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Par Hamza Abu Eltarabesh et Abed Zaghout –  The Electronic Intifada – 11 avril 2016

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Jihad et ses fils partent tôt le matin pour charger leur carriole avec des matériaux récupérés.

L’âne efflanqué monte son chemin sous les coups de rênes, à travers les ruelles étroites de Khan Younis.

Les deux jeunes frères, Muhammad, 12 ans, et Karim, 8 ans, l’aident à tirer une carriole débordant de blocs de ciment, de pierres et de briques en divers états de délabrement, tous ramassés dans les ruines de nombreuses maisons et bâtiments dans ce secteur qui a été ou totalement ou partiellement détruit.

Derrière eux, et à califourchon sur la carriole, leur mère commence à s’énerver avec le pas tranquille de l’âne, et elle fait claquer les rênes à plusieurs reprises sur son dos osseux, l’accusant de paresser.

Sans aucun effet évident. Ce qui ne se produit jamais. Comme ils le font jusqu’à trois fois par jour la plupart du temps, Jihad Abu Muhsen, 48 ans, et ses deux garçons continuent leur lente progression vers un atelier à la sortie de la ville.

 

La Rivière Froide

Là, Abu Muhsen appelle le propriétaire de l’atelier, Abu Shukri. Après une rapide inspection, celui-ci lui donne 10 shekels israéliens, soit un peu plus de 2 €, pour sa cargaison.

Les trois Muhsen et leur âne prennent un court repos. Puis, ils commencent leur retour vers la ville. « Une demi-heure… », crie Abu Muhsen par-dessus son épaule à Abu Shukri. « …et nous serons de retour avec une deuxième cargaison ».

C’est une façon bien pénible de se faire une petite ressource, mais que l’on voit de plus en plus souvent dans tout Gaza. Et depuis l’agression dévastatrice d’Israël de 2014, c’est ce que fait Abu Muhsen quasiment tous les jours pour survivre.

Pour elle et ses deux fils, c’est aussi un court répit, même éreintant, hors de leur propre quartier Nasser si pauvre, tout près d’une décharge dans la périphérie nord de Khan Younis qui, maintenant qu’elle a été inondée l’hiver dernier, est appelée par les gens d’ici Nahr al-Bared – littéralement, la Rivière Froide.

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Jihad et ses enfants récupèrent des blocs de ciment là où se tenait auparavant la maison d’une famille.

L’époux d’Abu Muhsen, Ahmad, un ancien camelot, souffre d’ostéoporose aiguë et se trouve dans la quasi-impossibilité de se déplacer ; il ne peut pas entreprendre un tel travail. Mais Jihad, elle, est imperturbable devant ce genre de travail physique qui est à Gaza traditionnellement le domaine exclusif des hommes.

« Il n’y a aucune honte… » dit-elle, après une courte pause et avec un sourire, « …pour quelqu’un à faire n’importe quel travail. C’est dur, oui, mais notre famille maudit la mendicité ».

Grossières et calleuses

Dans la réalité économique désespérée de Gaza, Abu Muhsen fait simplement ce qu’elle peut. Selon la Banque mondiale, le taux de chômage de 43 % de Gaza est le plus élevé au monde, et le chômage des jeunes a grimpé à plus de 60 %.

Près de 80 % des 1,8 million d’habitants de Gaza reçoivent une aide sociale sous une forme ou une autre, et près de 40 % sont toujours en-dessous du seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale.
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Jihad à la recherche d’un autre bâtiment détruit avant que la nuit tombe.

Les Nations-Unies estiment que près de 18 000 maisons ont été détruites ou gravement endommagées dans l’agression israélienne de 2014.

Selon le Conseil économique palestinien pour le développement et la reconstruction, plus de 350 bâtiments industriels, usines, ateliers et laiteries ont été détruits en 51 jours de bombardements par les Israéliens.

C’est dans les décombres qu’Abu Muhsen fouille pour vivre. Et elle est acharnée. Avec le soleil haut dans le ciel et ses enfants qui se plaignent de la fatigue, la mère les fait avancer malgré tout, guettant une autre maison démolie, une autre occasion à saisir.

« Nous dégageons les décombres des maisons détruites », dit-elle avec un haussement d’épaules, « Après, c’est plus facile pour ceux qui prennent finalement les décisions de reconstruire ».

 

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Jihan apporte du café pour ses visiteurs.

 

Cette ancienne maison particulière s’avère fructueuse, rapportant plus de briques et de blocs que la petite carriole de la famille ne peut en supporter. Mais c’est trop pour Karim qui s’est assis à terre et refuse de continuer. « Je suis affamé » insiste le garçon.

Sa mère se baisse sous la carriole et en sort du pain. Elle appelle Muhammad et tous les droits déjeunent dans les ruines de la vie de quelqu’un d’autre. Abu Muhsen est assise, contemple ses mains, grossières et calleuses, après avoir porté autant de briques.

« Telles quelles étaient avant, comme ça me manque. Mais qu’y puis-je ? »

 

Pas le temps de jouer

Le petit repas terminé, les pensées de Karim retournent vers le jeu. Fan ardent de football comme beaucoup de garçons de Gaza, il demande si c’est le dernier chargement et s’il peut rentrer à la maison pour jouer.

« Je suis désolée… » répond sa mère. « …nous devons encore en faire un autre. Ensuite tu pourras jouer ».

Muhammad intervient. « Nous sommes fatigués. Est-ce que nous devons vraiment faire trois chargements ? »

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Jihad reste avec sa famille après une longue journée de travail.

 

Sa mère le regarde avec un air de reproche mais pas sans compassion. Elle range le pain et tous les trois retournent silencieusement à la tâche. Ils vont livrer une autre cargaison à l’atelier à la périphérie de la ville ce jour-là, avant de revenir en chercher une troisième.

Trois cargaisons, dit Abu Muhsen, c’est à peu près ce qu’ils peuvent faire en un jour. Mais ils auraient bien besoin d’en trouver une troisième avant que leur âne et les enfants ne soient complètement épuisés, dit Abu Muhsen, en prenant congé de ce journaliste qui leur souhaite un prompt succès.

Texte de Hamza Abu Eltarabesh et photos d’Abed Zaghout.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Electronic Intifada