Rencontre avec le groupe de rock gazaoui Osprey V dispersé entre Paris, Gaza, l’Égypte et l’Espagne, qui se rassemblait le week-end dernier pour un concert en visio.
Par l’Agence Média Palestine, le 23 juin 2026

“Cette chanson parle de la façon dont les médias déforment la réalité et l’opinion, plutôt que de dire la vérité, celle d’un génocide où des civils, des bébés sont assassinés. Mais c’est cela notre réalité, ce que nous voyons tous les jours à Gaza.”
Ces mots résonnaient samedi après-midi dans le parc de la cité des arts, dans le quartier de Montmartre à Paris. “Et c’est pour cela que notre groupe existe, nous voulons débarquer dans les médias, nous voulons atteindre vos cœurs et vos esprits, car c’est nous, celles et ceux qui ont vu et vécu l’horreur du génocide, qui pouvons en parler.”
« I am a prisoner c’est une chanson que Sa’ed a écrite dans un de ces moments les plus sombres du dernier génocide intensifié”, poursuit Raji. “C’est un hymne intense et claustrophobe qui dépeint le traumatisme et l’enfermement systémique comme un état d’esprit impossible à fuir. Il expose la terrifiante réalité selon laquelle être mis en cage lors d’un siège transforme vos pensées en une prison sous une prison, sous une autre prison. La chanson pousse à la prise de conscience que le monde extérieur est une cage et que le monde intérieur en est une autre ; même après avoir physiquement fui ses frontières, les murs psychologiques restent debout, prouvant que peu importe le nombre de portes physiques que l’on ouvre, le prisonnier intérieur demeure.«
Sur la scène, des guitares sont posées contre des chaises vides : malgré tous leurs efforts, les musiciens n’ont pas réussi à obtenir les visas nécessaires. Le guitariste Sa’ed Al Jaro et le chanteur et guitariste Raji Al Jaro, respectivement en Égypte en en Espagne, interviennent par visio-conférence via un écran posé au milieu de la scène. Moamin Al Jaro, le bassiste, resté à Gaza, n’a pas pu se joindre au live.
Une logistique complexe
Le concert est organisé par Ash Moniz, artiste et batteur·ice du groupe, actuellement en résidence à la cité des arts. Contacté·e par l’Agence Média Palestine, iel nous raconte sa rencontre avec le groupe.
“Quand le génocide a commencé, j’ai rejoint des groupes d’entraide mutuelle et participé à monter des cagnottes pour aider les personnes qui parvenaient à fuir de Gaza vers l’Égypte et la Jordanie. Principalement pour leur trouver un logement, des médecins, des habits, des médicaments, des thérapeutes… Comme je n’ai pas d’autre domaine d’expertise que celui de la culture, j’ai vite cherché à trouver le moyen d’intervenir à mon niveau, celui où j’étais le plus sincère.”
“Avec un réseau d’artistes et de musiciens, principalement au Caire où j’ai vécu pendant dix ans, et notamment avec Palestine Music Expo (PSX), une organisation initialement basée à Khan Younis et évacuée au Caire, nous faisions tout pour trouver et distribuer du matériel, des instruments, et pour permettre aux artistes arrivant·es de se faire des contacts, de trouver des opportunités. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Raji et Sa’ed. J’ai tout de suite adoré leur musique, et ils cherchaient un·e batteur·euse… et ça s’est fait comme ça !”
Sa’ed a quitté Gaza quelques mois avant le génocide, pour se rendre en Égypte avec sa mère, qui devait y recevoir un traitement contre le cancer auquel elle n’avait pas accès a l’interieur de Gaza. Le déclenchement de l’offensive israélienne sur Gaza et la fermeture du point de passage a empêché leur retour, les laissant coincé·es en Égypte sans perspective d’installation définitive ni de départ vers un autre pays. Plusieurs mois plus tard, Raji a pu être évacué de Gaza vers la Jordanie, où il a passé près d’un an, attendant de pouvoir recevoir un visa vers l’Europe.
En acceptant la résidence d’artiste à la Cité des Arts de Paris, Ash Moniz espérait pouvoir obtenir des visas talents et réunir le groupe à Paris. La France ne concédant pas ces visa aux artistes Gazaouis, les a laissé en attente pendant des mois, alors qu’ils avaient obtenu une résidence artistique dans la capitale.
Contre toute attente, c’est finalement un visa espagnol qui a été accordé à Raji, quelques jours avant le concert de Montmartre, et il nous appelle donc de Barcelone pour ce concert hors-norme. Moamin, lui, est toujours piégé à Gaza, et ses collègues n’ont pour l’instant pas trouvé de solution pour qu’il les rejoigne.
“C’est un travail très compliqué de créer à distance”, explique Ash, qui raconte la difficulté à se synchroniser. “Nous échangeons des pistes que nous enregistrons chacun·e, et les montons ensuite pour faire nos chansons.”
“La musique est notre espoir”
Pour le concert à Montmartre aussi, la logistique est complexe. Raji et Sa’ed jouent et chantent en live par visio, mais Ash, seul·e musicien·ne présent·e, ne jouera pas de batterie cet après-midi : “les guitares et le chant, ça peut fonctionner, mais la batterie en visio, ce serait impossible à synchroniser.”
Entre les chansons, Ash interroge ses co-musiciens sur l’histoire d’Osprey, sur ce que le groupe représente pour eux. “La musique est notre espoir, elle nous libère”, répond Raji. “Littéralement, la musique a sauvé ma vie. La musique est ce qui nous amène à vous parler, aujourd’hui sur cette scène à Paris.”
Osprey V existe depuis une dizaine d’années, et se revendique “premier groupe de rock de Gaza”. Ses trois créateurs ont appris la musique tout seuls et développé un scène pas ou peu existante auparavant. “C’est vrai que le rock peut être mal perçu à Gaza”, explique Ash, “mais c’était aussi simplement à cause d’un accès difficile aux ressources, à l’inspiration… C’est Raji qui a importé les premières guitares électriques à Gaza, où on ne trouvait à l’époque que des guitares acoustiques.”
Osprey V se présente comme “la voix des sans-voix”, et définit sa musique comme un témoignage, mais aussi un acte de résistance. Chaque chanson raconte une histoire : celle d’un foyer perdu, de rêves brisés, d’un amour ordinaire interrompu par la violence et l’exil. “La patrie, ce ne sont pas les frontières, ce ne sont pas les lignes, ce sont tous les rêves brisés, ce sont tous les cœurs brisés”, chante Raji, résumant ainsi toute une vie de migration forcée et de nostalgie.
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