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Dans un document décisif rendu public en juillet, les chrétiens palestiniens exhortent leurs soutiens à agir pour mettre fin à l’occupation d’Israël, y compris par des boycotts d’Israël.

Par Jeff Wright, le 30 juillet 2020

Des policiers israéliens montent la garde sur la Via Dolorosa devant des chrétiens orthodoxes en chemin vers l’Église du Saint Sépulcre, pendant les processions du Vendredi saint, qui retracent la route que les chrétiens croient être celle suivie par Jésus lors de sa crucifixion, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 10 avril 2015. (Photo: Saeb Awad/APA Images)

Dans un document décisif publié plus tôt en juillet, des chrétiens palestiniens exhortent les églises du monde entier à faire peser leur influence sur ce qui arrive dans le berceau de la chrétienté, en insistant que : « Nous ne pouvons pas servir Dieu tout en restant silencieux devant l’oppression des Palestiniens ».

Global Kairos for Justice, une communauté de défenseurs des droits humains — des chrétiens palestiniens, leurs amis et leurs soutiens du monde entier —, a rendu public « Un cri pour l’espoir : un appel décisif à agir », demandant à leurs soutiens chrétiens de signer cet engagement et d’agir pour mettre fin à l’occupation d’Israël, y compris par des boycotts d’Israël.

« En tant que disciples de Jésus, notre réponse aux idéologies d’exclusivité et d’apartheid est de soutenir une vision d’inclusivité et d’égalité pour tous les peuples du pays et de lutter constamment pour la réaliser », dit la proclamation.

Ce document suit la tradition de la déclaration du pasteur allemand Dietrich Bonfhoeffer — un status confessionis [une confession de foi]—quand il argua en 1933 que le déni par les Nazis des droits des juifs n’offrait à l’église allemande que le choix de se dresser pour résister au régime nazi ou de rester les bras croisés et perdre alors tout droit à prétendre suivre les enseignements de Jésus. Au cours de l’histoire, le terme de status confessionis a été utilisé par l’église pour décrire une crise morale et la réponse de l’église, qui détermine sa fidélité.

Se faisant l’écho du langage d’un status confessionis, « Un cri pour l’espoir » déclare : « L’être même de l’Église, l’intégrité de la foi chrétienne et la crédibilité de l’Évangile sont en jeu ».

Rifat Kassis, coordinateur général du groupe Global Kairos for Justice, à l’origine de l’appel, a expliqué : « Le Corps du Christ ne peut rester les bras croisés alors que les dirigeants du monde et la communauté internationale piétinent les droits des Palestiniens à la dignité, à la justice et à l’auto-détermination selon le droit international ».

Traduit en 13 langues, le document souligne que la situation se détériore pour les Palestiniens : l’adoption par Israël de la Loi de l’État-nation en 2018 ; les actes récents du gouvernement de Trump incluant le soutien aux colonies israéliennes en Cisjordanie ; le déplacement de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem ; la déclaration du secrétaire d’État en 2019 selon laquelle, contrairement à la Convention de Genève, les États-Unis ne considèrent plus les colonies de Cisjordanie comme « incompatibles avec le droit international » : et le plan prétendu « De la paix à la prospérité » de la Maison blanche.

« Ces développements rendent d’autant plus clair que nous sommes arrivés à la fin de l’illusion selon laquelle Israël et les puissances mondiales auraient l’intention d’honorer et de défendre les droits du peuple palestinien à la dignité, à l’auto-détermination et les droits humains fondamentaux garantis par le droit international, y compris le droit au retour des réfugiés palestiniens », dit « Un cri pour l’espoir ».

La publication de « Un cri pour l’espoir » vient à un moment de crises mondiales, alors que l’attention du monde est dirigée vers les plus vulnérables. Global Kairos for Justice, une coalition de chrétiens engagés d’une large variété d’églises et d’organisations liées impliquées dans l’usage de moyens non-violents pour mettre fin à l’occupation israélienne, soutient les mouvements du monde entier qui cherchent à faire reculer les structures du racisme, du nettoyage ethnique, des violations des droits humains et de l’exploitation abusive de la terre et de ses ressources. Le 23 juin, le groupe a fait circuler sa « Déclaration de solidarité avec le mouvement Black Lives Matter [La Vie des Noirs compte]. »

Global Kairos for Justice etson « Cri pour l’espoir » se sont développés à partir d’un document publié par Kairos Palestine en 2009. Le document « Un moment de vérité —un mot de foi, d’espoir et d’amour du coeur de la souffrance palestinienne » était signé de toutes les organisations chrétiennes de Palestine historiquement reconnues et appuyé par les chefs des églises de Jérusalem. Basé dans la cité cisjordanienne de Bethléem, Kairos Palestine se décrit comme « le mouvement chrétien palestinien oecumémique non violent le plus étendu ». Une foule d’organisations de la société civile palestinienne travaillent étroitement avec Kairos Palestine, comme l’YMCA, l’YWCA, Wi’am: le Centre palestinien de transformation des conflits, et l’Institution éducative arabe (chapitre palestinien de Pax Christi).

« Un moment de vérité » est plus qu’une déclaration théologique. C’est un manifeste qui esquisse la base et la stratégie pour que les chrétiens de Palestine et d’autres dans le monde entier combattent

l’occupation d’Israël dans le contexte du droit international et selon le commandement de Jésus d’aimer même son ennemi. Soulignant que la « résistance à ce qui est mal est un droit et un devoir pour le chrétien », « Un moment de vérité » proclame qu’ « il a comme logique la résistance avec l’amour ». Selon ses auteurs, « seul l’amour a le pouvoir de libérer tant l’oppresseur que l’opprimé ».

Ces déclarations suivent la tradition de la théologie de la libération, en rapprochement avec la préférence de Dieu pour le pauvre et l’opprimé. Elle définit la mission de l’église en liant l’esclavage des Hébreux en Égypte et la vie et le ministère de Jésus sous occupation romaine avec les situations contemporaines de l’oppression favorisée par l’état. La théologie de la libération est née au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle des souffrances des marginalisés en Amérique latine. Des pasteurs catholiques romains autochtones ont interprété la mission de Jésus non comme un appel à la vie dans l’au-delà, mais comme un travail pour la justice et le souci de la création ici et maintenant.

Encouragée par « Un moment de vérité » de Kairos Palestine en 2009, la théologie de la libération a trouvé une place dans d’autres mouvements pour la justice. Un des appuis de « Un cri pour l’espoir » est John Dayal, une voix éminente en Inde sur les droits humains et la liberté religieuse, travaillant avec les Intouchables et les membres de tribus. Dans les configurations européennes et américaines (du Nord et du Sud), les défenseurs des droits palestiniens travaillent dans leurs propres contextes, insistant sur la dignité, l’humanité et les droits des immigrants et des minorités raciales ou ethniques. « Je lutte pour la Palestine parce que je lutte pour les sans-terre du Brésil, et, maintenant, pour les affamés d’Angola », a écrit Fernando Bortoletto Filho, directeur exécutif de l’Association des séminaires théologiques évangéliques.

En Corée du Sud, Yong-Bock Kim, chancelier du Centre d’Asie Pacifique pour l’Étude intégrale de la vie, a écrit à propos de son expérience d’être né et élevé dans « un territoire colonisé de l’Empire ». Dans son appui à « Un cri pour l’espoir », Kim écrit que Kairos Palestine expose « la Chrétienté d’aujourd’hui dans ses relations symbiotiques avec les pouvoirs — l’hégémonie géopolitique du pouvoir politique des États-Unis et son armée, son complexe médiatique, intellectuel et technocratique sont profondément enchevêtrés avec la Chrétienté […] Le mouvement Kairos Palestine a rendu beaucoup de gens conscients de cette réalité ».

« Un cri pour l’espoir » encourage les chrétiens et leurs partenaires à « se dresser contre la théologie de l’Empire, un ordre mondial de domination se manifestant dans l’oppression raciale, économique, culturelle et écologique qui menace l’humanité et toute la création ».

Des manifestants palestiniens tiennent des banderoles pendant une manifestation contre des actes de vandalisme sur les sites chrétiens d’Israël et de Cisjordanie occupée, à l’extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem le 6 octobre 2013. (Photo: Saeed Qaq/APA Images)

Un avenir commun

« Un cri pour l’espoir » décrit sept actions pour mettre fin à l’oppression du peuple palestinien. Il y a dans le document une critique implicite des églises chrétiennes — des chrétiens progressistes ou évangéliques qui n’ont pas parlé clairement et fermement à propos du calvaire de leurs soeurs et de leurs frères palestiniens, et des communautés de foi plus progressistes qui hésitent à désigner la situation actuelle en Israël et en Palestine comme un apartheid et qui ne s’avancent pas jusqu’à recommander à leurs paroissiens et à leurs départements financiers de s’engager dans le boycott et le désinvestissement. Le document est critique des églises qui embrassent la théologie et l’idéologie politique du sionisme, que les auteurs considèrent comme « un mauvais usage de la Bible ».

Depuis sa publication plus tôt en juillet, près de 400 théologiens et militants séculiers de plus de quanrante pays ont appuyé le « Cri pour l’espoir » palestinien. Plus de 8000 personnes ont rejoint une campagne de signatures mondiale, s’engageant à accomplir au moins une des actions recommandées.

Jeremiah Wright, pasteur émérite de la Trinity United Church of Christ à Chicago, décrit « Un cri pour l’espoir » comme « une étape dans la bonne direction pour former la communauté aimée dont Martin Luther King, Jr. a parlé. Le ‘Cri pour l’espoir’ honore à la fois la cause palestinienne et les inquiétudes israéliennes ; et il appelle à un chemin vers la justice qui est non-violent et respecte tous les enfants de Dieu qui sont faits à l’image de Dieu. Il n’est pas partisan. Il n’est pas amer. Il n’est pas antisémite. Il est prophétique et profond et il a mon soutien entier. »

« Les Palestiniens ont été étranglés depuis des décennies. Nous ne pouvons pas les laisser suffoquer plus longtemps. Le silence est complice de la suffocation », a écrit Luke Pato, évêque anglican de

Namibie, dans son approbation au nom de l’Eglise anglicane d’Afrique méridionale. D’autres approbations d’Afrique méridionale viennent d’Allen Boesak, Professeur de théologie de la libération noire et d’éthique à l’université de Pretoria et de Moss Nthla, secrétaire général de l’Alliance évangélique d’Afrique du Sud.

« Un cri pour l’espoir » a reçu le soutien d’organisations et de dirigeants musulmans et juifs. « L’injustice faite à un seul est une injustice faite à tous », dit l’imam et khatib Mirza Yawar Baig en Inde. « C’est le principe de l’Islam, où l’assassinat d’une personne innocente (pas seulement si elle est musulmane) équivaut à l’assassinat de toute l’humanité et où le sauvetage d’une vie innocente est comparable au sauvetage de toute l’humanité ».

Le conseil rabinique de Jewish Voice for Peace a dit dans une déclaration approuvant le document : « Nous nous dressons solidairement contre le mauvais usage des Écritures pour promouvoir l’occupation et le déplacement du peuple palestinien et nous résistons conjointement aux politiques qui promeuvent et institutionalisent l’apartheid et le racisme ».

« Un cri pour l’espoir » a été approuvé par le Conseil des Eglises du Moyen Orient. La Secrétaire générale Dr. Souraya Bechealany a déclaré : « Un cri pour l’espoir est notre cri pour la justice. Nous signons par conviction en tant qu’institution représentant toutes les églises de la région ». « Notre lutte pour la justice et les droits », a-t-elle dit, « ne cessera jamais. Elle est notre raison d’être en tant que chrétiens. »

Le document se termine par un mot adressé à la fois aux Israéliens et aux Palestiniens. « Nous continuons à nous accrocher fermement à l’espoir […] que Palestiniens et Israéliens ont un avenir commun — que nous pouvons organiser notre vie politique, avec toute sa complexité, selon la logique de l’amour et de son pouvoir après avoir mis fin à l’occupation et établi la justice ».

Reste à voir comment l’Église — les chrétiens individuellement, leurs institutions et les défenseurs de la justice dans le monde — répondent au cri sincère et pressant des Palestiniens.

Jeff Wright

Jeff Wright est un pasteur à la retraite de l’Église chrétienne des Disciples du Christ et sert actuellement comme collaborateur en mission à Kairos Palestine.

Traduction : CG. pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss