintenant, cette histoire et la vie elle-même ont été frappées par l’occupation. »
Mais les tirs israéliens n’ont pas tenu compte du statut historique du marché. Le Marché aux Grains, longtemps considéré comme le cœur économique de Khan Younis, a aussi été l’un des premiers sites détruits dès le deuxième mois de la guerre génocidaire israélienne sur Gaza. Plus de deux ans de bombardements israéliens et de vagues répétées de déplacement ont rendu le marché méconnaissable.
« L’occupation a tué beaucoup de nos ami·es qui travaillaient ici », dit Nahed à voix basse. « Ceux et celles qui ont survécu ont été financièrement ruiné·es. C’est pourquoi vous voyez que la plupart de ces boutiques sont encore fermées. »
Il a montré quelques étagères derrière lui.
« Ma boutique était autrefois entièrement approvisionnée à pleine capacité. Nous avions même des entrepôts supplémentaires pour fournir ce dont les gens avaient besoin, surtout pendant les saisons les plus chargées. »
Avant qu’il puisse terminer sa phrase, une détonation assourdissante l’a interrompu — le bruit d’un tir de char israélien.
« Et c’est la principale raison pour laquelle les gens ont peur de revenir », dit Nahed abruptement. « La ligne jaune n’est qu’à quelques centaines de mètres de cette rue. À tout moment, des balles peuvent atteindre ici. »
La ligne jaune est le nom donné à la ligne de démarcation derrière laquelle les forces israéliennes se sont retirées dans le cadre de la première phase de l’accord de cessez-le-feu d’octobre. Elle divise effectivement Gaza en deux, et des Palestinien·nes ont été à plusieurs reprises abattu·es pour s’en être approché·es.
La ligne jaune a divisé Khan Younis, reconfigurant radicalement la géographie de la ville. Israël a déplacé cette ligne à plusieurs reprises, l’enfonçant toujours plus profondément dans Gaza.
Le Marché aux Grains, qui se trouvait autrefois fermement au centre de la vie urbaine, se situe désormais à proximité de la ligne jaune.
Ce qui était le cœur commercial de la ville s’est effectivement transformé en sa périphérie, un endroit où les gens hésitent à marcher, faisant du renouveau de la vie commerciale quotidienne une perspective lointaine.
Des siècles d’endurance
Le Marché aux Grains remonte à la fin du XIVe siècle, lorsque le souverain mamelouk Younis al-Nawruzi fonda Khan Younis en 1387 comme étape stratégique sur la route commerciale reliant l’Égypte et le Levant.
Construit comme une extension du château Barquq, qui fonctionnait comme un caravansérail pour les marchands en voyage, le marché est devenu un carrefour commercial central où commerçant·es et voyageurs·euses échangeaient des marchandises, circulant entre l’Afrique, le Levant et au-delà.
Le Marché aux Grains occupe environ 2 400 m². Ses boutiques à un seul étage bordent une rue centrale orientée est-ouest, croisée par des ruelles étroites menant à de petites cours intérieures. Les bâtiments conservent des éléments de leur construction d’origine, dont des murs en grès et des matériaux de liaison traditionnels qui ont résisté à des siècles de réparations et de modifications. Au fil du temps, le marché est devenu le principal centre commercial de Khan Younis, s’adaptant au commerce moderne tout en conservant son caractère historique.
Mais aujourd’hui, nombre de ses boutiques sont endommagées ou fermées.
Selon le ministère gazaoui du Tourisme et des Antiquités, le marché figure désormais parmi plus de 200 sites patrimoniaux endommagés lors d’attaques des forces israéliennes dans toute la bande de Gaza depuis octobre 2023.
À l’extrémité sud du Marché aux Grains, là où des rangées d’étals de légumes débordaient autrefois de produits frais, un seul stand de fortune a ouvert.
Om Saed al-Farra, une habitante, s’est approchée prudemment de l’étal, inspectant les petits tas de légumes posés sur une caisse en bois. L’expression sur son visage reflétait plus que la surprise ; c’était l’incrédulité face à ce qu’était devenu le marché.
« Le marché est dans un état déplorable maintenant », dit-elle. « Il y avait autrefois beaucoup d’étals ici et beaucoup de choix pour les gens. »
Elle a désigné la portion vide de la section légumes du marché, autrefois l’un de ses coins les plus animés.
« Ces jours étaient autrefois remplis de joyeux et abondants préparatifs pour l’Aïd, quand les familles envahissaient le marché pour faire leurs courses en nourriture et en produits essentiels », dit al-Farra. « Maintenant le marché est inhabituellement sombre, ses étals largement vides et sa vitalité familière disparue. Tout est limité. Même si vous avez de l’argent, il ne reste presque plus aucun endroit où acheter quoi que ce soit. »
L’effondrement économique sous les bombes
Bien que certaines infrastructures du marché soient encore debout, de nombreux·euses commerçant·es ne sont pas revenu·es.
Selon le maire de Khan Younis, Alaa el-Din al-Batta, le Marché aux Grains était autrefois l’une des artères économiques vitales de la ville.
« Tout comme il reliait autrefois des continents, même sous blocus, il continuait de relier les gens à travers Gaza », dit al-Batta. « Il occupe une place profonde dans la mémoire de nos résident·es. Mais une fois de plus, l’occupation a semé la destruction, ciblant à la fois notre histoire et une ressource vitale pour la population. »
Pendant près de deux décennies, Israël a contrôlé les points de passage terrestres, l’espace aérien et le littoral de Gaza sous un strict blocus. Depuis le début du génocide en octobre 2023, les restrictions se sont encore durcies, poussant les entreprises et le commerce à l’effondrement.
Dans une étroite ruelle à l’ouest, où des pierres éparpillées couvrent le sol, deux djellabas étaient accrochées devant une petite boutique. À l’intérieur, Mohammad Abdul Ghafour, 57 ans, tailleur, était penché sur sa machine à coudre, recousant soigneusement une chemise déchirée.
Sa boutique était la seule ouverte dans la ruelle grise.
« Je suis ici depuis l’enfance », dit Abdul Ghafour. « Mon père a ouvert cette boutique en 1956, et j’ai grandi en apprenant le métier ici même, dans le marché. »
Les bombardements israéliens n’ont pas seulement détruit l’endroit où il travaillait ; ils ont aussi tué des dizaines de membres de sa famille.
« Le 7 décembre 2023, Israël a commis un horrible massacre contre ma famille », dit-il. « J’ai perdu mon père, mes frères, et plus de 30 de mes proches. »
Enterrer les membres de sa famille n’était que le début d’une longue et douloureuse séparation d’avec le marché et sa boutique.
« Nous avons été contraints au déplacement plus de 12 fois. J’aurais pu partir car deux de mes enfants vivent en Europe », dit Abdul Ghafour. « Mais tout ce à quoi je pensais, c’était revenir dans ma boutique. »
Lorsque les forces israéliennes se sont retirées vers la ligne jaune, il est revenu seul.
« J’ai nettoyé la rue par moi-même. Et si je devais le refaire, je le ferais. Quiconque aime sa terre ne l’abandonne pas », dit-il. « Je recharge les batteries de ma machine et je viens chaque jour. Mon retour a encouragé certain·es résident·es à revenir aussi. Mais les gens ont encore besoin d’un abri, d’eau et de services de base avant que davantage de familles ne rentrent. »
Le résident Mohammad Shahwan se tenait dans la boutique de Nahed, vérifiant une liste d’articles qu’il espérait acheter.
« Nous avons quitté al-Mawasi bondée dès que nous avons pu pour rentrer dans notre maison endommagée », dit-il, faisant référence à cette portion du littoral de Khan Younis où des milliers de Palestinien·nes ont été déplacé·es de force. « Mais le nombre de résident·es ici est encore très faible en raison des destructions et du manque de services. »
Pourtant, Mohammad Shahwan dit qu’il était soulagé de trouver la boutique ouverte.
« Pour la première fois en deux ans, nous ferons des biscuits traditionnels de l’Aïd », dit-il en tenant sa liste d’ingrédients. « Les deux derniers Aïds ont été sombres pour ma famille depuis que nous avons perdu mon fils Salama, 17 ans. Lui et sa tante ont été tués par une frappe israélienne. »
Il aurait pu acheter les fournitures — désormais hors de prix — ailleurs, dit-il, mais revenir au Marché aux Grains avait sa propre signification. « Je voulais les acheter ici, comme nous l’avons toujours fait. »
En attente de restauration
Selon le maire al-Batta, la restauration du marché historique nécessitera un important effort de reconstruction.
« Le Marché aux Grains a besoin d’un processus de restauration complet pour pouvoir fonctionner à nouveau », dit-il. « Jusqu’à présent, notre travail s’est limité à déblayer les décombres et à acheminer des fournitures d’eau limitées pour les résident·es de retour. »
Le processus de reconstruction nécessitera des matériaux spécialisés et un travail de restauration expert pour préserver ce qui reste de la structure historique. Les ouvrier·ères municipaux·pales ont déjà collecté les pierres restantes parmi les ruines dans l’espoir de pouvoir un jour les utiliser pour reconstruire certaines parties du marché.
Mais la reconstruction reste impossible dans les conditions actuelles.
« Plus de cinq mois se sont écoulés depuis le début du cessez-le-feu, et pourtant pas un seul sac de ciment n’est entré à Gaza », dit al-Batta.
« Nous voulons restaurer notre identité historique et redonner vie à notre peuple. Mais ni l’un ni l’autre ne peut se produire tant que les restrictions et violations israéliennes se poursuivent. »
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
source : Al Jazeera



