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Témoignages de Palestine sur le COVID-19, le confinement et l’aide mutuelle.
Photo : VJI Canada

Par VJI Canada, 23 mars 2020

Au cours des journées à venir, Independent Jewish Voices (IJV, Voix juives indépendantes) va publier une série de témoignages de Palestiniens et de militants de la solidarité avec la Palestine relatifs à la vie pendant la pandémie de COVID-19. À l’heure où le monde est aux prises avec cette maladie, et tandis que nous organisons l’aide mutuelle et la solidarité dans de nombreuses villes, nous devons garder la Palestine dans notre esprit et notre cœur.

Nous pouvons tirer de l’inspiration et d’importantes leçons de ce que vivent les Palestiniens sous le joug de l’armée : confinement, siège et restrictions des déplacements. Loin de mettre un signe d’égalité entre le confinement et l’occupation, nous espérons tirer des enseignements des stratégies que les Palestiniens emploient depuis des décennies, et entendre leurs conseils au monde en cette période difficile.

Plus que jamais, la Palestine doit être libre. Le siège brutal de Gaza et la poursuite de l’occupation de la Cisjordanie créent des conditions explosives pour le coronavirus. Dans la bande de Gaza, les premiers cas viennent d’être confirmés. L’aide médicale doit pouvoir entrer, les habitants doivent avoir accès aux tests et Israël doit mettre fin aux restrictions quotidiennes imposées à la vie des Palestiniens.

Si vous appréciez ces témoignages, si vous voulez voir d’autres contributions similaires, merci de faire un don dès aujourd’hui à Independent Jewish Voices.

Notre deuxième témoignage provient d’Abdelkarim Dalbah, 61 ans, militant, journaliste indépendant et chercheur sur le terrain, qui vit à Tulkarem, en Palestine. Tulkarem est une ville du nord de la Cisjordanie. J’ai rencontré Abdelkarim en 2005 alors que j’étais bénévole de l’International Solidarity Movement (ISM) en Palestine, et qu’il était un de ses principaux organisateurs. Son charisme, sa chaleur humaine, et ses talents de militant n’ont pas cessé depuis lors d’être pour moi une inspiration.

En évoquant la vie sous confinement, Abdelkarim s’exprime sans nuances : “Le confinement, c’est comme la prison”. Il saut de quoi il parle : comme de nombreux hommes palestiniens d’un certain âge, il a fait son temps dans une prison israélienne – 6 ans.

De même qu’Ashraf, notre premier témoin, il ne peut pas se rappeler combien de fois, tout au long de sa vie, il a été soumis au confinement, mais il estime que le total de ces périodes représente environ un an.

Pendant 20 ans, entre 1990 et 2010, les autorités israéliennes lui ont interdit de quitter la Palestine. Une partie de sa famille vit en Jordanie ou dans d’autres pays du Moyen-Orient, il lui a donc été impossible de les voir tout au long de ces années difficiles.

Nous sommes arrivés à vivre nos vies à travers tous ces défis — se marier, avoir des enfants, travailler en ville. Nous sommes maintenant revenus à une autre espèce de confinement [avec le coronavirus], mais nous nous en sortirons.

J’ai demandé à Abdelkarim à quoi ressemble le confinement au quotidien.

On a l’impression d’être en prison, et d’avoir le gardien devant sa porte.”

Le pire confinement que j’ai subi à Tulkarem, c’était juste après mon mariage, pendant notre lune de miel. Nous nous sommes mariés le 21 décembre 1990. C’était pendant la première intifada et le confinement a duré un mois entier. Nous avons passé notre lune de miel à la maison.”

Cela le fait rire : “Ça avait de bons côtés !” Puis il continue sur un ton plus grave : “c’était dur, parce que ma femme travaillait dans un laboratoire à l’époque, et elle a dû attendre 10 jours avant de retourner au travail, alors que moi, j’ai dû rester à la maison.”

J’ai demandé à Abdelkarim ce que faisaient les gens quand ils devaient rester à la maison.

Le plus souvent, les familles s’occupaient de leurs enfants. Le confinement entraîne des dangers dès qu’on va dehors. Les familles passent beaucoup de temps à s’inquiéter pour leurs enfants, parce que les enfants ne peuvent pas rester tout le temps à la maison. Ils veulent tout le temps aller chez le voisin, mais c’est vraiment difficile. Parfois on se faufile jusqu’à la maison du voisin en passant par les champs ou par des petites routes, mais on se met en danger.”

J’ai couvert la première intifada comme journaliste, et je sais que certaines personnes ont trouvé la mort en essayant d’enfreindre le confinement pour trouver du pain ou autres aliments pour leur famille.”

Je lui ai demandé quels conseils il pouvait donner au monde sur la question de l’isolement social.

Il faut que les gens réfléchissent à cette question en pensant qu’elle concerne l’humanité entière. Il ne s’agit pas seulement de quelques nations – cela peut arriver à toutes les nations. Et il en est de même pour toutes les questions : changement climatique, maladie, guerres. C’est le moment d’exiger la justice et l’égalité. C’est le moment d’exiger l’accès aux ressources médicales.”

Lorsqu’un peuple subit l’occupation, comme c’est notre cas maintenant en Palestine, si le coronavirus commence à se propager, la situation sera terrible à cause du manque de ressources médicales. Nos hôpitaux ne disposent pas du nécessaire en ce qui concerne les unités de soins intensifs, les respirateurs, etc. Pour l’instant, en Cisjordanie, nous n’avons pas beaucoup de cas, mais nous n’avons pas non plus la capacité de tester les personnes. Israël effectue des milliers de tests par jour, mais nous ne pouvons faire que 100 tests tous les 2 jours. À l’heure actuelle, nous n’avons pas la capacité de faire face à la maladie.”

Dans la bande de Gaza, qui subit un siège militaire très dur depuis 2007, la situation est encore pire. Le gouvernement israélien a seulement mis 200 kits de test du coronavirus à la disposition de presque 2 millions d’habitants palestiniens de la plus grande prison à ciel ouvert du monde. C’est déjà difficile d’équiper les hôpitaux de Gaza de stéthoscopes ou d’antidouleurs de base, sans parler des ventilateurs nécessaires en cas d’insuffisance pulmonaire.

Abdelkarim a vu des décennies de confinement et d’invasions. Son conseil final, il l’accompagne d’un rire enjoué : “Les gens devraient être plus patients !

Juste avant de mettre fin à la conversation téléphonique avec Abdelkarim, il m’a dit quelque chose qui m’a fait penser à tous les outils technologiques que nous utilisons pour rester connectés en ces temps difficiles. Il y avait presque 12 ans que nous ne nous étions pas parlé, Abdelkarim et moi, et je lui ai dit à quel point j’étais heureux de lui parler après tout ce temps. Il m’a répondu ceci : “Tu sais, pendant la première intifada, nous n’avions ni téléphone mobile, ni Whatsapp, ni Skype. C’était vraiment dur de savoir ce qui se passait même dans le village d’à côté. Maintenant, nous pouvons appeler nos amis au-delà des mers !

Je lui ai répondu : “En effet, restons en contact, mon ami.”

Soyez proches de vos amis et de votre famille. Appelez vos voisins qui ne vont peut-être pas bien. Et gardons la Palestine dans notre esprit et notre cœur.

Aaron Lakoff,
Chargé des communications et des médias à l’IJV.

Traduction : SM pour l’Agence Média Palestine

Source : IJV / VJI (Voix Juives Indépendantes) Canada