L’art offre aux jeunes survivants de Gaza un refuge et une échappatoire face aux ravages de la guerre

Les jeunes survivants de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza trouvent des espaces sûrs pour surmonter leur traumatisme et redécouvrir la joie.

Par Eman Abu Zayed, le 14 août 2026

L’espace artistique de Deir el-Balah, à Gaza, est devenu un lieu où les jeunes Palestiniens peuvent dessiner et échapper au traumatisme de la guerre [Eman Abu Zayed/Al Jazeera]



Deir el-Balah, bande de Gaza – Maryam est assise devant une feuille blanche, un crayon à la main, et commence à tracer les premiers traits. Son regard se concentre sur les détails du dessin tandis que sa main bouge délicatement.

Alors que la guerre génocidaire menée par Israël s’est imposée dans les moindres détails de la vie quotidienne à Gaza, Maryam, 16 ans, tente de se créer un univers différent, ne serait-ce que pour quelques heures. Le papier et le crayon lui permettent de quitter son environnement immédiat et de se replonger dans ce qu’elle aime et connaît bien.

La maison de la famille de Maryam a été bombardée en janvier 2024, et elle vit désormais chez sa grand-mère à Deir el-Balah. Elle a perdu des amis et des proches, dont son oncle, à la suite des attaques israéliennes menées pendant la guerre. Ces frappes ont coûté la vie à plus de 73 000 Palestiniens depuis octobre 2023.

L’espace artistique où elle dessine, situé dans un café sur la plage de Deir el-Balah, est devenu un refuge.

« Cet espace m’a aidée à me retrouver et à redécouvrir ma passion pour le dessin », explique-t-elle.

Pour Maryam, le dessin est bien plus qu’un simple passe-temps. C’est un moyen de coucher ses sentiments sur le papier, en particulier ceux qui sont difficiles à exprimer avec des mots.

« Je ressens un immense soulagement psychologique, comme si je pouvais coucher mes sentiments sur le papier au lieu de les garder enfermés en moi », explique Maryam. « Chaque dessin me donne le sentiment d’avoir réussi à décrire une partie de ce que je ressens et à le transmettre aux autres à ma manière, même les choses dont je ne peux parfois pas parler. »

[Eman Abu Zayed/Al Jazeera]



Un espace d’espoir

Maryam dessine depuis son enfance, mais elle a commencé à fréquenter cet espace artistique en avril, dès son ouverture.

Elle explique que chaque dessin achevé lui procure un sentiment d’accomplissement et lui ouvre une petite lueur d’espoir au milieu de journées difficiles.

« Cela me permet de me réveiller chaque jour avec une nouvelle passion, le dessin faisant désormais partie de mon quotidien. Chaque jour, je termine un nouveau dessin, ce qui fait naître en moi un nouvel espoir », explique Maryam. « Si je ne dessinais pas, j’aurais cédé à la dépression et aux circonstances difficiles que je traverse. Mais j’ai réussi à me remettre sur pied et à apprendre un nouveau dessin, quelque chose de nouveau, chaque jour. »

C’est pour aider des enfants comme Maryam qu’Abdullah al-Ghafri, 35 ans, a créé cet espace artistique et qu’il travaille d’arrache-pied pour le maintenir ouvert, malgré des loyers élevés qui l’obligent à rechercher sans cesse des investisseurs.

« L’idée est née d’une nécessité et d’une réalité difficile », explique al-Ghafri. « La plupart des centres éducatifs et culturels de Gaza ayant été détruits et bombardés, nous ne trouvions aucun endroit où accueillir les talents des jeunes et des enfants. »

« L’objectif principal est de sortir les participants de cette atmosphère de guerre et de destruction », ajoute al-Ghafri. « Et de leur offrir un espace où ils peuvent évacuer leur énergie négative pour la remplacer par de l’énergie positive et de l’espoir. »

Mécanisme d’adaptation

La psychologue Asil Abu Shawish affirme que l’art peut offrir aux enfants et aux adolescents un moyen d’exprimer leurs sentiments lorsqu’ils vivent un traumatisme profond.

« Lorsqu’un enfant dessine, chante ou joue d’un instrument, il libère en quelque sorte une partie de la pression et des émotions qui se sont accumulées en lui », explique-t-elle.

Abu Shawish explique que disposer d’un espace sûr où les enfants peuvent s’adonner à des activités artistiques peut leur procurer un sentiment de stabilité au milieu de circonstances en constante évolution.

« Lorsqu’un enfant entre dans un espace sûr et sait qu’il a du temps pour dessiner ou faire de la musique, cela l’aide à sentir qu’il lui reste une partie de sa vie qu’il peut contrôler. Ce sentiment est très important sur le plan psychologique. »

Alors que la guerre se poursuit malgré le « cessez-le-feu » officiel d’octobre, les enfants sont exposés à des niveaux élevés de peur, de stress et de deuil. Abu Shawish estime donc que les activités artistiques peuvent les aider à gérer ces émotions de manière plus sûre.

« L’art n’est pas un remède à tous les effets psychologiques laissés par la guerre, mais il peut constituer important moyen d’exutoire émotionnel et d’adaptation, surtout lorsque l’activité est adaptée à l’âge de l’enfant et menée sous la supervision de personnes capables de le soutenir. »

Elle explique que l’impact de ces activités peut être observé pendant les séances elles-mêmes, à travers les interactions entre les enfants ainsi que leur capacité à se concentrer et à s’investir dans l’activité.

« Parfois, nous remarquons qu’un enfant calme ou renfermé commence à interagir avec le groupe à travers le dessin ou la musique. L’activité elle-même peut devenir le point de départ d’une relation, d’une conversation ou d’un sentiment de sécurité. »

Elle estime que certains enfants trouvent dans l’art un langage plus accessible que les mots.

« Tous les enfants ne sont pas capables de dire : “J’ai peur”, “Je suis triste” ou “J’ai perdu quelqu’un”. Ils peuvent dessiner ce sentiment, choisir une chanson qui l’exprime ou laisser libre cours à leurs émotions en jouant d’un instrument. »

L’art peut ainsi devenir un moyen de faire face à des situations difficiles, en particulier lorsque l’activité se poursuit dans la durée et s’intègre à la vie de l’enfant.

Musicothérapie

À Nuseirat, au sein de l’Association palestinienne d’aide aux étudiants, Jabr Thabet coordonne les activités avec le Conservatoire national de musique Edward Said, où les enfants se rassemblent autour de leurs instruments et apprennent le chant et la musique.

«Nous essayons d’apporter la musique aux enfants où qu’ils se trouvent, même si les lieux changent et que les centres sont endommagés», explique Thabet, coordinateur des projets et des lieux d’accueil à la branche de Gaza du Conservatoire. «Nous ne nous contentons pas de leur enseigner la musique. Nous essayons de leur offrir un espace où ils peuvent vivre un moment de normalité, ressentir de la joie et rencontrer d’autres enfants comme eux.»

Le site du Conservatoire à Gaza-Ville a été endommagé pendant la guerre ; ses professeurs ont donc poursuivi leurs activités dans des zones d’accueil, notamment à Nuseirat, Deir el-Balah et à Gaza-Ville même.

Pendant les séances, Thabet observe l’interaction des enfants avec la musique, dès leur arrivée et jusqu’à la fin de la formation. « Ce qui me frappe le plus, c’est leur enthousiasme. Un enfant arrive à la séance impatient d’apprendre quelque chose de nouveau et repart avec l’envie de revenir. »

« La musique permet à un enfant d’exprimer ce qu’il a en lui d’une manière différente. Un enfant peut ne pas être capable de parler, mais il peut chanter ou jouer d’un instrument. »

Thabet ajoute : « Pour nous, l’art est une forme de résilience. Lorsqu’un enfant peut chanter, jouer et créer quelque chose de beau au milieu de toute cette destruction, d’une certaine manière, il préserve une partie de lui-même et de sa vie. »



Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

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