Refaat Alareer était un poète et un intellectuel brillant. Il était aussi mon professeur.

Alareer a offert à celles et ceux qui ont eu la chance de l’avoir comme enseignant, l’opportunité d’explorer de nouveaux monde et de nouvelles histoires, défiant les lois de la physique et de l’oppression. 

Par Jehad Abusalim, le 15 décembre 2023

Photo du célèbre poète palestinien Refaat Alareer lors d’une manifestant appellent au cessez-le-feu et à la libération de la Palestine à Cologne, Allemagne, le 9 Décembre 2023. (Photo de Ying Tang/ NurPhoto via Getty Images) 

Un week-end bien occupé de 2004, je suis convoqué de manière inattendue dans le bureau du proviseur de mon lycée à Deir el-Balah, une ville du centre de la bande de Gaza. Étant alors en seconde je suis certain que je n’ai rien fait de mal pour mériter une convocation. Je m’assois alors, entouré du proviseur, de son adjoint et d’enseignant-e-s. Après un peu d’attente et de suspense, le proviseur m’informe que je suis sélectionné pour recevoir une année de micro-bourse au programme anglophone ACCESS offerte par l’organisation éducative américaine Amideast à Gaza City. Je ressens alors une immense joie, de la fierté et beaucoup d’excitation. 

Le premier jour de cours, je fais le voyage avec les autres étudiant-e-s depuis le point de rendez-vous à Deir el-Balah jusqu’à Gaza City en bus. La navette passe par le “Sea Checkpoint” israélien, alors situé près de la colonie illégale israélienne Nitzarim, qui séparait Gaza City du centre et du Sud de la bande de Gaza. Lorsque j’entre dans la salle de classe, je suis accueilli par un jeune professeur à la barbe légère et au sourire doux, qui souhaite la bienvenue à chacun.e de ses étudiant-e-s. Il se présente, Refaat Alareer, nous l’appelions affectueusement M. Refaat. Dès le premier jour, nous, ses étudiant-e-s, réalisons à quel point nous sommes chanceux-ses d’avoir M. Refaat pour professeur. Du moment où il a attrapé son marqueur Velleda (un symbole plus tard utilisé pour honorer sa mémoire), il nous a enseigné l’anglais, pas seulement comme une langue avec son vocabulaire, sa grammaire et ses structures, mais aussi comme un outil permettant une véritable compréhension et véritable expression. 

Le 7 Décembre, Refaat a été tué, tragiquement, par un bombardement israélien qui a détruit l’appartement de sa sœur, prenant au passage les vies de son frère Salah, le fils de Salah, sa sœur Asmaa, ainsi que les trois jeunes enfants d’Asmaa. Lorsque j’ai vu le post sur X faisant état de la mort de Refaat, j’ai été submergé par le choc et la stupéfaction. La nouvelle de sa mort s’est alors rapidement diffusée à travers le monde. Comme l’a expliqué Yousef Aljamal, l’un des plus proches ami-e-s de Refaat, il était un personnage universel. Refaat aspirait à faire partie d’un monde allant bien au-delà des frontières imposées par les murs israéliens. Dans sa quête, il s’est forgé des liens et des amitiés à travers le monde. Celles et ceux qui le connaissent, lui et ses écrits, ainsi que les mots de ses étudiant-e-s, celles et ceux qui ont écouté ses conférences et ses interviews, voyaient en lui le reflet du potentiel de Gaza. Tous et toutes ont été profondément tristes et dévasté-e-s par cette mort brutale. 

Pour comprendre l’impact de la mort de Refaat, il faut prendre le temps de le connaître un peu. En tant que professeur de littérature anglaise à l’Université Islamique de Gaza, Refaat était considéré comme un intellectuel essentiel à la scène culturelle de Gaza, mais il était aussi plus qu’un enseignant ou un professeur. Pour lui, la langue anglaise était un vecteur de libération et d’émancipation. À Gaza, lieu rongé par des décennies d’occupation, de dé-développement et d’isolation, entrer en contact avec le monde extérieur était un incroyable challenge. Refaat avait bien compris qu’enseigner et apprendre l’anglais présentait une opportunité unique de briser les barrières physiques, intellectuelles, académiques et culturelles imposées par l’occupation. Il voyait l’anglais comme un acte de résistance et de défiance. 

Et pour celles et ceux qui ont eu la chance d’apprendre avec lui, être dans sa classe signifiait transcender l’expérience éducative traditionnelle ; il rendait l’apprentissage de l’anglais cool et agréable. Refaat ne transmettait pas seulement ses connaissances ; il offrait aussi une lueur d’espoir, un répit parmi les pressions constantes que l’on subies à Gaza. Ses cours étaient des voyages, aussi bien intellectuels que culturels, au-delà des frontières du blocus, nous permettant d’explorer de nouveaux mondes et de nouvelles histoires, défiant les lois de la physiques et de l’oppression. 

Refaat enseignait Shakespeare et John Donne à ses étudiant-e-s, mais pas seulement. Il leur faisait aussi découvrir Malcolm X, de la littérature féministe et même la poésie de Yehuda Amichai. Cette fenêtre sur l’extérieur nous permettait de faire l’expérience d’un monde allant bien au-delà des frontières de Gaza, faisant naître en nous le désir d’y prendre pleinement notre place.

Refaat est né en 1979 dans le quartier de Shuja’iyya, à l’Est de Gaza City, où ses habitant-e-s sont réputé-e-s pour leur ténacité, leur humilité, leur courage, leur fierté et leur dignité. Tout au long de son enfance et après, il s’est heurté aux challenges que présente la vie sous occupation israélienne. Malgré cela, et malgré nos presque deux décennies d’amitié et son énergie à encourager les autres à faire part de leurs histoires, il a rarement partagé la sienne. 

En 2020, j’ai invité Refaat à contribuer à l’anthologie Lumières à Gaza : écrits nés du feu, qui explorait le futur de Gaza dans le contexte de son passé et de son présent. J’avais initialement suggéré qu’il écrive au sujet des problèmes rencontrés par le secteur de l’éducation à Gaza. Mais après réflexion, Refaat a exprimé son désire de partager sa propre histoire. Il a intitulé son chapitre : “Gaza demande : quand est-ce que cela va passer ?” Dedans, il détaille comment, en grandissant, les gens de Gaza se rassurent les un-e-s les autres en se disant “Cela va passer” pendant les périodes de tragédies, de deuil ou d’épreuve. Refaat, assistait au désespoir de ses brillant-e-s étudiant-e-s, ami-e-s et voisin-e-s se trouvant dans la pauvreté et le désœuvrement, a alors transformé cette marotte réconfortante en question posée au monde extérieur.

Refaat voyait sa contribution à Lumières à Gaza comme une opportunité de mettre la lumière non seulement sur son calvaire mais aussi sur celui de deux millions de personnes vivant et mourant assiégées ; son espoir était que cela donnerait l’envie à d’autres d’agir. Alors que l’isolation de Gaza sous le blocus israélien s’intensifiait, il ressentait le besoin vital de faire comprendre au monde la souffrance infligée aux Gazaoui-e-s.

Malgré ses efforts notables, Refaat savait bien qu’il ne montrait qu’une fraction des nombreux problèmes rencontrés par Gaza. Enseigner et écrire s’avéraient utiles, mais seulement jusqu’à un certain point. Ces dernières années, alors que professeur titulaire dans une université dans laquelle son poste était autrefois considéré comme prestigieux, il a dû trouver un second emploi afin d’aider sa famille pour survivre à l’aggravation des conditions économiques à Gaza.

Cette situation rendait Refaat anxieux et constamment inquiet. En racontant son histoire dans Lumières à Gaza, il reconnaît que la narration est cruciale mais qu’elle nécessite un public décidé à écouter, à assimiler et à agir. Ses histoires et celles de ses étudiant-e-s n’étaient pas de simples expressions artistiques mais plutôt des appels déchirants pour de l’empathie et des actes qui apaisent les souffrances de Gaza.

Refaat clôture son chapitre dans Lumières à Gaza en écrivant :

Lorsque l’on m’a contacté pour participer à cet ouvrage, la promesse était qu’il aurait un impact et que les politiques, surtout aux États-Unis, s’amélioreraient. Mais, soyons honnêtes, est-ce que cela sera le cas ? Est-ce qu’une vie palestinienne compte ? Honnêtement ? Toi qui lis attentivement ces chapitres, que peux-tu faire, que feras-tu, sachant que ce que tu fais peut sauver des vies ou le cours de l’histoire ? Toi qui lis ces lignes, en feras-tu quelque chose? Gaza n’est pas et ne doit pas être une priorité uniquement lorsque Israël fait couler à flot le sang des Palestinien-ne-s. Gaza, en tant que quintessence de la Nakba palestinienne, étouffe et se fait massacrer sous tes yeux et souvent en direct à la télé et sur les réseaux sociaux. Cela va passer, je continue de l’espérer. Cela va passer, je continue de le dire. Quelques fois je le pense vraiment. D’autres fois non. Et alors que Gaza continue de se battre pour vivre, nous luttons pour que cela passe, nous n’avons d’autre choix que de rendre les coups et de raconter nos histoires. Pour la Palestine.

Aujourd’hui, à Gaza, la structure même de la société palestinienne est attaquée. Et, par conséquent, la communauté intellectuelle de Gaza : enseignant-e-s, auteurs-rices, docteur-e-s et poète-sse-s comme Refaat. C’est une tentative cruelle et délibérée d’éteindre la flamme d’espoir, de supprimer les boussoles de Gaza. Pourtant Israël passe à côté d’une vérité fondamentale : pour chaque intellectuel.le qui tombe, chaque centre culturel détruit, une nouvelle génération se lève, inspirée et plus déterminée. Ils et elles portent l’héritage de leurs prédécesseurs-euses, nourri-e-s par une vision commune de la liberté. Pour faire écho au titre du livre de Refaat, Gaza vous répond, nous continuerons de répondre. Nous, ses étudiant-e-s et celles et ceux pour qui ses mots et sa mémoire sont chers, persisteront à raconter ses histoires et les nôtres. Nous continuerons à narrer ces contes jusqu’à ce que nous obtenions une juste place dans le monde, jusqu’à ce que nous soyons libres.

Jehad Abusalim est directeur exécutif de Jerusalem Fund/​Palestine Center. 

Source : The Nation

Traduction LG pour l’Agence Média Palestine

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