Détruire le patrimoine culturel de Gaza est un crime contre l’humanité

Par Karen Attiah, le 1er décembre 2023

Un homme blessé inspecte les dégâts sur l’Église grecque orthodoxe Saint Porphyre après un bombardement, le 20 Octobre. (Mohammed Saber/EPA-EFE/Shutterstock)

Ces dernières semaines, Israël déchaîne sa violence sur Gaza, et de toutes les manières, pas seulement les plus évidentes.

Alors que j’écris ce texte, le nombre de morts atteint pendant ce conflit vient de dépasser les 15 000. Nous voyons les images des mort.es et des blessé.es, de personnes sortant des victimes des décombres. Les bombardements israéliens sur les hôpitaux, les écoles et les camps de réfugié.es font scandale.

Mais l’aspect dont on parle moins à propos des bombardements israéliens est la destruction du patrimoine culturel : documents, monuments et artefacts.

Le 19 Octobre, les bombardements israéliens ont endommagé une partie de l’Eglise grecque orthodoxe St. Porphyre. Quatre cents personnes s’étaient réfugiées à l’intérieur, 18 Chrétien.nespalestinien.nesont été tué.es. Construite au 12ème siècle, l’église est considérée comme la troisième plus vieille au monde.

Les monuments commémorant des personnalités politiques n’ont pas non plus été épargnés. Le 27 Octobre, la Fédération Internationale des Journalistes a condamné la destruction à Jénine du sanctuaire où la journaliste Américo-Palestinienne, Shireen Abu Akleh, a été abattue l’année dernière, très certainement par un soldat israélien.

Le 14 Novembre, une vidéo filme un bulldozer israélien démolissant des monuments en mémoire de l’ancien dirigeant palestinien Yasser Arafat en Cisjordanie.

Sur X, l’autrice et traductrice Lina Mounzer a posté un traduction du communiqué de Meqdad Printing Press and Library :

“Meqdad Printing Press & Library, l’une des plus anciennes bibliothèques de Gaza. Des millions de pertes : journaux, livres et équipement. L’accumulation des efforts de toute ma famille : ma mère, mon père, frères et sœurs. Tout a disparu en un instant ; mon père a tout perdu.”

Cette semaine, selon le site d’intelligence artificielle et de sourcing Storyful, le principal centre d’archives et la bibliothèque publique de Gaza ont été ravagé.es. La Municipalité de Gaza a déclaré que des milliers de documents historiques ont été délibérément détruits et a demandé à l’UNESCO d’“intervenir, de protéger les centres culturels et de condamner les attaques par l’occupation des installations humanitaires, protégées par le droit humanitaire international.”

La bibliothèque publique à Gaza a été détruite par un bombardement israélien fin Novembre. (Fourni par la Municipalité de Gaza)

Bouleversée, une réalisatrice palestinienne appelée Bisan Owda a publié un post sur Instagram depuis Gaza sur la destruction des archives qui, dit-elle, abritait des documents ayant plus de 100 ans. “Maintenant, nous n’avons littéralement plus rien,” dit-elle. “Le future est inconnu, le présent est détruit et le passé n’est plus notre passé… Pouvez-vous imaginer qu’ils soient en train de faire tout ça pour nous détruire en profondeur ?”

Dans la Convention de l’UNESCO de 1954 pour la Protection des Biens Culturels en cas de Conflits Armés, les biens culturels sont protégés selon le droit international. Les chercheur.ses ont souvent argumenté que la destruction intentionnelle du patrimoine culturel est un acte génocidaire, comparable au meurtre et au déplacement d’un peuple, car elle donne lieu, comme l’a déclaré un philosophe politique, à la “disparition du peuple lui-même.”

Rien de tout cela n’est nouveau dans l’histoire des conflits, des invasions et du terrorisme. Qu’ils soient commis par les Romains, les Britanniques, les Nazis ou les militants de groupes islamiques tels que l’État Islamique, la destruction du patrimoine culturel est depuis longtemps une arme de guerre et de conquête.

Pourtant, hélas, une nouvelle fois, comme souvent en ce qui concerne le conflit entre Israël et Gaza, la question posée est : quel patrimoine — quelle vie — vaut la peine d’être protégé.e ?

L’année dernière, lorsque la Russie a commencé son invasion totale de l’Ukraine, nous étions nombreux.ses a sonné l’alarme au sujet des destructions du patrimoine culturel et le pillage des artefacts par les soldats russes. À ce moment là, les organisations internationales et les institutions académiques ont engagé des discussions, formé des groupes de travail pour tenter d’aider à sauver les objets culturels ukrainiens et proposé leur soutien aux chercheur.ses ukrainien.nes.

Il ne s’est pas produit la même chose pour le patrimoine culturel palestinien lors des premiers jours de la guerre à Gaza.

J’ai discuté avec des chercheur.ses qui étudient la situation à distance, qui essaient d’évaluer l’étendue des dommages sur les archives, les collections et les documents. Il est difficile d’estimer les pertes à cause du manque d’accès aux moyens de communication. Nous espérons qu’une trêve ou un cessez-le-feu permettra d’évaluer au mieux l’ampleur des destructions. Nous craignons également que les membres des Forces de Défense Israéliennes ne pillent des artefacts.

Il est compréhensible que, dans le contexte des horreurs perpétrées ces 50 derniers jours, préserver des objets et des bâtiments ne soit pas aussi important que de protéger des vies innocentes. Mais la préservation de la culture et de l’histoire fait partie de la protection d’un peuple et de son esprit. Si Israël continue de détruire le patrimoine culturel de Gaza en toute impunité, alors toute l’humanité y perd.

Karen Attiah est chroniqueuse à The Washington Post et publie une newsletter hebdomadaire. Elle écrit sur les affaires internationales, la culture et les questions de société. Auparavant, elle était basée à Curaçao, au Ghana et au Nigeria.

Source : Washington Post

Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine

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