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Par Yumna Patel, le 2 juin 2020

Ranad al-Halaq tenant une photo de son fils Eyad dans sa maison à Jérusalem-Est, le 2 juin 2020. (photo de Saleh Zghari)

Dans le salon de son logement dans le quartier de Wadi al-Joz à Jérusalem-Est occupée, une Ranad al-Halaq fatiguée est assise au milieu d’un océan de membres de la famille, d’amis, de voisins et d’inconnus, venus présenter leurs respects.

Cela fait deux jours que son fils unique de 32 ans, Eyad al-Halaq, a été abattu par la police israélienne dans la vieille ville de Jérusalem, où il était inscrit dans un centre pour adultes et enfants palestiniens vivant avec un handicap.

Depuis ce jour, elle n’a pas cessé de revivre le moment où son fils a été tué et de repenser à l’histoire horrible que lui a racontée l’un des rares témoins de l’événement, l’enseignante d’Eyad.

Eyad, né autiste, avait quitté la maison de sa famille aux petites heures samedi matin pour se rendre au centre Elwyn El Quds, à moins de deux kilomètres.

« Eyad a toujours eu un problème pour compter et pour lire l’heure », a raconté Ranad à Mondoweiss. « Alors, à la seconde où il voyait apparaître le soleil, il pensait qu’il était temps d’aller à l’école. Donc c’est ce qu’il a fait samedi. »

En général, la mère d’Eyad ou l’une de ses sœurs l’accompagnaient à l’école. Mais samedi, comme la famille ne travaillait pas, ils ont fait la grasse matinée. Mais quand ils ont été réveillés par le téléphone à 6 heures, ils ont réalisé qu’Eyad n’était plus à la maison, et qu’il n’était jamais arrivé à l’école.

« Il approchait de l’école quand un policier israélien a commencé à lui hurler de s’arrêter », a raconté Ranad. « Il était confus et apeuré et il a commencé à courir », a-t-elle continué, ajoutant que quand la police a commencé à tirer en l’air, l’enseignante d’Eyad est sortie en courant vers lui pour essayer d’arrêter la police.

« Elle a vu ce qui se passait et a hurlé à la police de s’arrêter, expliquant qu’il n’était pas comme tout le monde », elle a continué. « Mais ils ne se sont pas arrêtés, et ils n’arrêtaient pas de hurler « terroriste » en hébreu. »

Apparemment, Eyad avait de plus en plus peur, il a arraché ses gants de protection et son masque et les a tendus à son enseignante avant de s’enfuir en courant. Puis il s’est caché derrière une benne à ordures, « recroquevillé comme un bébé », pleurant « je suis avec elle, je suis avec elle » en parlant de son enseignante.

« Puis le policier est arrivé et lui a tiré dans la poitrine, alors qu’il se cachait par peur derrière la benne », dit Ranad.

Le policier se serait ensuite précipité vers l’enseignante d’Eyad, l’arme pointée sur sa tête, exigeant qu’elle lui donne l’arme qu’Eyad lui avait passée.

« Ils croyaient qu’il avait un pistolet ou quelque chose », a raconté Ranad. « Mais quand elle a tendu ses mains, tout ce qu’elle tenait c’était son masque et ses gants. »

« Il aimait cette école plus que tout »

Lorsque l’autisme a été diagnostiqué chez Eyad quand il était petit, les amis et la famille ont exprimé leur chagrin à Ranad et à son mari. Élever un enfant vivant avec un handicap, surtout en Palestine où la maladie mentale est encore un tabou, ne serait pas facile.

Mais depuis 32 ans, Eyad n’a apporté que joie à sa famille, dit Ranad, ajoutant qu’il était le « sel de la maison », une expression commune en arabe pour décrire des personnes qui mette de la vie dans leur famille ou donne un parfum spécial à la vie de la famille.

« C’était une âme tranquille, gentille, douce et attentionnée », dit-elle. « Il lui était difficile de communiquer avec la majorité des gens, mais il pouvait rester assis avec n’importe qui et sa seule présence rendait les gens heureux. »

Eyad al-Halaq (Photo: social media)

« En été, on s’asseyait près de la fenêtre et on buvait une tasse de thé ou de café, et il me racontait toute sa journée, et me posait des questions sur la vie ou l’univers », se souvient Ranad.

« Il était la lumière de mon cœur, la prunelle de mes yeux, mon âme, mon ange. »

L’autisme rendait la communication avec des personnes extérieures à sa famille difficile pour Eyad, dit Ranad. Le seul endroit qu’il aimait encore plus que la maison était le centre Elwyn El Quds.

« C’est quand il était à l’école qu’il était le plus heureux », dit Ranad. « Le confinement à cause du coronavirus a donc été très dur pour lui, parce que l’école était fermée. »

Eyad demandait tous les jours à sa mère quand il pourrait retourner à l’école. « Cela a été une période sombre pour lui », dit-elle. « Il était vraiment déprimé, tout ce qu’il voulait, c’était y retourner. L’école le rendait si heureux. »

Lorsqu’Israël a enfin assoupli les restrictions liées au COVID-19 à la mi-mai, Eyad débordait de bonheur de retourner au centre. Il n’était retourné que quelques fois à son école bien-aimée quand il a été tué juste devant son entrée.

Un soutien immense

Le meurtre d’al-Halaq a rapidement attiré l’attention internationale et locale, beaucoup comparant son meurtre à la mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis trois jours plus tôt.

Depuis qu’al-Halaq a été tué, de nombreuses manifestations et veillées ont eu lieu en Israël et dans les territoires occupés, commémorant al-Halaq et Floyd et exprimant leur solidarité avec le mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs a de la valeur).

À Haifa, des dizaines de manifestants brandissaient le drapeau palestinien et portaient des portraits de Floyd et d’al-Halaq, bloquant les rues principales dans le quartier de German Colony.

Sur la Ligne verte dans la ville de Bethléhem, des Palestiniens, jeunes et vieux, se sont rassemblés devant l’église de la Nativité, le lieu de la naissance de Jésus, et ont tenu des veillées funèbres pour Floyd et al-Halaq.

Les manifestants ont allumé des bougies et placé des fleurs devant les photos de Floyd et d’alHalaq et une affiche disant « Nos combats sont les mêmes. La vie des Noirs a de la valeur, la vie des Palestiniens a de la valeur ».

À Jérusalem, des manifestations similaires ont eu lieu dans la ville, avec des centaines de personnes réunies pour pleurer la perte d’al-Halaq.

« Le soutien a été immense à Jérusalem », a dit Ranad à Mondoweiss. « Tous ceux qui travaillaient avec lui à l’école sont venus dire quelques mots pour lui rendre hommage. Même des inconnus viennent nous soutenir. »

« Mon fils n’était pas très connu de son vivant. Mais maintenant tout le monde connaît son nom et tout le monde à Jérusalem et en Palestine le connaît. »

Le meurtre d’al-Halaq a touché de nombreux Palestiniens au cœur, rappelant cruellement la réalité de ce qu’ils vivent sous l’occupation. Les Palestiniens, surtout à Jérusalem, sont confrontés à une omniprésence de la police dans leurs quartiers, à des interpellations et des fouilles injustifiées et à un usage excessif de la force par les autorités israéliennes.

« Il y a une longue histoire de solidarité entre les Noirs et les Palestiniens, et une compréhension fondamentale que la lutte pour la libération des Noirs est une lutte anti-coloniale qui est transnationale et liée aux luttes des opprimés du monde entier », dit une déclaration de Adalah Justice Project.

Au lendemain du meurtre d’al-Halaq, le groupe israélien de défense des droits humains B’Tselem a compilé une liste d’au moins 11 Palestiniens tués ces dernières années alors qu’ils fuyaient devant les forces israéliennes.

Dans la plupart des cas, B’Tselem a relevé que les forces armées, pour qui les victimes ne représentaient pas une menace, leur ont tiré dans le dos.

Excuses vides

L’attention portée au meurtre d’al-Halaq et les manifestations pour Black Lives Matter qui continuent dans le monde entier ont représenté un cauchemar, en termes de relations publiques pour Israël, et en donnent une image peu flatteuse.

Bien que le meurtre de Palestiniens non armés ne soit pas rare, le cas d’al-Halaq a forcé Benny Gantz, le ministre de la Défense en poste actuellement, à présenter des excuses à sa famille, déclarant : « Nous nous associons à la douleur de la famille ».

Mais Ranad al-Halaq a déclaré à Mondoweiss que les excuses du gouvernement israélien quelles qu’elles soient, en particulier venant de Gantz, ne signifiaient rien pour elle.

« Ils n’accepteraient pas que leurs enfants, leurs citoyens, même leurs animaux soient traités ainsi. Alors comment peuvent-ils tolérer que nos enfants soient traités ainsi ? », a-t-elle demandé.

« Je ne veux d’excuses de personne », a-t-elle déclaré. « Je ne les accepterai pas. Mon fils est mort. S’excuser ne suffit pas. Cela ne suffira jamais. »

Les policiers israéliens responsables de la mort de son fils étant toujours libres, Ranad dit qu’elle a peu d’espoir que justice soit rendue à son fils.

« Je ne crois pas que le cas d’Eyad sera traité différemment de celui de tous les autres Palestiniens qui ont été tués à tort et à qui l’occupation israélienne n’a pas rendu justice », a-telle déclaré, ajoutant que « la police israélienne et l’occupation couvrent toujours leurs crimes ».

Malgré tous les obstacles qui se dresseront sur son chemin, Ranad a déclaré qu’elle n’abandonnerait pas et qu’elle ferait tout son possible pour que les officiers qui ont tué son fils soient tenus responsables de leurs crimes.

« J’aimerais pouvoir rencontrer le soldat qui a tué mon fils. Pour qu’il ait honte de ce qu’il a fait », a-t-elle déclaré. « Il a tué un homme innocent qui voulait juste aller à son école et apprendre. Je veux regarder le soldat dans les yeux et lui faire ressentir ce qu’il m’a pris. »

Traduction : MV pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss