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La nouvelle série de Chambres d’Artiste du Centre des Arts Jameel est reliée par les thèmes de la Palestine et de l’occupation.
Vue de l’installation ‘A mon frère’ de Taysir Batniji au Centre des Arts Jameel, à Dubaï. Brent Galotera

Par Alexandra Chaves, le 15 juin 2020

Le frère de Taysir Batniji, Mayssara, avait emprunté le carnet de croquis de l’artiste le jour où il a été tué en Palestine. Le frère avait dessiné un soldat tirant au fusil et, quelques heures plus tard, il était abattu par un sniper. C’était en 1987, et c’était la Première Intifada.

Le souvenir de ce dessin et des empreintes qu’il a laissées sur la page reviendraient à l’esprit de Batniji des dizaines d’années plus tard, quand il a créé son œuvre A Mon Frère en 2012.

La pièce comprend une série de 60 dessins non encrés ou, plus exactement, de gravures sur papier blanc qui ressemblent à des bas-reliefs. Les visuels reposent sur des photos de famille prises au mariage de Mayssara, qui avait eu lieu deux ans avant sa mort.

Au premier coup d’oeil, les œuvres présentées dans la salle paraissent vierges. Les visiteurs doivent s’approcher pour voir les traces. Ce sont des scènes joyeuses d’invités qui dansent, de membres de la famille qui s’embrassent et des nouveaux mariés ensemble.

Voir la Palestine à travers la lentille de la science-fiction. Le Centre des Arts Jameel rouvre avec des expositions qui vont jusqu’à fin 2020.

A Mon Frère remplit maintenant l’un des nouveaux groupes des Chambres d’Artiste du Centre des Arts Jameel, où on pourra la voir à Dubaï jusqu’à janvier 2021.

L’autre série d’oeuvres de Batniji traite aussi de l’effacement, des restes de souvenirs et de la présence. Par exemple, ses aquarelles Traces imitent le reste de colle laissé par le ruban adhésif sur les affiches ou les photos.

Né à Gaza, l’artiste est parti à l’étranger en 1993 et vit maintenant à Paris, France. Son œuvre, bien que reposant sur l’identité palestinienne, dépasse la politique et creuse dans le fond personnel.

« Je choisis toujours de prendre les choses sous un autre angle, de les évoquer de façon très subjective en me fondant d’abord sur mon expérience en tant que Palestinien, en tant que personne, et cela reflétera de toutes façons les sujets collectifs », explique-t-il. « D’une façon ou d’une autre, votre vie recoupe l’histoire collective. »

C’est aussi sa façon d’assumer l’identité palestinienne. « Je veux échapper à cette image de victime. Beaucoup de gens voient le Palestinien comme une victime, d’autres le voient comme un terroriste. Dans les deux cas, ce n’est pas productif. On ne te voit pas comme une être humain normal », dit-il. « En tant que Palestiniens, nous sommes des êtres humains comme les autres dans ce monde. Nous avons des rêves. Nous avons des questions. Nous nous intéressons à d’autres sujets aussi. »

Le frère de Batniji avait 25 ans quand il a été tué, et ceux qui ont été responsables de sa mort n’ont pas été identifiés. « Il n’y a pas de justice pour les Palestiniens. Tous les jours, des Palestiniens sont tués », dit-il, évoquant la mort d’Eyad Hallaq, autiste qui a été abattu en mai par les forces israéliennes à l’extérieur de son école spécialisée.

Batniji relie la lutte des Palestiniens avec le très ancien combat contre le racisme en Amérique, considérant les deux groupes impliqués comme des systèmes navigants et survivants de l’oppression.

« J’espère que ce nouveau mouvement, La Vie des Noirs Importe, et ce qui se passe aux Etats Unis va provoquer un changement dans ce sens. Actuellement, le monde indemnise davantage les tueurs que les victimes, mais j’espère que cela va changer », dit-il.

Aux Etats Unis, les manifestations ont fait rage pendant des semaines après la mort de George Floyd. « Ce qui se passe aux Etats Unis, nous Palestiniens le soutenons avec force. Nous devons tous nous dresser contre le racisme », dit Bantiji.

En créant A Mon Frère, l’artiste veut contraindre les gens à une prise de conscience et à la réflexion. Pour composer ses dessins, l’artiste a suivi les épreuves de ses négatifs, gravant des lignes et des courbes avec une plume sèche sur du papier. « Je veux que les gens s’impliquent dans l’oeuvre, pour la regarder. Le spectateur est obligé de bouger, de s’approcher, de voir les deux côtés et de voir la lumière pour voir quelque chose », dit-il.

Et même alors, on ne voit jamais réellement le tableau en entier. De cette façon, l’oeuvre transcende la politique, parlant plutôt de la vacuité du chagrin, mais aussi de l’impossibilité de le comprendre. Nous pouvons ressentir sa profondeur, mais nos tentatives pour l’exprimer se semblent lacunaires, inachevées. Comme les gravures, la perte n’est pas toujours visible, mais elle traîne juste sous la surface.

Autres Chambres d’Artiste

Dans une autre Chambre d’Artiste du centre, A Cette Epoque Il n’y Avait Pas de Mines Anti-personnel, de Lawrence Abu Hamdan, bombarde les sens avec des bruits assourdissants et une installation vidéo.

Sur deux rangées d’écrans, un enregistrement sur téléphone mobile des escarmouches de l’incident de 2011 sur les Hauteurs du Golan, en Syrie, passe en boucle. Le conflit a eu lieu dans « la vallée aux cris », morceau de terre contesté, annexé par Israël en 1967, où les membres des familles se hurlent souvent des messages entre eux à la frontière. Le jour dépeint dans l’oeuvre d’Abu Hamdan, 150 manifestants palestiniens ont pu traverser la frontière et entrer dans le territoire occupé.

La dernière Chambre d’Artiste présente In Vitro de Larissa Sansour, film de science fiction en noir et blanc initialement présenté à la Biennale de Venise de l’année dernière, où il a été présenté au Pavillon Danois. Situé dans Bethléem apocalyptique, le film se concentre sur deux femmes scientifiques de deux générations différentes. Toutes deux vivent dans un bunker avec un verger à base de semences conservées qui fait partie d’un projet pour les replanter un jour dans le sol au-dessus.

Dunia, la créatrice du verger, parle à celle qui va lui succéder, Alia, qui n’a jamais été au-dessus. Leur dialogue, puissant et émouvant, parle de la perte, la mémoire et l’exil en rapport avec l’occupation en Palestine.

Image du film ‘In Vitro’ (2019) de Larissa Sansour. Avec la permission de l’artiste et de Lawrie Shabibi

Dans une interview de l’année dernière avec The National, Sansour a parlé de son utilisation particulière du genre de la science fiction. « C’est issu d’un besoin… [pour tromper] ce qu’on attend d’un artiste moyenoriental et d’une femme », a-t-elle dit. « Utiliser la science fiction est tout à fait libérateur, parce que je travaille sur des questions difficiles… J’aime contextualiser ces dialogues dans un cadre que l’on n’attend pas vraiment. »

Ce film obsédant tourné en monochromie étudie la refonte de l’identité nationale d’une génération à qui on a infligé traumatisme et perte.

Les Chambres d’Artiste du Centre des Arts Jameel seront présentées jusqu’en janvier 2021.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The National