Entretien avec Sami Abu Salem, journaliste palestinien à Gaza

Cet entretien a été réalisé par l’Agence Média Palestine, le samedi 18 novembre 2023, avec notre correspondant à Gaza, Sami Abu Salem.

En raison du blocus israélien imposé à la population de Gaza, privant ses habitant-e-s d’eau, de nourriture, d’électricité, d’internet, de carburant et de nécessaires sanitaires, cet entretien a été réalisé par messages vocaux What’s App, permettant à notre correspondant sur place d’y répondre quand sa situation le lui permettait.

Par l’Agence Média Palestine, le 21 novembre 2023

Selon vous, quel est l’angle mort des médias occidentaux ? Le sujet qui n’est pas traité mais qui devrait l’être ?

Le droit de résister. Le droit de résistance des Palestiniennes et Palestiniens, qui sont sous occupation depuis 75 ans. Personne n’en parle. Tout ce qui se passe à Gaza, tout cela, est dû à la continuité de l’occupation. Nous avons le droit de résister.

Ce qui manque également dans la couverture de la situation par les médias occidentaux, ce sont les violations israéliennes quotidiennes en Cisjordanie. Tuer, tuer, tuer, saisir des terres, tuer, saisir des terres….À Gaza, ici, nous sommes assiégé-e-s depuis 17 ans et personne n’en parle.

Nous comptons environ 12 000 personnes qui ont été tuées [ndlr : depuis le 7 octobre]. Chacun-e a son histoire. Plus d’un million de personnes ont été déplacées. Chaque personne a son histoire. Environ 25 000 personnes ont été blessées, et chacune d’entre elles a son histoire. Ce sont des histoires que nous ne pouvons pas couvrir, à cause des restrictions ici : pas d’électricité, pas de communications, pas d’internet… Sauf dans de très rares cas, dans de très rares moments. En ce moment même, j’enregistre et je n’ai pas d’internet, je me prépare. Quand j’aurai Internet, je vous les enverrai [ndlr : les audios]. Je ne sais pas quand je le pourrai.

J’aimerais aussi parler de quelque chose dont ces médias ne parlent pas assez selon moi. Israël dit qu’il cible le Hamas. Selon eux, ils se cachaient ici ou là….d’accord. Ils [ndlr : Israël] ont des armes de haute technologie, ils ont des F-16 et des armes qui sont reliées aux satellites israéliens et américains. Ils peuvent choisir leurs cibles de manière sélective. Ils peuvent tuer une simple mouche. Ils peuvent tuer un simple chat. Mais lorsqu’il y a une cible, et s’il y en a une, ils bombardent un pâté de maisons entier, pas une maison. 20-30 maisons, 15 maisons… peu importe. Des maisons habitées. Et des dizaines, des centaines de personnes meurent dans la même frappe.

Je pense que même moi, personnellement, il y a beaucoup de détails que je ne couvre pas, parce qu’il n’y a pas de liberté de mouvement. Premièrement, j’ai peur, parce que beaucoup de journalistes ont été tué-e-s, j’ai vraiment peur. Deuxièmement, il n’y a pas d’internet, sauf quelques heures de temps en temps. Il y a un manque de tout. Il n’y a pas de carburant pour se déplacer. Pour raconter des histoires profondes, je dois aller ici et là, pouvoir utiliser une voiture, rencontrer des gens, prendre des photos, rencontrer des témoins de chaque attaque… je ne dis pas que ce n’est pas autorisé, mais ce n’est pas facile, c’est très risqué. Nous sommes donc à l’hôpital, où nous venons chercher un peu d’électricité pour recharger les portables et les appareils photo, et où il y a parfois de l’internet.

Vous sentez-vous soutenu-e-s en tant que journalistes par vos collègues de la presse internationale ?

J’ai le sentiment d’être soutenu par certain-e-s journalistes étranger-e-s, mais au niveau individuel. Le point principal est de définir, que ce soit au niveau du ou de la rédacteur-rice en chef-fe ou de la politique de chaque organisation, dans quelle mesure ils et elles soutiennent et adoptent les histoires israéliennes, la narration israélienne par rapport à la narration palestinienne. Mentionnent-ils et elles seulement les chiffres ou les traitent-ils et elles comme des êtres humains ? Comme le garçon qui voulait jouer au football et qui a perdu ses jambes ? Ces histoires ne sont pas mentionnées.

Un autre point que tous celles et ceux qui critiquent Israël – ou même les Palestiniens et Palestiniennes en Europe – définissent comme un problème : lorsque nous attaquons Israël, cela signifie que nous sommes le Hamas. Mon Dieu ! C’est vraiment stupide. Je suis personnellement contre le Hamas et je critique Israël. Quand quelqu’un critique Israël, cela ne veut pas dire qu’il ou elle est du Hamas.

Bénéficiez-vous d’un réseau de communication entre les journalistes de Gaza pour partager rapidement les informations urgentes ? Ou d’un réseau d’entraide de manière générale ?

Nous bénéficions d’un réseau, mais trop peu. Nous n’avons même pas de place pour nous asseoir. Les hôpitaux sont bondés. Comme les hôpitaux sont des refuges, les gens viennent de Gaza, de Jabaliya ou du nord de Gaza… pas une place pour s’asseoir ! Vous pouvez attendre debout pendant des heures. Je vous parle maintenant assis sur une chaise, mais si je la quitte pour prendre des photos, quelqu’un d’autre l’utilisera.

Parfois, le syndicat des journalistes (SPJ) distribue de la nourriture aux journalistes. Mais en général, j’ai reçu de l’aide de la part de certains proches, en général parmi les journalistes, si j’ai une source d’électricité, je le donne à mon ou ma collègue pour charger son portable, si j’ai une bouteille d’eau, je la lui donne à boire, et vice versa.

D’ailleurs, je passe beaucoup d’heures chaque jour, pour ma vie personnelle, à chercher de l’eau fraîche, de la nourriture, du pain. Je pense que nous créons toutes et tous des réseaux d’entraide. Par exemple, ma mère, elle a 85 ans, je suis allé la voir pour lui apporter des couches, je ne les ai pas achetées, quelqu’un me les a données, une sorte de démonstration de solidarité. Je suis allé à Rafah, qui se trouve peut-être à 20 km d’ici, mais en guerre, c’est comme à 20 000 km : risqué, loin et tellement de problèmes de transport…mais j’ai pu voir ma mère, elle reste à Rafah, je ne suis pas à Rafah. Nous sommes séparés. Certaines familles se séparent, en espérant que si une partie est tuée, l’autre ait une chance de survivre.

Je vous parle ici depuis la tente des journalistes, c’est quelque chose d’à part. Des femmes viennent nous voir, elles mendient. Vous regardez ces femmes et elles sont belles, ce ne sont pas des mendiantes, ce sont des gens riches. Elles ont quitté leurs villas, leurs tours, leur or et leur argent à Gaza pour venir mendier ici. Certaines personnes pleurent parce qu’elles sont riches mais ne peuvent pas manger. Même quelqu’un qui a un peu d’argent dans ses poches, un peu d’argent liquide, ne peut pas acheter du pain ou de l’eau.

Des journalistes d’Al Jazeera ont déclaré avoir été menacés par Israël s’ils continuaient à exercer leur profession. Avez-vous reçu des menaces similaires ?

À vrai dire, je n’ai reçu aucune menace d’Israël, personne ne m’a menacé. Mais je le ressens quand même, parce que beaucoup de journalistes ont été tué-e-s. Par exemple, en interrogeant les témoins qui ont assisté à l’assassinat des trois premiers journalistes tués au début de l’escalade [ndrl : 3 journalistes palestiniens ont été assassinés par Israël le 7 octobre, au 1er jour des bombardements], ils et elles m’ont affirmé qu’il s’agissait d’un acte délibéré. Plusieurs journalistes ont également été tué-e-s dans leurs maisons. Je me sens donc menacé mais personne ne m’a appelé, personne ne m’a menacé personnellement.

La couverture médiatique internationale a été largement critiquée pour son parti pris en faveur d’Israël et la déshumanisation constante des Palestiniens et Palestiniennes. Quels sont les principaux reproches que vous feriez aux responsables de ce ton dangereux dans les médias ?

Nous avons besoin que les médias se concentrent un peu sur l’humanité, sur la situation humaine des gens ordinaires. Nos actualités ne sont pas  » Hamas Hamas, Hamas’s rockets « … Beaucoup de médias nous mettent en balance avec le Hamas, comme le fait Israël. Le peuple palestinien n’est pas le Hamas.

Lorsque les médias occidentaux annoncent qu’une frappe israélienne a tué, par exemple, 20 personnes, ils rappellent toujours « Le 7 octobre, le Hamas a tué des civil-e-s israéliens et israéliennes », ce qui signifie qu’ils et elles justifient. Mais ils ne parlent pas des années qui ont précédé le 7 octobre. Que s’est-il passé ? C’est trop peu développé.

Le problème n’est pas le Hamas, ni le Fatah, ni aucune faction palestinienne, ce n’est pas le problème ! Le problème, c’est l’occupation israélienne, pas le Hamas. Le Hamas a été créé en 1987, mais nous nous battons et nous sommes assassiné-e-s depuis bien plus longtemps que 1987.

« 60 Palestiniens et Palestiniennes ont été tué-e-s ». C’est tout. Chacun d’entre eux et elles a son histoire. Et il n’y a aucune objection, aucune protestation, de la part des journalistes étranger-e-s. Pourquoi ne sont-ils et elles pas autorisé-e-s à venir à Gaza, comme ils et elles ont été autorisé-e-s à aller à Kiev, en Ukraine ! Qu’ils et elles viennent ! Les Israélien-ne-s prétendent que les journalistes palestiniens et palestiniennes exagèrent. D’accord, disons que nous exagérons. Laissez les journalistes étranger-e-s venir, pour qu’ils et elles voient de leurs propres yeux comment les familles sont anéanties ici.

Aussi, Israël prétend ne viser que le Hamas. Je sais que certaines personnes qui ont été tuées, ou dont la famille a été tuée, sont des ennemi-e-s du Hamas. Ce sont des ennemi-e-s du Hamas. Je connais une famille dont le père a été assassiné par le Hamas, deux sœurs de la famille ont été tuées par Israël depuis le 7 octobre. Je connais une autre famille, le Hamas a tué trois de leurs oncles, sept enfants de la famille ont été tué-e-s par Israël récemment…Ce que veux dire, c’est que les meurtres sont aveugles.

Ils ne tuent pas le Hamas, ils tuent des civil-e-s.

J’aimerais aussi que la presse étrangère s’intéresse davantage à la manière dont le Hamas a remporté les élections. Comment les présidents israéliens et américains ont appelé le prince du Qatar et lui ont demandé de  » dire au Hamas de se présenter aux élections « . Ce sont des informations rendues connues par le biais de Tamim (ndlr:Ben Hamad Al Thani), maintenant émir du Qatar, qui parlait à l’époque des actions son père. Ce n’est pas un secret. Et ils ont ouvert des bureaux du Hamas au Qatar sur ordre des Américains. Ce n’est pas un secret. 

Ils ont amené le Hamas ici, et maintenant ils nous tuent parce qu’ils voudraient se débarrasser du Hamas.

Quand et où pouvez-vous avoir un accès suffisant à l’électricité et à l’internet pour partager vos informations et faire votre travail ?

Dans les hôpitaux, pour l’électricité et l’internet, c’est tout. Je travaille actuellement dans un hôpital. Si je pars, je serai coupé du monde, je n’aurai plus d’internet, plus de communications.

Comment les journalistes sont réparti-e-s dans les différentes zones de Gaza ? Reste-t-il des journalistes dans la ville de Gaza ou dans ses environs ?

La plupart des journalistes sont réparti-e-s dans toute la bande de Gaza, mais surtout autour des hôpitaux, en raison de l’accès à internet et à l’électricité. Le plus important, c’est que lorsque quelqu’un est blessé-e et arrive à l’hôpital, nous puissions être là pour leur demander ce qui s’est passé et où ça s’est passé. Ce sont des sources d’information, en ces temps difficiles.

Quelles sont les zones où vous opérez/travaillez ?

Je suis entre l’hôpital Al Aqsa, où je me trouve actuellement, et Khan Younis la plupart du temps. Peut-être que nous irons ensuite à Rafah à l’Hôpital Européen, si nous devons évacuer.

Propos recueillis par l’Agence Média Palestine.

Sami Abu Salem (@SamiabuSalem) est un journaliste palestinien de Gaza. Ayant par le passé travaillé pour le média « The Electronic Intifada », il est maintenant formateur en charge de la sécurité à la Fédération Internationale des Journalistes.

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