La salle de rédaction est devenue un champ de bataille dans la guerre israélienne contre Gaza

Et dans la bataille autour de comment il convient de couvrir cette guerre, les journalistes ont été les premières victimes.

Par Somdeep Sen, le 8 décembre 2023

Une cérémonie funéraire a lieu pour le correspondant de Palestine TV, Mohammad Abu Hatab, qui a été tué, avec les membres de sa famille, dans une frappe aérienne sur sa maison à Khan Yunis, Gaza, le 3 novembre 2023. [Abed Zagout/Anadolu]

Il n’y a pas si longtemps, le monde a été témoin d’images très contrastées.

D’une part, nous avons vu sur nos écrans le journaliste de Palestine TV Salman al-Bashir, visiblement accablé de chagrin suite à l’annonce de la mort de son collègue Mohammad Abu Hatab. Ce dernier était à l’antenne 30 minutes auparavant. Lorsqu’il est rentré chez lui, Hatab et onze membres de sa famille ont été tués lors d’une attaque aérienne israélienne.

M. Al-Bashir a fondu en larmes : « Nous n’en pouvons plus. Nous sommes épuisé-e-s, nous sommes ici des victimes et des martyrs qui attendent leur mort, nous attendons l’un-e après l’autre et personne ne se soucie de nous ou de la catastrophe à grande échelle et du crime à Gaza ». Il a ensuite retiré son équipement de protection, ajoutant : « Aucune protection, aucune protection internationale, aucune immunité, cet équipement de protection ne nous protège pas, pas plus que ces casques ».

Nous avons également vu des images de CNN, soigneusement chorégraphiées et mises au point, à la suite de l’opération terrestre de l’armée israélienne à Gaza. On nous a dit que CNN était « embarquée » avec eux. Pour pouvoir entrer dans Gaza avec l’appui de l’aviation israélienne, les médias sont tenus de « soumettre tous les documents et toutes les séquences à l’armée israélienne pour examen avant publication ». CNN avait accepté ces conditions.

Si cela n’était pas déjà évident, les médias et le journalisme sont devenus un champ de bataille central dans cette guerre entre Israël et Gaza. Et dans la bataille sur la façon dont la guerre est rapportée depuis Gaza, les journalistes ont été les premières victimes.

Le 3 décembre, Shima El-Gazzar, journaliste palestinienne du réseau Almajedat, a été tuée avec les membres de sa famille lors d’une frappe aérienne israélienne sur la ville de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Le 23 novembre, une frappe aérienne sur sa maison dans le camp de réfugié-e-s de Nuseirat, dans le centre de Gaza, a coûté la vie au journaliste Muhammad Moin Ayyash et à une vingtaine de membres de sa famille.

Le 19 novembre, Bilal Jadallah, directeur de Press House-Palestine, une organisation à but non lucratif qui soutient le développement de médias palestiniens indépendants, a été tué par une frappe aérienne israélienne sur sa voiture.

Le 7 novembre, le journaliste palestinien Mohammad Abu Hasira a été tué avec 42 membres de sa famille lors d’un raid aérien israélien sur sa maison près de la ville de Gaza.

Deux jours plus tôt, des médias avaient rapporté que Mohamed al-Jaja, un autre collaborateur de Press House-Palestine, avait été tué avec sa femme et ses deux enfants lors d’une frappe aérienne dans le nord de Gaza.

Le 30 octobre, Nazmi al-Nadim, directeur adjoint des finances et de l’administration de Palestine TV, a également été tué dans une frappe aérienne aux côtés des membres de sa famille.

Le 26 octobre, le monde entier a assisté à l’enterrement par Wael Dahdouh, chef du bureau arabe d’Al Jazeera, de sa « femme, son fils, sa fille et son petit-fils », tués lors d’une frappe aérienne sur le camp de Nuseirat. Dans un communiqué, l’armée israélienne a affirmé qu’elle visait « l’infrastructure terroriste dans la région ».

Le 13 octobre, Issam Abdallah, éminent journaliste de Reuters, qui portait un équipement de protection portant le mot « press », a été tué par une roquette israélienne tirée depuis la frontière israélo-libanaise.

Au total, selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), 63 journalistes et travailleurs-euses des médias, pour la plupart des Palestinien-ne-s, ont été tué-e-s dans la bande de Gaza et ses environs au cours des deux mois écoulés entre le 7 octobre et le 6 décembre. Jonathan Dagher, responsable du bureau de Reporters sans frontières au Moyen-Orient, a déclaré : « Ce qui se passe dans la bande de Gaza est une tragédie pour le journalisme… La situation est urgente. Nous demandons la protection des journalistes dans la bande de Gaza, et que les journalistes étranger-e-s soient autorisé-e-s à entrer dans le territoire, afin qu’ils puissent travailler librement ».

Cependant, la bataille ne porte pas seulement sur la question de savoir qui peut rendre compte de cette guerre. Il s’agit également d’une bataille sur la manière dont la guerre est rapportée. Les mots, les phrases et les images utilisés à l’antenne pour décrire les événements sur le terrain sont importants.

Au cours d’une conversation, John Collins, professeur d’études mondiales à l’université de St Lawrence et directeur du média indépendant Weave News, m’a rappelé que « les mots construisent la réalité pour nous. En temps de guerre, les mots utilisés par les journalistes sont censé-e-s nous aider à clarifier ce qui se passe et pourquoi. Mais trop souvent, ces mots servent à nous distraire, à nous induire en erreur ou à protéger les puissants de toute responsabilité ».

Cette tromperie se produit à un niveau très élémentaire dans la manière dont les décès de Palestinien-ne-s sont décrits dans les articles de presse. Alors que les Palestinien-ne-s sont dits « mort-e-s », les Israélien-ne-s sont « tué-e-s ». Cette dernière formulation reconnaît un acte actif de meurtre de la part de quelqu’un, alors que la première est passive. Comme pour dire que personne n’est à blâmer pour les morts palestiniennes ou suggérer – comme l’a fait le porte-parole militaire israélien, le lieutenant-colonel Richard Hecht, après l’attaque du camp de réfugié-e-s de Jabalia – que les morts palestiniennes sont simplement une « tragédie de la guerre » inévitable.

Bien entendu, la minimisation du nombre de morts palestiniennes a également eu lieu lorsque le président Biden a remis en question l’exactitude des chiffres, étant donné que le ministère de la santé à Gaza est dirigé par le Hamas. Il a déclaré : « Je suis sûr que des innocent-e-s ont été tué-e-s, et c’est le prix à payer pour mener une guerre… Mais je n’ai aucune confiance dans les chiffres utilisés par les Palestinien-ne-s ». Cette allégation a effectivement semé le doute quant à la gravité réelle des souffrances des Palestinien-ne-s, plusieurs organes de presse ayant évalué et rapporté la manière dont le ministère de la santé calculait le nombre de victimes, alors que les agences humanitaires internationales insistaient sur le fait que les chiffres du ministère étaient effectivement fiables.

La manière dont les médias présentent le « pourquoi », le « comment » et la « suite » de cette guerre en cours façonne également l’opinion publique. En tant que spécialiste de la désinformation et de la propagande, Nicholas Rabb a constaté que « la rhétorique trompeuse et la couverture incessante et partiale » des médias américains et israéliens ont permis de « diaboliser les Palestinien-ne-s sans esprit critique ».

Il s’agit notamment de médias de droite aux États-Unis qui se livrent à des campagnes de peur au sujet d’une prochaine « journée mondiale du djihad » convoquée par le Hamas. Un responsable de la sécurité intérieure a déclaré qu’il n’existait aucune preuve crédible d’une menace imminente sur le sol américain. Néanmoins, après avoir écouté la radio conservatrice et s’être inquiété de l’imminence d’une « journée du djihad », un homme de 71 ans a attaqué sa locataire, une Américaine d’origine palestinienne, avant de poignarder à mort son fils de six ans.

Le groupe Honest Reporting, qui surveille et signale les préjugés anti-israéliens dans les médias, a également soulevé des questions éthiques concernant les photojournalistes basé-e-s à Gaza qui travaillent avec des agences telles que Reuters, Associated Press, CNN et The New York Times, et la manière dont ils ont pu prendre des images des zones frontalières percées le 7 octobre. La question est posée : « Qu’est-ce qu’ils faisaient là, si tôt, en ce samedi matin qui aurait normalement été calme ? Était-ce coordonné avec le Hamas ? Les agences de presse respectables, qui ont publié leurs photos, ont-elles approuvé leur présence en territoire ennemi, aux côtés des terroristes infiltrés ? »

Alors que toutes les agences accusées ont nié avec véhémence les allégations selon lesquelles elles auraient eu connaissance de l’attaque, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a repris l’histoire et a déclaré : « Ces journalistes ont été complices de crimes contre l’humanité ; leurs actions étaient contraires à l’éthique professionnelle ».

Indignés par les attaques contre les journalistes, le journalisme indépendant et la façon dont les médias décrivent la guerre, 750 journalistes ont signé une lettre ouverte appelant à la protection des journalistes. La lettre encourage également les journalistes à « dire toute la vérité sans crainte ni faveur » et à utiliser « des termes précis bien définis par les organisations internationales de défense des droits de l’homme », tels que « apartheid », « nettoyage ethnique » et « génocide », dans leurs reportages. La lettre conclut en disant : « Reconnaître que la déformation de nos mots pour cacher les preuves de crimes de guerre ou l’oppression des Palestinien-ne-s par Israël est une faute professionnelle journalistique et une abdication de la clarté morale. On ne saurait trop insister sur l’urgence de ce moment. Il est impératif que nous changions de cap ».

Au vu de la crise humanitaire à Gaza, peu de gens peuvent nier l’urgence de ce moment. Cependant, seul l’avenir nous dira si cela aboutira à une reconnaissance de l’importance de la protection des journalistes et du journalisme en temps de crise extrême.

Somdeep Sen est professeur associé d’études sur le développement international à l’université de Roskilde au Danemark. Il est l’auteur de Decolonizing Palestine : Hamas between the Anticolonial and the Postcolonial (Cornell University Press, 2020).

Source : Al Jazeera

Traduction BM pour l’Agence Média Palestine

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