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Tareq Baconi – 14 novembre 2019 – IMEU

Questions et réponses

Cette nouvelle escalade de la violence a commencé par l’assassinat d’un dirigeant du Jihad islamique à Gaza tôt ce mardi. Pourquoi pensez-vous que Netanyahu a choisi de décider maintenant de cette action provocatrice ?

Tareq Baconi : La décision de Netanyahu d’approuver l’assassinat a mis un arrêt à la période de calme qui prévalait depuis le dernier accord de cessez-le-feu et elle est liée à la politique intérieure en Israël. Depuis l’an dernier, les médias en Israël ont mis en avant l’idée que le Jihad islamique est une entité gênante à Gaza, qu’il est responsable de l’échec des accords de cessez-le-feu, cela sans prendre en compte le front uni des factions dans la bande de Gaza, ni la réticence d’Israël à respecter ses propres obligations relevant des accords de cessez-le-feu.

Avec un tel récit, l’opinion publique était prête, depuis un certain temps, pour l’assassinat de Baha Abu al-Atta. Même si les dirigeants israéliens ont prétendu que le moment choisi dépendrait des informations concernant une attaque planifiée de la part d’al-Atta, il ne fait aucun doute que cet assassinat a été particulièrement bénéfique pour les défis internes posés à Netanyahu.

Avec des négociations pour la formation d’un nouveau gouvernement se trouvant dans l’impasse, et Israël qui pouvait aller à une troisième élection, cette attaque place Netanyahu en position d’homme fort, prêt à décider d’actions énergiques sur la bande de Gaza. Elle neutralise les accusations dont il a fait l’objet au cours de l’année passée, la plus grave, venant du dirigeant de l’Yisrael Beiteinu (Israël notre maison), Avigdor Lieberman, étant d’être trop faible à l’égard de Gaza. Elle augmente aussi les chances d’un gouvernement d’union avec Benny Gants, le dirigeant de Bleu et Blanc qui a soutenu cette attaque et pour qui il sera désormais plus difficile d’entrer dans un gouvernement minoritaire avec la Liste Unie, étant donné l’opposition de celle-ci à une politique dure à l’égard de Gaza. C’est un nouvel exemple de la façon dont une action militaire sur Gaza peut rapporter un capital politique aux dirigeants politiques israéliens en Israël.

Jusqu’à présent, le Hamas s’est tenu en dehors de la bataille. Pourquoi ?

TB : Le Hamas est, en théorie, entré dans la bataille en soutenant pleinement le Jihad islamique, et en rejetant le récit d’Israël selon lequel ce combat serait entre Israël et le Jihad islamique. Il est probable que le Hamas a fourni un appui tactique au Jihad islamique. Toutefois, le mouvement s’est abstenu d’assumer une responsabilité de tout tir de roquette ou de toute utilisation de ses armes les plus perfectionnées afin de garder la possibilité de contenir cette conflagration et d’éviter une agression militaire de longue durée sur la bande de Gaza.

Après chaque escalade de la violence dans le passé, des tentatives ont été faites pour atténuer ou mettre fin au siège israélien de plus d’une décennie et au blocus naval sur Gaza, qui causent d’énormes souffrances aux deux millions de Palestiniens piégés dans la minuscule bande côtière. Mais au bout du compte, quand les choses se calment, le siège est toujours là. Y a-t-il une raison de croire que cela sera différent cette fois-ci, et sinon, que pensez-vous qu’il faille pour changer la situation ?

TB – La réalité d’aujourd’hui ne cesse de se répéter parce qu’Israël cherche une formule d’un calme pour le calme, alors que le Hamas et les autres factions soutiennent qu’il ne peut y avoir de calme tant que le blocus sera en place. Ce cycle ne changera pas fondamentalement cette réalité. Les accords passés pour un cessez-le-feu ont démontré que les factions à Gaza étaient tout à fait capables de maintenir le calme après un cessez-le-feu, mais qu’Israël n’a consenti que des efforts minimes  sur le front israélien pour alléger le fardeau du blocus et la souffrance dans la bande de Gaza. La seule façon de briser cette dynamique est qu’Israël lève le blocus de la bande de Gaza, et que les membres de la communauté internationale renouent avec le Hamas, en tant que parti politique qui est un élément constitutif du mouvement national palestinien, éliminant ainsi l’un des obstacles fondamentaux à l’unité palestinienne. En l’état, Israël s’engage avec le Hamas tout en appelant les membres de l’Union européenne et les États-Unis à conserver une politique de « non contact » avec le mouvement, monopolisant en réalité les relations avec le Hamas et garantissant que le mouvement, en même temps que Gaza, reste contenu et isolé.

Un cessez-le-feu aurait été conclu aujourd’hui. Pensez-vous qu’il tiendra et que va-t-il se passer ensuite ?

TB – Il est encore trop tôt pour le dire. En début de matinée (le 14 novembre) un cessez-le-feu a semblé s’instaurer bien que fragile. Mais dans ses attaques, Israël a tué des civils, dont des enfants, dans la bande de Gaza, il est donc difficile pour les factions de ne pas riposter. Si un cessez-le-feu s’instaurait à ce stade, ce serait une victoire pour Israël, qui aurait réussi, avec relativement peu de représailles, à perpétrer un assassinat, à revenir en fait à sa politique d’exécutions extrajudiciaires, et à maintenir le blocus en place. Les demandes de cessez-le-feu de la part des factions sont claires : levée du blocus et fin de la politique israélienne de prise pour cible des civils à Gaza, en particulier ceux qui participent aux Grandes Marches du Retour. Ces exigences sont en droite ligne de celles du passé, et celles-ci n’ont toujours pas été mises en application           par Israël. Il en résulte que même si un cessez-le-feu intervenait à court terme, une escalade importante est inévitable tant que ces exigences ne seront pas prises en compte plus sérieusement. 

Tareq Baconi est un analyste palestinien d’Israël pour l’International Crisis Group, membre politique du réseau politique palestinien Al-Shabaka, et auteur de « Le Hamas contenu : montée et pacification de la résistance palestinienne » publié par la Standord University Press (2018).

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source: The IMEU