Par Meriem Laribi pour l’Agence Média Palestine, le 12 mai 2026
Quatre colons et trois de leurs organisations seront visés par des sanctions de l’Union européenne. Celle-ci n’a pas mis sur la table la révision de son accord d’association avec Israël. Mais un document non-officiel consulté par l’Agence Média Palestine montre que la France souhaite aller plus loin pour sanctionner la politique coloniale israélienne.

Lundi 11 mai, les ministres européens des Affaires étrangères auraient pu se positionner sur la suspension, totale ou partielle, de l’accord d’association entre l’Union européenne (UE) et Israël. Mais dès le début de matinée, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas avait donné le la en expliquant que les 27 n’envisageaient qu’un « accord politique sur les sanctions visant les colons violents ». Comprendre : cibler quelques individus qui sèment la terreur en Cisjordanie pour se donner bonne conscience et continuer de faire bénéficier Israël d’avantages commerciaux et académiques colossaux, y compris en inondant le marché européen de produits issus des colonies.
Et c’est exactement ce qui s’est produit. À l’issue des discussions, une décision mineure a été prise : quatre colons et trois de leurs organisations seront visés par un gel de leurs avoirs dans l’UE et une interdiction d’entrer dans l’espace européen.
Les États membres de l’UE sont divisés sur la question israélienne. Les sanctions annoncées ce 11 mai étaient prévues de longue date mais étaient systématiquement bloquées par le véto hongrois sous Viktor Orban. Le gouvernement de Péter Magyar, fraîchement élu, a levé ce véto.
Ces sanctions doivent encore être officialisées par les 27 et paraître au Journal officiel pour que l’on confirme formellement l’identité des sanctionnés et que ces mesures entrent en vigueur. Cependant, le quotidien israélien Haaretz, citant une source proche du dossier, affirme que les sanctions viseraient l’organisation de colonisation Amana ; le groupe de colons d’extrême droite Nachala et sa dirigeante, Daniella Weiss ; le groupe de sécurité des colons de Cisjordanie Hashomer Yosh, son ancien PDG, Avichai Suissa ; ainsi que l’organisation de droite Regavim et son directeur, Meir Deutsch. Le journal rappelle que les sanctions imposées par l’UE aux colons israéliens par le passé comprenaient aussi des ordonnances leur interdisant l’accès aux institutions financières. 12 responsables du Hamas sont également visés par ces mêmes sanctions. Toujours selon Haaretz, « de nombreux responsables de Regavim entretiennent des liens étroits avec le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, notamment Yehuda Eliahu, cofondateur de Regavim, bras droit de Smotrich et directeur de l’Administration des colonies au sein du ministère de la Défense. Eliahu a récemment été nommé président de l’Autorité foncière israélienne, qui gère la majeure partie du territoire israélien ».
En effet, les « colons violents » sont activement encouragés et armés par le gouvernement colonial israélien et protégés par l’armée d’occupation israélienne. Or, aucun membre du gouvernement de Netanyahou ne fait l’objet de la moindre sanction européenne ou française, pas même les ministres Bezalel Smotrich ou Itamar Ben Gvir, réputés comme étant les plus extrémistes ; et les produits des colonies sont en vente libre en Europe.
Un « non-papier » montre que la France veut bien agir mais discrètement et pas seule
La pression est cependant remontée d’un cran récemment sur les plus pro-Israéliens des membres de l’UE après le massacre de Beyrouth le 8 avril, la récente loi israélienne sur la peine de mort pour les Palestiniens et l’intensification de la violence coloniale en Cisjordanie occupée.
Si la suspension totale de l’accord d’association UE-Israël ne semble pas être mis sur la table des discussions, la ministre européenne des Affaires étrangères, Kaja Kallas, a fait savoir que les ambassadeurs auprès de l’UE avaient manifesté des hésitations lorsqu’elle a présenté le 8 mai des propositions visant à restreindre les échanges commerciaux avec les colonies illégales. « Nous ne disposons pas de la majorité requise pour adopter ces mesures », a-t-elle expliqué.
Cette évocation d’une restriction sur les produits des colonies, voire leur interdiction, est issue d’une proposition franco-suédoise qui circule officieusement depuis avril dans ce qui est appelé dans le milieu diplomatique un « non-papier ». Un papier comme il en circule beaucoup à Bruxelles qui vise à tester les positions des uns et des autres, pour « se compter » et voir si on parvient à avoir des majorités.
Dans ce document que l’Agence Média Palestine a pu consulter, la France et la Suède estiment que l’UE « doit accroître d’urgence la pression sur Israël pour qu’il mette fin à sa politique et à ses pratiques de colonisation » et devrait prendre des « mesures plus fermes pour limiter les échanges commerciaux avec les colonies illégales ». Les deux pays appellent ainsi la Commission européenne à examiner d’urgence la faisabilité juridique et pratique de l’introduction de mesures « telles que des droits de douane sur les produits des colonies et des restrictions à l’importation par le biais de licences d’exportation, en partant du principe que les colonies illégales ne relèvent pas du champ d’application de l’accord d’association ».
La France et la Suède vont ensuite encore plus loin en appelant à l’interdiction pure et simple des produits des colonies : tout en prenant bonne note d’une note de Kaja Kallas indiquant que la Commission interprète l’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) de juillet 2024 comme signifiant que l’UE « n’est pas tenue d’imposer une interdiction d’importation sur les produits des colonies », les deux pays estiment cependant « que la situation, qui se détériore rapidement et constamment, exige une telle action ».
Cette déclaration marque une avancée remarquable de la position de la France, jusqu’ici très frileuse sur l’imposition de telles sanctions. Interrogée à d’innombrables reprises par les journalistes, la diplomatie française n’a jamais exprimé un avis aussi tranché sur l’interdiction des produits issus des colonies et continue de ne pas l’affirmer de manière officielle.
Invitée à répondre à ces demandes franco-suédoises par le journal The National , Kaja Kallas a précisé qu’elle avait immédiatement soulevé la question auprès de la Commission européenne du commerce mais que c’était au commissaire européen au commerce, Maroš Šefčovič, de présenter une proposition formelle, et non à elle. « J’en ai fait la demande, mais la proposition n’existe pas et je ne peux pas la rédiger », a-t-elle expliqué.
Dans cette mesure, la France pourrait décider de suivre l’exemple d’autres pays (notamment l’Espagne, l’Irlande, la Belgique…) qui ont pris ou s’apprêtent à prendre des mesures unilatérales nationales à l’encontre d’Israël, mais la diplomatie française a toujours insisté pour agir dans le cadre européen, et à cette heure, rien n’indique qu’il en sera autrement.
Pour rappel, une proposition de loi pour l’interdiction des produits des colonies a été déposée le 14 octobre 2025 par le député Aymeric Caron mais faute d’avoir été présentée au vote par la France insoumise à l’Assemblée nationale, elle reste à ce jour lettre morte.
L’Allemagne continue de bloquer
A la sortie du Conseil des ministres européens le 11 mai, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a insisté pour que l’UE se conforme au droit international et interdise le commerce avec les colonies, comme l’a fait l’Espagne en septembre 2025 en s’appuyant sur l’avis consultatif de juillet 2024 de la CIJ qui appelle clairement les États à « s’abstenir de toute relation économique ou commerciale avec Israël concernant le territoire palestinien occupé ». « L’UE ne devrait même pas se poser la question. C’est l’avis consultatif de la CIJ qui l’affirme. Nous devons donc aller de l’avant. », a déclaré M. Albares, cité par The National.
Le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg, Xavier Bettel, s’est également exprimé à l’issue du Conseil. Il a déploré le manque d’action concrète contre le gouvernement israélien : « Nous n’arrivons pas à prendre la moindre action simplement parce que certains pays sont encore frileux… Certains nous disent que de par l’histoire ils sont éternellement redevables envers Israël, mais cela n’excuse rien. Nous ne pouvons pas accepter de fermer simplement les yeux. »
Sans surprise, l’Allemagne s’est fermement opposée à toute mesure commerciale visant les colonies, estimant que cela pourrait « contribuer à l’instabilité ». Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, l’Italie s’est pour sa part déclarée prête « à examiner la proposition franco-suédoise ».
Se venger sur les Palestiniens, toujours…
Malgré leur timidité, les annonces européennes du 11 mai ont suscité l’ire du gouvernement israélien. « Israël rejette fermement cette décision », a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, dans un message publié sur X. Il a qualifié les sanctions contre les colons de décision « arbitraire » et rejeté ce qu’il a qualifié de « comparaison inacceptable » entre « les citoyens israéliens et les terroristes du Hamas », la décrivant comme une « équivalence morale totalement déformée ».
En réponse aux mesures envisagées par l’UE, Bezalel Smotrich a appelé à l’annexion de zones « stratégiques » en Cisjordanie. Le ministre des Finances, qui siège également au ministère de la Défense et supervise les « affaires civiles » en Cisjordanie, a déclaré : « L’hypocrisie européenne atteint des sommets. Personne ne contraindra Israël à une politique de suicide national. » Il a ajouté qu’il avait déposé sur le bureau du Premier ministre un plan visant à transférer les « zones stratégiques de Judée-Samarie » – le terme colonial biblique utilisé par Israël pour désigner la Cisjordanie – des zones A et B à la zone C, sous contrôle israélien total en vertu des accords d’Oslo.
Un basculement politique en Europe ?
L’accord d’association UE-Israël, en vigueur depuis 2000, structure les relations commerciales, politiques et scientifiques entre Bruxelles et Tel-Aviv. Son article 2 prévoit explicitement que la coopération repose sur le respect des droits humains et des principes démocratiques. Or, depuis des mois, ONG, juristes, responsables politiques et une partie croissante des opinions publiques européennes estiment que cette clause est devenue intenable au regard du génocide à Gaza, de la situation humanitaire et de l’intensification de la colonisation.
Ces dernières semaines, la pression s’est accélérée. Une pétition pour la suspension de l’accord a réuni près de 1,2 million de signatures. Dans une tribune publiée le 11 mai sur le journal belge Le Soir, 21 directeurs et directrices des bureaux européens d’Amnesty International estimaient que l’UE avait cette occasion de mettre à l’épreuve « ses valeurs, ses principes et son engagement en faveur des droits humains et du droit international ». Selon les signataires, les ministres des Affaires étrangères de l’UE avaient deux choix : « continuer à réserver un traitement de faveur à Israël, ou commencer à faire respecter les lignes rouges fixées par l’Union, qu’Israël a tournées en dérision, en particulier depuis octobre 2023. »
Quelque chose a-t-il déjà changé en Europe ? Il y a un an, évoquer des sanctions européennes contre Israël relevait presque du tabou diplomatique. Désormais, le débat est public, institutionnel et assumé. Des résolutions parlementaires sont déposées, des pétitions rassemblent des centaines de milliers de signatures, et des gouvernements européens évoquent ouvertement des mesures coercitives. La question n’est donc plus seulement : « l’UE sanctionnera-t-elle Israël ? », mais plutôt : « jusqu’à quand l’UE pourra-t-elle éviter de le faire ? » Pour de nombreux observateurs, sa crédibilité est déjà fortement entamée. Le double standard entre son traitement de la Russie celui d’Israël saute aux yeux de nombreux juristes et ONG : maintenir l’accord d’association malgré les accusations de crimes de guerre, de génocide, de famine organisée ou de violations massives du droit humanitaire expose l’Union à une accusation de complicité politique.
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