Maison détruite à Khan Younis, Sud de la bande de Gaza, le 2 juillet 2015 – Ashraf Amra APA images
La dernière fois que ma petite nièce Ranim a vu son père, c’était quand des bombes israéliennes tombaient sur les têtes et sur les maisons de plus de 10 000 Palestiniens à Shoujaiya, à l’Est de la ville de Gaza, l’été dernier. Mohammed, mon frère, a pris le temps de guider de nombreuses familles vers des abris dans leur tentative désespérée d’échapper aux éclats d’obus et aux projections de débris.
Mohammed a serré sa femme, son bébé Hamza et sa fille Ranim dans ses bras. « Je reviendrai bien tôt » affirma-t-il à ses enfants en pleurs et à sa femme soucieuse. « Je vais revenir. Promis ».
Ayant amené sa famille et bien d’autres dans un endroit relativement sûr, il a pensé retourner en aider d’autres à évacuer.
Mon frère Mohammed n’est jamais revenu.
Il n’est jamais revenu. Non qu’il n’ait pas tenu sa promesse, mais plutôt à cause de l’occupation israélienne qui a mis au point une politique de destruction des gens et de leurs relations. Israël s’est assuré que mon frère Mohammed et quelque deux mille Palestiniens ne pourraient jamais revoir les membres de leur famille.
Depuis, Ranim demande après son père. « Quand Papa reviendra-t-il ? Pourquoi Papou ne revient pas ? demande-t-elle sans arrêt.
Seuls des yeux humides et des cœurs peinés répondent à son air perplexe. Quoique nous puissions tenter pour la distraire, rien ne remplace un père, a fortiori un père qui avait fait de sa petite famille tout son monde.
Nous avons pensé qu’amener Ranim voir le tas de décombres qui fut un jour notre maison pourrait l’aider à y comprendre quelque chose jusqu’à ce que mon frère, Mohammed, aille voir la maison avec son père, mon frère aîné.
Le petit Mohammed nous a harcelés sans cesse pendant plus d’un mois. Il ne voulait qu’une chose : aller à Shoujaiya voir la maison. Une fois sur place, quand il a vu l’était des destructions et de ruine, il a secoué la tête et a dit « j’aurais préféré ne pas venir ».
Amener Ranim et les petits voir le tas de décombres qu’on a fait de notre maison est hors de question. Nous comptons seulement sur un processus rapide de reconstruction qui allègerait la douleur et permettrait le retour des enfants chez eux.
Un mois après l’assaut israélien, Ranim a dû réaliser que son père ne reviendrait pas. Elle s’est approchée de ma mère et a dit, « Teta, je n’aime pas mon papa, il ne revient pas ».
Ma mère ne s’est pas remise de la remarque de Ranim. C’est comme si son fils était tué une deuxième fois. Mais je ne peux qu’imaginer les dégâts psychologiques déjà causés sur Ranim, qui a développé une tendance à s’absenter mentalement et à se parler à elle-même.
Il y a deux mois, sa mère l’a trouvée en train de glousser et de marmonner. Quand elle lui a demandé ce qu’elle faisait, Ranim a dit « Mon Papa m’a donné un bonbon ». Son petit poing est resté fermé un long moment.
Partir n’était pas la solution
Mais pourquoi autant de gens restent sur place ? Pourquoi les habitants de Shoujaiya refusent de s’en aller en dépit des avertissements de la propagande d’Israël ? Cette question n’est pas aussi simple que les perroquets sionistes et autres pantins le suggèrent.
La maison d’un Palestinien est son château. Littéralement. Partir n’était pas la solution lorsqu’en 2008-2009 la plupart de ceux qu’Israël a tués se trouvaient au centre-ville, là où Israël leur avait suggéré d’aller.
Partir n’était pas la solution parce qu’Israël voulait que plus de 150 000 personnes quittent leur maison et se rendent dans la rue et dans les écoles où Israël les visait aussi.
Partir n’était pas une la solution parce que nous nous souviendrons toujours des massacres du nettoyage ethnique des Palestiniens en 1948. Parce que partir en Israël signifie que les Palestiniens ne reviendront jamais.
Les gens sont restés parce que c’est leur terre et que ce sont leurs maisons, et parce que nous refusons que notre conduite nous soit dictée par un occupant responsable de meurtres de masse.
Les gens sont restés parce que trouver simplement paix et protection dans la maison de quelqu’un et un acte très humain. Et pour cela, Israël a voulu punir toute la bande de Gaza.
Pour nous, il était clair qu’Israël était sur les traces de signaux de portables et détruisaient les maisons d’où étaient émis ces sons, même s’ils venaient de maisons dont le propriétaire avait oublié le téléphone dans sa précipitation à échapper aux bombes israéliennes.
Rancune
Quand je lisais qu’Israël prévoyait de couvrir Shoujaiya de bombes comme il l’avait fait dans certaines zones du Sud-Liban en 2006, je pensais que c’était une plaisanterie. Mais il s’est avéré qu’Israël avait cette rancune infantile, bien qu’haineuse, à l’égard de Shoujaiya depuis les années 1950.
Shoujaiya fut la dernière zone à tomber sous l’occupation israélienne en 1967. Shoujaiya a toujours fourni des combattants, des fonctionnaires et des défenseurs des droits humains. Shoujiya fut une épine dans le pied d’Israël lors de la première et de la deuxième Intifada.
Nous connaissons Salem Shamamy parce que son exécution a été filmée. Il y a beaucoup de Salem à Shoujaiya.
J’en connais au moins cinq autres, dont quatre sont des parents : on leur a tiré dessus à bout portant. Ils n’ont pas été autorisés à quitter leur maison. Ni la Croix Rouge ni des ambulances n’ont eu le droit de les évacuer.
Un cousin éloigné, Samy Alaeer a essayé de quitter sa maison pour chercher de l’aide pour ses deux frères, Hassan et Abdoulkarim, et pour son fils Fathi, blessés par le bombardement systématique et sans discernement. En chemin pour trouver de l’aide, Samy a essuyé un feu mortel. Les trois autres ont été trouvés morts, des cartouches vides éparpillées sur le sol autour d’eux.
Les officiels israéliens ont été prompts à se vanter de la mort et de la destruction à Shoujaiya. Des centaines de personnes ont été abattues et blessées, et bon nombre d’entre elles sont définitivement handicapées. Avishaï Adraee, le porte parole arabophone de l’armée israélienne, s’est vanté sur Twitter de ce que l’armée avait balancé 120 bombes d’une tonne chacune sur Shoujaiya pendant les deux premières semaines des 51 jours de l’attaque israélienne.
Ajoutez à cela les centaines de bombes et de tirs de mortier qui ont suivi des trajectoires gravement erronées.
Je n’ai pas de mots pour rendre justice au courage indéfectible des combattants cœurs de lion de Palestine. Ils sont restés fermes face à la plus haineuse occupation que le monde ait connu.
Pour autant, il y a une chose que le monde entier devrait savoir : dans les combats corps-à-corps, largement moins de Palestiniens ont été tués que de soldats israéliens. Les soldats des troupes d’élite israéliennes lourdement armés, soutenus par des tanks, des avions et des équipements sophistiqués, criaient lorsqu’ils se trouvaient face à des combattants de la résistance, moyennement entraînés et armés au minimum, qui défendaient leurs maisons et leurs familles avec adresse et détermination.
La réponse d’Israël a été de détruire, arbitrairement mais méthodiquement, les maisons et de bombarder des zones densément peuplées. Les combattants palestiniens se sont levés pour relever le défi qui leur était imposé. Et ils ont combattu honorablement et efficacement.
Ils se sont dressés sans peur, pour leur peuple.
Trahis par le reste du monde ?
La mise en place de la défense de Gaza a un coût qui est la punition de tous les Palestiniens de Gaza. Israël a renforcé le siège de Gaza.
L’Égypte a renforcé son siège sur Gaza.
L’Autorité Palestinienne a renforcé son siège sur Gaza.
La stupidité de leur jeu est sans précédent. La punition collective sur les Palestiniens n’a jamais marché. Et en toute logique on peut dire qu’il est absurde de faire exactement la même chose et d’en attendre des résultats différents.
Mais Israël, dans son arrogance, Mahmoud Abbas de l’AP, dans sa veulerie, et les régimes arabes, dans leur complicité, semblent être tombés d’accord qu’une bonne Gaza est une Gaza affamée.
Avec le retard dans la reconstruction, la claire complicité d’Abbas et de ses acolytes et celle de l’ONU et de son armée de mercenaires qui vivent sur le dos de la détresse palestinienne, Ranim et Hamza et des dizaines de milliers d’autres n’auront jamais la chance de retourner dans la maison où ils ont vécu leurs jours les plus heureux avec les êtres les plus aimants qu’ils connaîtront jamais.
Ranim devra vivre avec le souvenir horrible d’avoir vu sa maison se transformer en tas de gravats.
Ma nièce Ranim, mon petit neveu Mohammed et leurs semblables sont punis à dessein par Israël et par la communauté internationale – tout d’abord par la destruction de leurs maisons et de leurs vies, ensuite par l’assurance qu’Israël reste impuni et excusé comme il le souhaite et, enfin, par le retard du processus de justice. Ils veulent que ces petits vivent dans les ruines et la destruction.
Il y a une ironie dans le fait de vouloir que ces enfants, en grandissant, aiment Israël et envisagent un avenir de paix, quand les meurtriers de leurs parents et démolisseurs de leurs maisons restent impunis et sans comptes à rendre.
Sauf si les criminels de guerre israéliens sont traduits en justice et que l’occupation cesse, je crains que ces enfants ne grandissent avec le sentiment qu’ils ont été trahis par le reste du monde. Nous leur devons de changer cette perspective.
Cet essai est une postface de Gaza non muselée, une anthologie coéditée par Refaat Alareer et Laila El-Haddad, publiée par Just World Books.
Refaat Alareer a aussi publié Gaza répond : Nouvelles de jeunes auteurs de Gaza, Palestine
Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine
Source : Electronic Intifada
Traduction SF pour l’Agence Media Palestine




