Quand les bulldozers d’Israël échappent à notre attention

Barbara Erickson – The Electronic Intifada – 22/02/16

 

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Enfant assise à côté d’une baraque démolie par les bulldozers israéliens dans le village de Fasayil dans la vallée du Jourdain occupée, en Cisjordanie, le 10 février. Oren Ziv ActiveStills

 

À l’automne dernier, quand ils ont appris que la route non goudronnée de al-Hadidiya serait réparée, les villageois des villages de bergers de la vallée du Jourdain ont espéré un hiver moins difficile.

Désormais, même quand les pluies sont arrivées et ont rendu le chemin boueux, des fournitures pourraient être acheminées et les enfants aller à pied à l’école tandis que les malades pourraient se rendre à des centres de soins.

« Je ne peux pas vous dire à quel point nous étions tous heureux » dit Khadijah Bsharat, une veuve mère de 11 enfants, interviewée par le groupe israélien de défense des droits humains B’Tselem. « Nous nous sommes dit les uns aux autres que la vie serait meilleure et que nous pourrions aller d’un endroit à l’autre été comme hiver ».

Les habitants ont commencé à travailler à la route, aplanissant les ornières et répandant du gravier dessus. Bien que les responsables de l’armée israélienne aient lancé une ordonnance d’arrêt des travaux le 15 novembre, un avocat avait obtenu une suspension et les travaux ont avancé, avec le soutien de donateurs.

Des bulldozers israéliens sont néanmoins arrivés à l’aube le 25 novembre et ont commencé à détruire ce qui avait été réalisé et à mettre le gravier en tas.

« Les bulldozers ont commencé à racler la route » a dit Bsharat, « emportant nos espoirs avec elle ».

Bien qu’un membre du Conseil régional des Bédouins ait persuadé les équipes de s’en aller au bout d’une heure, il y avait bien 400 mètres de nouveau impraticables.

Dès lors, il a semblé à Bsharat que ses enfants ne pourraient pas venir la voir et que les membres de la communauté qui étaient malades continueraient à devoir aller en tracteur ou à dos d’âne trouver de l’aide.

 

Destruction de routine

Pour ajouter à la consternation des villageois, les équipes sont revenues le lendemain et ont détruit les tentes, les abris pour les animaux, un petit silo, un four en brique et même un pigeonnier, écrasant du même coup des bébés pigeons.

Sept des structures démolies étaient des dons de groupes humanitaires. Seule une petite tente pour deux personnes est restée en place pour un village de 100 habitants.

L’assaut sur al-Hadidiya a beaucoup marqué la vie des villageois en lutte, mais c’était une affaire de routine en Cisjordanie occupée. L’Administration Civile, un corps militaire israélien qui contrôle la gestion de la Cisjordanie, prend fréquemment des ordonnances de démolition – pour des constructions édifiées sans permis, ceux-ci étant rarement accordés, ou comme mesures punitives contre ceux dont des membres de la famille ont été présumés menaçants pour la sécurité. Et apparemment, les démolitions sont souvent effectuées au hasard.

OCHA, le groupe de contrôle des Nations Unies a rapporté que l’armée israélienne a démoli 447 bâtiments ou structures dans la zone C de Cisjordanie en 2015. La zone C, établie par les accords d’Oslo en 1993, couvre plus de 60% de la Cisjordanie et se trouve sous contrôle israélien total.

Ces structures incluent les tentes et les abris pour animaux de Hadidiya.

74 autres structures ont été détruites à Jérusalem Est l’an dernier.

 

Le droit israélien comme prétexte

Voilà un côté de l’occupation que l’on voit rarement, les attaques sur des innocents comme la veuve Bsharat. Personne n’accuse ces victimes de terrorisme ; le droit israélien fournit ici le prétexte.

Israël a déclaré beaucoup de terre non constructible dans la zone C. Là où la construction est autorisée, les autorités exigent des permis de construire qu’il est pratiquement impossible d’obtenir.

Donc les Palestiniens, essayant désespérément de loger leur famille, construisent sans permis et espèrent que cela ira.

Les rapports de terrain d’OCHA indiquent qu’au cours de l’année 2015, l’armée israélienne a détruit 170 maisons d’habitation dans la zone C et à Jérusalem Est, de même que des magasins et d’autres locaux commerciaux. Israël a rasé des vergers, brûlé des champs de blé et démoli des citernes, des puits, une école élémentaire (don de l’étranger), une serre, une pépinière, des ateliers, des boutiques, des cuisines extérieures, des latrines, des abris de repos et plus.

Parfois les équipes ont emporté des biens confisqués : trois moutons et un portail métallique du quartier de Jabal al-Mukabir à Jérusalem Est, un certain nombre de panneaux solaires, des toilettes mobiles, des pousses d’oliviers, des tracteurs, des outils et, à Naplouse, quatre autobus (rendus par la suite).

Des soldats ont pris un âne à des enfants de Jénine. Ils ont pris un chariot élévateur dans le village d’Husan, quatre pompes à eau à Khirbet al-Deir dans la vallée du Jourdain et toutes les plantes d’une pépinière au sud de Bethlehem.

Chacun de ces actions représente des espoirs anéantis. Des familles et des villages avaient souvent travaillé sur un projet pendant des mois ou des années juste pour le voir en ruines après le passage des bulldozers.

Les villageois de Khirbet Yazra ont passé trois ans et dépensé plus de 10 000 € pour la construction d’une clôture de 1 000 mètres autour de leurs plantations d’oliviers pour le voir démoli par les bulldozers israéliens le jour de l’an 2015.

Israël insiste sur le fait que ces ordonnances de démolition qui sont remises paient le coût des démolitions. Or, des documents internes d’OCHA que j’ai vus montrent comment plusieurs familles choisissent de démolir leur propre maison ou des extensions à leur maison de manière à échapper au prix à payer aux équipes de démolisseurs.

Une famille de Beit Hanina, une partie de Jérusalem Est, a détruit sa maison construite 17 ans plus tôt après avoir perdu en justice. Une autre famille dans la Vieille Ville de Jérusalem a elle-même démoli une salle de bains qu’elle avait construite en 2009.

 

Privés de revenus

Des unités de l’armée israélienne ont détruit des tentes et de simples abris pour animaux, elles ont confisqué et détruit des maisons préfabriquées et elles ont aussi rasé des structures importantes. Parmi elles se trouvait un bâtiment commercial de trois étages près de Qalandiya, originellement construit en 1971 et rénové en 2013 et une fabrique de briques près de Jénine.

Des histoires de pertes non racontées hantent ces rapports de terrain, tels les quatre étals de légumes à Jéricho en mai dernier par exemple. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour détruire ces humbles structures qui abritaient 11 adultes et 15 enfants. Les équipes ont aussi confisqué ou endommagé 500 caisses de légumes par la même occasion.

À Jalameh, près de Jénine, les démolisseurs ont mis à bas un stand de vente de fallafels et un autre qui servait de borne d’appel de taxis. Un troisième qui vendait des boissons chaudes a été confisqué. « Toutes ces structures sont les principales sources de revenus pour les familles » selon un rapport de terrain d’OCHA.

Nombre de bâtiments et de biens détruits étaient des dons d’agences externes comme l’Union Européenne et le Comité International de la Croix Rouge, livrés en compensation de démolitions antérieures.

Ces donateurs enregistrent fréquemment des plaintes contre Israël. À un moment, la Croix Rouge a déclaré qu’elle ne fournirait plus de tentes puisque l’armée les détruisait dès qu’elles arrivaient. Mais la destruction continue.

Les démolitions de 2015 ont déplacé plus de 600 personnes. Elles ont aussi laissé de nombreux animaux sans abri.

Au total, en 2015, l’armée a détruit environ 150 abris pour animaux, ce qui a affecté des milliers de brebis et d’autres bêtes. Israël a aussi démoli des réservoirs d’eau, des étangs, des pâturages et des hangars de conservation du fourrage.

Certains animaux sont morts tandis que les grosses machines transformaient les abris en un chaos de décombres.

Gaza n’a bien sûr pas été épargnée de la destruction, même si les équipes de démolition israéliennes n’ont pas là un accès du même type que ce qu’elles ont en Cisjordanie.

Fin décembre, par exemple, des avions israéliens ont fait plusieurs sorties pour répandre des herbicides sur 170 hectares de petits pois, de haricots, d’épinards et de persil à Gaza. L’armée a dit qu’elle avait détruit ces cultures pour « empêcher l’utilisation de cette zone dans des buts de destruction ».

 

Chasser les Palestiniens

En Cisjordanie, Israël semble déterminé à expulser les Palestiniens hors de la zone C. Et il a fait quelques progrès dans cette entreprise. À un moment, les habitants des villages d’éleveurs de la vallée du Jourdain vivaient dans des maisons de pierres ; maintenant, ils subissent de fortes pressons pour se tenir dans les tentes qui leur sont données.

Les media dominants sont complices en ignorant cette réalité et prompts à citer les officiels israéliens lorsqu’ils prétendent faire des efforts pour l’économie palestinienne.

Ainsi, le New York Times, sans une once d’ironie, a cité le commentaire du ministre israélien Youval Steinitz à des reporters en novembre dernier : « Nous sommes toujours d’accord pour des mesures de renforcement de la confiance avec les Palestiniens et pour construire leur économie ».

 

Barbara Erickson est journalise et vit à Berkeley, en Californie. Elle est membre des Amis de Sabeel- Amerique du Nord et rédige des critiques de la couverture presse sur la Palestine du New York Times sur son blog, www.TimesWarp.org.

 

Traduction: SF pour l’Agence Media Palestine

Source: Electronic Intifada 

 

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