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Pour la plupart des étudiants, les notes, les examens et les relations sociales figurent parmi les plus grandes préoccupations de la vie quand ils sont à l’université.

Mais ce n’est pas le cas de Hadi Tarshah. A 24 ans, le jeune Palestinien a passé le dernier semestre dans une prison israélienne, et sa préoccupation principale est son audition au tribunal en mars.
De même, Mays Abu Ghosh, qui récupère d’une torture brutale subie pendant sa détention israélienne, n’est qu’à un semestre à peine de son diplôme. Et un autre étudiant Azmi Nafaa a lutté trois ans pour obtenir son diplôme en étant derrière les barreaux.

Dans les derniers mois de 2019, l’occupation israélienne a lancé une de ses plus agressives campagnes d’arrestation des dernières années contre les étudiants palestiniens.

Des statistiques de l’organisation pour les droits des prisonniers palestiniens Addameer indiquent que quelque 250 étudiants palestiniens sont actuellement emprisonnés par Israël. Selon la Campagne pour le droit à l’éducation à l’université Birzeit, les forces israéliennes ont emprisonné 30 étudiants, rien que de cette institution palestinienne majeure, sur une période de quatre mois.

Depuis 2015, quand une violente vague de contestation a émergé dans les territoires palestiniens occupés, Israël a accru ses politiques répressives contre les Palestiniens.

Cependant, des jeunes Palestiniens ont dit à Middle East Eye que cet accroissement récent n’était que la continuation d’une politique israélienne plus large de répression, criminalisant les étudiants palestiniens qui s’organisaient depuis le tout début de l’occupation.

Briser le moral

Abdel Munim Masoud, un étudiant en finance de 23 ans, se souvient de la dernière fois qu’il a vu son ami, Tarshah, en octobre.

« Nous parlions et rions ensemble la nuit d’avant », a-t-il dit à MEE. « Le matin suivant, j’ai reçu un message sur mon téléphone disant que l’occupation avait arrêté Hadi à l’aube ».
Tarshah a été actif dans le mouvement étudiant à l’université Birzeit depuis qu’il y a commencé ses études. En avril, il a participé au débat annuel pour les élections au conseil étudiant, devenant une figure connue dans le mouvement étudiant.

« Nous nous attendons à ce qu’il soit arrêté à tout moment », a dit Layan Kayed, 25 ans, un étudiant en sociologie ami de Tarshah. « Mais nous avons été supris parce que son arrestation est arrivée à un moment où les arrestations avaient stoppé ».
Le père de Tarshah a dit à MEE que les forces israéliennes se sont introduites dans la maison familiale à 5h du matin.

« Ils sont entrés dans le bâtiment où nous vivons, brisant cinq portes avant d’entrer violemment dans notre appartement, les armes pointées en avant », a-t-il expliqué. « Ils ont arraché Hadi de son lit et ne lui ont pas donné le temps de s’habiller ou même de mettre ses chaussures. Ils l’ont mis dans une jeep militaire et ils sont partis ».

Il a fallu deux jours à la famille de Tarshah pour découvrir où il se trouvait et pour apprendre qu’il était en train d’être interrogé dans un centre de détention israélien à Jérusalem connu sous le nom de « complexe russe » .

« L’occupation essaie de briser le moral des jeunes Palestiniens, spécialement ceux qui se préparent académiquement, afin de les pousser à quitter leur pays —surtout ceux qui sont politiquement avertis et actifs », a ajouté le père de Tarshad. « Mais Hadi est bien plus fort et bien plus averti que cela ».

Tarshad a déjà manqué un semestre entier de cours, qu’il devra rattraper — mais il est aussi confronté à la possibilité très réelle d’une détention répétée, qui pourrait faire échouer son éducation.

« Socialement, il est difficile de voir vos amis obtenir tous leurs diplômes pendant que vous êtes toujours derrière », a expliqué Masoud.

« Certains étudiants pourraient trouver plus difficile de revenir au même niveau d’activisme après leur libération, parce qu’ils ne veulent pas manquer un autre semestre », approuve Kayed. « Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne seront pas encore arrêtés. Une fois que vous avez été arrêtés, vous pouvez l’être à nouveau n’importe quand après ».

« Nulle part en sécurité »

L’arrestation la plus dramatique s’est produite en mars 2018, quand des forces israéliennes sous couverture — connus aussi comme mustarabin, se déguisant comme des Palestiniens – ont pénétré sur le campus de Birzeit pour enlever le président du conseil étudiant Omar Kiswani.

« Au début j’ai pensé que c’était une bagarre », a dit Masoud, qui était témoin de l’incident. « Puis ils ont sorti leurs armes et j’ai compris qu’ils étaient des soldats israéliens, pas des étudiants ».

« Notre réaction immédiate a été de nous précipiter vers toutes les entrées du campus et de les bloquer pour empêcher que d’autres soldats ne fassent intrusion », a dit un autre témoin, Hazem Aweidat. « Ils ont finalement atteint l’entrée principale, repoussant les étudiants en les menaçant avec leurs armes, sont montés dans une voiture avec Omar et sont partis ».

Alors que l’arrestation de Kiswani en plein jour a beaucoup attiré l’attention des médias sur l’affaire, Aweidat a souligné que les campus universitaires ont été depuis longtemps vulnérables aux raids des forces de sécurité israéliennes.

« Le campus n’est pas plus important que nos maisons », a-t-il dit. « Quand il est envahi, nous ressentons de la colère, mais si nous voyions cela comme une anomalie, nous pourrions oublier que nous sommes dans un pays occupé, où il n’y a de sécurité nulle part ».

La menace aux étudiants va au-delà des raids par des soldats sous couverture. L’université Al-Quds dans la ville cisjordanienne de Abu Dis près de Jérusalem est un des endroits qui a souffert de nombreuses incursions directes, en plein jour, de forces israéliennes armées sur le campus.

Selon le centre juridique de l’université, 25 de ses étudiants ont été arrêtés par Israël rien que pendant le dernier semestre.

L’emplacement du campus près du mur de séparation israélien le rend plus vulnérable aux raids, a dit à MEE Mohammad Abu Shbak, membre du conseil étudiant de l’université Al-Quds.

« Quand les étudiants manifestent après l’arrestation d’un des leurs, ils tendent à marcher vers le mur », a-t-il expliqué. « Les soldats israéliens suppriment alors la manifestation, envahissent le campus en démolissant les portes et tirent des gaz lacrymogènes et des balles enrobées de caoutchouc à l’intérieur du campus ».

Pour Abu Shbak, un autre facteur est en jeu : « L’occupation vise cette université parce que c’est la seule palestinienne dans la région de Jérusalem. Ils ne veulent aucune activité étudiante palestinienne autour de Jérusalem ».

Abu Shbak se rappelle la première incursion dont il a été témoin.
« J’étais dans le bureau du conseil des étudiants quand j’ai senti des gaz lacrymogènes et j’ai entendu des gens courir en panique. Nous nous sommes séparés en petits groupes ; quelques-uns sont allés bloquer les entrées, d’autres ont aidé à l’évacuation des étudiants et des enseignants, d’autres ont essayé de trouver des voitures et des bus pour aider les gens à rentrer chez eux », a-t-il dit. « Cela duré presque une heure avant que les soldats ne quittent les lieux, en laissant un chaos derrière eux ».

Mais c’est seulement après l’évacuation des soldats israéliens qu’Abu Shbak a découvert qu’un de ses amis, un étudiant de deuxième année, Bahjat Radaidah, avait été arrêté.
Par conséquent, « de plus en plus de familles hésitent à envoyer leurs enfants à l’université Al-Quds à cause de cette proximité du mur et des incursions de l’occupation sur le campus », a dit Abu Shbak.

Détruire l’avenir

Heureusement pour Radaidah, l’ami d’Abu Shbak, il n’a passé qu’une semaine en détention. Mais tous les étudiants palestiniens qui sont arrêtés n’ont pas cette chance.
Azmi Nafaa était un étudiant en droit de 25 ans de l’université Al-Najah, située dans la ville de Naplouse, au nord de la Cisjordanie, et n’était qu’à un semestre de son diplôme lorsqu’il s’est fait tirer dessus, a été blessé et arrêté par les forces israéliennes à un checkpoint proche en novembre 2015.

Un tribunal militaire israélien a étendu cinq fois sa détention sans inculpation — en utilisant la pratique largement dénoncée de la détention administrative — avant de l’inculper finalement pour unes prétendue attaque contre des soldats et de le condamner à 28 ans de prison.

« Azmi a décidé qu’il allait finir ses études en prison. Sa mère hésitait, mais j’ai insisté sur le fait que l’occupation ne peut pas stopper notre vie », a dit son père, Sahel Nafaa, à MEE.

Pendant des mois, Sahel a lutté avec les autorités israéliennes pour qu’elles permettent à son fils d’étudier.

« J’ai cherché sur Facebook des informations sur tous les prisonniers ayant un diplôme de troisième cycle et qui pourraient aider Azmi à étudier », a-t-il expliqué.

« Quand j’en ai finalement trouvé un dans la même prison où mon fils était détenu, alors a commencé le combat pour lui envoyer les livres dont il avait besoin. L’administration pénitentiaire ne voulait pas autoriser l’entrée des livres et ensuite elle a refusé de me laisser rendre visite à Azmi en prison. Ils voulaient me forcer à arrêter d’essayer, mais je ne l’ai pas fait ».

Azmi a finalement obtenu son diplôme depuis une prison israélienne, après trois ans.

Pour Sahel, Israël « cherche à détruire l’avenir du peuple palestinien, ce qui explique pourquoi ils ciblent les personnes jeunes et instruites, intimident leurs familles, les écartent de l’éducation. »

Kayed croit aussi que la répression des étudiants par Israël a des motifs politiques : « L’occupation sait que les étudiants sont le secteur le plus actif et le plus dynamique de la société — particulièrement à un moment où les partis politiques sont de moins en moins efficaces. »

Puisque l’Autorité palestinienne (PA) — dirigée par le parti Fatah du président Mahmoud Abbas —n’a pas organisé d’élections présidentielles depuis 2005, les élections aux conseils étudiants ont longtemps servi de baromètre de la politique palestinienne plus large, particulièrement au sein de la jeune population.

Bien que les factions politiques étudiantes en Palestine aient été historiquement des extensions des partis politiques, Aweidat pense que les temps ont changé.

« Aujourd’hui, ce sont les partis politiques qui sont en fait une extension du mouvement étudiant. « Nous, la jeunesse politiquement active des universités, nous sommes ceux à la tête de mouvements de rue », dit-il. « C’est pourquoi l’occupation nous vise ».

Des étudiants écoutant Aweidat opinent et Kayed conclut : « C’est tout cela être étudiant en Palestine ».

Traduction: CG pour l’Agence Média Palestine

Source: Middle East Eye