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Par Margaret Olin, 2 mars 2020

Juhaina Habibi Kandalaft, Jaffa, 2015, oil on canvas, 200 cm x 200 cm.

Depuis son ouverture il y a deux ans, le musée de la Palestine aux Etats-Unis, à Woodbridge, dans le Connecticut, juste à la sortie de New Haven, a fait une large place aux artistes femmes. L’artiste de premier plan Samia Halaby, par exemple, a soutenu depuis le début cette institution remarquable par des prêts de ses peintures, et une exposition de ses intenses dessins du massacre de Kafir Qasim est prévue.

Les grandes peintures abstraites de Halaby seront exposées en même temps que des peintures, des dessins, des sculptures et des textiles de 40 autres artistes palestiniennes, de Palestine même ou des lieux éloignés sur cinq continents de la diaspora, lors d’une imposante exposition de plus de 150
oeuvres. « Raconter l’histoire palestinienne », qui ouvre le 8 mars, sera la première exposition organisée par le musée et elle constitue une opportunité pour interroger directement les concepts mêmes d’identité palestinienne que le musée a été établi pour exprimer.

Les oeuvres de l’exposition varient largement du point des sujets et des styles. Les oeuvres abstraites d’Halaby représentent un pôle. Tombant sur ces oeuvres et sur celles, figuratives, expressionnistes, d’une Reem Natsheh, de Hébron, on ne les prendrait pas immédiatement pour des peintures
palestiniennes. Extrêmement talentueuses et prenantes, toutes deux représentent les objectifs du directeur et fondateur du musée, Faisal Saleh : montrer que les Palestiniens sont « comme tout un chacun ». Autrement dit, comme toute communauté, ils possèdent des artistes compétents intéressés
par les problèmes et les intérêts humains universels et qui peuvent utiliser leur art pour explorer les limites et les possibilités de la couleur, des lignes et de la composition aussi bien ou mieux que tout autre artiste. Saleh veut faire comprendre à un monde sceptique le fait, qui devrait être évident pour tous, que les Palestiniens sont humains et qu’un corollaire en est qu’ils méritent des droits humains.

Cependant, dans beaucoup des oeuvres, est discernable une tendance à utiliser l’art pour explorer et exprimer une identité palestinienne spécifique. A côté de thèmes contemporains — le mur de l’apartheid, la Marche du retour de Gaza, par exemple — et des héros palestiniens actuels, des martyrs, de l’utilisation des symboles et du drapeau palestiniens, nous rencontrons parmi les oeuvres de nombreux paysages urbains d’une Jérusalem palestinienne imaginée, perdue ou en danger, et des figures de Palestiniennes.

Bien que représentées dans de nombreux styles, de couleurs, de tailles et d’arrangements différents, les femmes sont reconnaissables par leurs vêtements et leurs coiffures, leurs gestes, les formes et les traits qui sont devenus iconiques dans l’art palestinien. Les oranges, les paniers et le marché de Jaffa sont dépeints avec nostalgie, mais avec grâce, avec ces figures, par exemple dans le travail de Juhaina Habibi Kandalaft, de Nazareth. Les figures de femmes sont vêtus de manière colorée, mais elles sont souvent, peut-être sans surprise, solitaires ou seulement entre elles, les hommes étant absents.

De nombreuses oeuvres explorant ces thèmes évoquent une patrie et une identité palestiniennes qu’elles connaissent à partir des histoires transmises par leurs parents et grands parents. La ville et la figure féminine sont en général des thèmes individuels des peintures, mais parfois elles semblent unifiées, comme dans « La fille au foulard orange », une oeuvre magnifique de Reem Khader, d’Amman en Jordanie, où une femme mince faite de douces tâches et lignes se tient à côté de, et en face d’une abstraction angulaire de plaques rectangulaires qui suggèrent une carte ou une ville.

Ces thèmes ne sont pas traités seulement par les artistes de la diaspora. Des Palestiniennes d’Israël, de Palestine et au-delà se concentrent sur ces mêmes figures et sur ces mêmes paysages urbains, sur le passé irrémédiablement perdu, même dans la patrie, et connu seulement par de vieilles histoires, des livres et des oeuvres d’art. La convergence de la diaspora et de la terre originelle autour des paysages urbains perdus suggère à quel point la préservation de l’identité palestinienne est ressentie partout comme une urgence.

Si nous avons besoin d’être rassurés sur le fait que les Palestiniens sont humains, on le sera abondamment ici, comme dans n’importe quelle situation dans laquelle on rencontre un Palestinien ; mais de manière plus significative, une exposition artistique comme celle-ci offre un aliment pour
s’interroger sur les formes particulières que prend l’identité humaine — si une artiste souhaite se penser comme forgeant l’identité palestinienne, une identité féminine autonome ou plutôt comme une faiseuse d’art tel celui de n’importe quel autre être humain, en ce moment tendu et critique dans l’histoire palestinienne, et de fait humaine.

(L’exposition « Histoire palestinienne : Exposition d’art mondial des Palestiniennes » ouvre samedi 8 mars et dure jusqu’au 30 mai. La galerie est ouverte le dimanche de 13h à 17h et sur rendez-vous. Pour plus d’information, voir le site palestinemuseum.us ou appelez le (203) 530-2248.)

(Margaret Olin, une spécialiste d’histoire de l’art et d’études visuelles, est chercheuse à l’université de Yale dans les départements d’études religieuses, d’histoire de l’art, d’études sur le judaïsme et à l’Ecole de théologie de Yale. Son exposition photographique avec des textes de David Shulman, « Est-ce les rochers peuvent ressentir de la souffrance : les paysages amers de la Palestine », est actuellement visible au Whitney Humanities Center, Université de Yale, jusqu’au 26 juin).

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine

Source : Arts Scope Magazine