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MCA Abdul parle des influences, des aspirations et de l’isolement avec le fondateur du groupe de hip-hop palestinien DAM.

Tamer Nafar VARIETY – 14 septembre 2020

Avec l’aimable autorisation de Saleh et Abdul Rahman al-Shantti

« Ma mère y voit à peine, alors je veux que le monde entier nous voie ».
C’est ce que m’a dit MCA Abdul, le jeune Gazaoui de 12 ans qui a récemment défrayé la chronique lorsqu’une vidéo le montrant en train de rapper, flanqué de ses camarades de classe a été publiée sur Instagram, lorsque nous avons commencé à nous parler au téléphone. Il décrivait comment sa mère souffrait d’hémorragies du VCN dans les deux yeux et avait eu un traitement chirurgical en Egypte vers 2007. « Elle a commencé à mieux voir », a déclaré Abdul, mais il fallait poursuivre le traitement, et vers 2008, Israël a commencé le siège de Gaza et il a été presque impossible de repartir. « Maintenant, ses yeux sont vraiment endommagés », a-t-il ajouté.


Lorsque Variety m’a demandé d’interviewer MCA Abdul, j’ai été heureux de lui rendre service car son histoire ne raconte pas ce que nous ne pouvons pas voir : elle raconte ce que nous voulons montrer. Et même si je n’avais pas prévu de commencer l’article par cette histoire, l’esprit guerrier d’Abdul m’a ramené à ce que j’aime dans le hip-hop : c’est la musique la plus collaborative et la plus unificatrice au monde.


En tant que rappeur d’origine arabe au Moyen-Orient, j’ai moi aussi grandi dans une ville palestinienne occupée – Lydda, qu’Israël a reprise en 1948 – et j’ai commencé en anglais également. Quand j’ai décidé d’être le premier à rapper en arabe, il m’a fallu un certain temps pour trouver les bonnes rimes et syllabes. Avec un rythme que j’ai obtenu sur Napster en cherchant « rap beat », j’ai atterri sur « Did You Ever Think » de R. Kelly featuring Nas et peu après, mon groupe DAM est né en même temps que les débuts du hip-hop dans la région.


Bien que j’habite à seulement 64 km de la ville de Gaza, je n’ai pas pu parler à Abdul (et à son père Saleh) de vive voix – non pas à cause du Covid-19, mais plutôt à cause d’une contrainte tout aussi dure – l’occupation israélienne – qui continue depuis des décennies et qui a séparé les membres de mêmes familles les uns des autres et a rendu presque impossible pour un artiste de son potentiel de sortir dans le monde et de le réaliser. Communiquant via WhatsApp pendant plusieurs jours, Abdul a finalement dit : « Essayons entre 14 et 17 heures. Je pense qu’Israël nous permettra alors d’utiliser l’électricité. »


Et je n’étais pas le seul à essayer d’entrer en contact. Après que la vidéo d’Abdul ait été visionnée plus de 600 000 fois, le fondateur d’EMPIRE, Ghazi Shami, lui-même d’origine palestinienne, a proposé à l’adolescent amateur de skateboard de signer sur son label (Young Dolph, Iggy Azalea et d’autres y sont aussi) et a essayé de faire enregistrer Abdul sur place, en vain jusqu’à présent.


Le message positif d’Abdul – extrait des paroles : « Il n’est pas nécessaire d’être riche et puissant pour faire la différence / Ce qui retient ce monde, c’est l’ignorance du système / Les petits gestes de gentillesse qu’ils nous aident à améliorer / Cracher de bonnes vibrations sur ce morceau sur des grooves décontractés » – a suscité une forte réaction.


« Il est animé par l’espoir, l’amour et l’idée qu’à un moment donné de sa vie, il n’aura peut-être pas à vivre dans les conditions qui sont les siennes », explique Shami à Variety. « Quand je le regarde, il pourrait être mon fils, mon petit frère ou mon cousin. J’ai ressenti un lien émotionnel avec lui et j’adorerais le faire venir en avion et passer quelques semaines avec lui pour comprendre ses objectifs, ses idées et ses intérêts, puis constituer une équipe autour de lui ».


Quel mois passionnant pour toi, Abdul – tu es passé de 600 adeptes sur Instagram à 120 000 en deux semaines. Qu’en penses-tu ?


Oh, ça me fait tellement plaisir. Plus d’adeptes, plus de bonheur, ça fait tellement de bien de faire connaître ma musique et mon message aux gens.


Quel est ton message ?


Mon message c’est sur la paix. Pas le côté politique – je n’ai que 11 ans, je ne comprends pas ce qu’est la politique – ce que j’essaie de dire, c’est que je veux que les enfants du monde vivent en paix et en harmonie et je veux être la voix des enfants de Palestine. Je veux montrer aux gens ma vie, et ce que signifie être un rappeur dans la ville de Gaza.


Quel est ton rappeur préféré et pourquoi ?


Puis-je en choisir quatre ? Eminem : Je pense qu’il est spécial par rapport aux autres rappeurs. J’aime la façon dont il écrit ses chansons et la façon dont il les exprime aux gens et j’aime vraiment sa rapidité ; NF : certains disent qu’il copie Eminem mais je ne pense pas, j’aime ses slangs et son style ; Tupac : j’aime son rap – « Changes » et « Dear Mama » – et la façon dont il parle des vrais problèmes des noirs ; Le dernier est Jay-Z : J’aime la façon dont il se produit dans ses concerts. C’est un grand rappeur et j’aime sa collaboration avec Linkin Park.

MCA Abdul, avec l’aimable autorisation de Saleh et Abdul Rahman al-Shantti

Quel est ton rêve ? Je sais que ta ville est assiégée, mais disons que dans un monde parfait, où te vois-tu dans 10 ans ?


Peut-être en Amérique ou en Europe, c’est ma cible. Mon rêve est de faire des concerts pour beaucoup de gens, de développer mon talent et de devenir un auteur-compositeur professionnel. Parce qu’à Gaza, nous n’avons pas de rap en anglais, donc personne ici ne peut m’apprendre à faire du rap en anglais.


Inch Allah Abdul, tu sais qui peut t’apprendre ? Le temps le fera, et peut-être qu’à l’avenir tu pourras être le professeur de paroles en arabe et en anglais à Gaza… Mais il faut que je te demande, pourquoi l’anglais ?
Parce que je veux que le monde entier me comprenne.
Les gens sont actuellement isolés à cause du Covid-19, mais Gaza est isolée depuis 20 ans. Comment as-tu fait face à cette situation ?
Dans l’isolement, j’ai besoin d’être optimiste car sans espoir, nous allons mourir. J’écoute beaucoup de musique. La musique est si puissante pour moi et pour beaucoup de gens que l’on peut être n’importe où et entendre un morceau de musique qui vous enthousiasme et vous émeut. Je veux l’utiliser pour aller n’importe où dans le monde.


Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser au rap ? Quand as-tu entendu du hip-hop pour la première fois ?


J’avais 4 ou 5 ans. J’ai écouté une chanson d’Eminem que mon père m’a ensuite montrée [la vidéo] et je l’ai aimée. C’était « Not Afraid ». Et j’ai demandé : « Qui est ce type ? » Sauter et rapper avec des tatouages – j’ai été secoué.
Oh ? Un tatouage, c’est pour ton avenir ?
Saleh : Il va devoir me demander ! (Rires)
J’en ai trop, mais celui-là dit : « Papa, ils ont des haut-parleurs au paradis ? » Je l’ai eu après avoir perdu mon père, et chaque chanson que je sors, je me demande s’il l’écoute. Saleh, tu es un fan de rap ?
Saleh : Maintenant oui, mais j’écoutais beaucoup de rock.
Abdul : Oui, mon père aime les années 70
Saleh : Mais quand Abdul a commencé à écouter du rap, j’ai arrêté d’écouter du rock, juste pour lui.
Abdul : Je ne lui ai jamais dit de ne pas écouter de rock. C’était son choix. J’adore écouter Chester [Bennington] de Linkin Park. Repose en paix Tupac et Chester.
Abdul, tu viens d’avoir 12 ans. Le « Changes » de Tupac est sorti en 1998, 10 ans avant ta naissance… Qu’est-ce qui t’attire dans la musique des anciens et non dans les artistes qu’écoutent les enfants de ton âge, comme Tekashi 6ix9ine, par exemple ?
Je l’aime tout simplement. Quand j’ai commencé à connaître le rap, j’ai voulu en savoir plus. J’ai donc tapé « rappeurs » sur YouTube et « Pac » a été l’un des premiers que j’ai trouvés.
Saleh : Les légendes ne meurent jamais.
Dans ta dernière chanson Abdul, tu dis « Je suis peut-être jeune et je veux m’amuser / Je ne veux pas rapper sur les bombes ou les armes. » Penses-tu que vivre sous l’occupation est une inspiration pour ta musique ou un obstacle ?
Je pense que j’aimerais chanter sur beaucoup de choses de la vie normale, mais les rappeurs ont aussi besoin de parler de leur vie, et une partie de ma vie c’est l’occupation, donc j’ai besoin d’en parler.
En 2013, le chanteur de Gaza Mohammad Assaf a gagné « Arab Idol ». Voudrais-tu participer à une émission de télévision comme celle-là ?
J’adorerais, ce serait une grande opportunité.


Quels sont tes projets dans les semaines et les mois à venir, malgré le Covid-19 ?


Je veux m’entraîner à être un auteur de chansons. Je ne peux pas être un rappeur si je n’écris pas mes propres chansons. Je veux aussi rencontrer mes idoles comme Eminem, et des gens de l’industrie de la musique comme le producteur Fredwreck et l’entrepreneur Ghazi d’EMPIRE. Je veux aussi visiter les grands studios et travailler sur mes présentations.


Y a-t-il des rappeurs arabes que tu admires ?


Toi, bien sûr ! Tu es le parrain du rap arabe et j’aime à quel point ta musique est ingénieuse. Et aussi Waheeb Nasan. J’ai même repris une de ses chansons sur mon Instagram. C’est comme ça: « Nous voulons la paix et nous voulons l’amour / Les gens prient et l’enseignent à ceux qui ne les veulent pas. »

Tamer Nafar est un membre fondateur de DAM qui s’est formé à la fin des années 1990 et qui a été l’un des premiers groupes de hip-hop à rapper en arabe. Leur dernier album, « Ben Haana Wa Maana », sorti en 2019 via Cooking Vinyl, est disponible dans tous les DSP.

Traduction: SF pour l’Agence Media Palestine

Source: Variety