Un fonctionnaire israélien dévoile l’intention secrète du gouvernement de consolider le contrôle de la Cisjordanie

Les juges israéliens ont longtemps soutenu que le contrôle d’Israël en Cisjordanie était une occupation militaire temporaire, et qu’il est conforme au droit international. Un enregistrement récent d’une déclaration de Bezalel Smotrich, ministre israélien d’extrême-droite qui dirige les efforts visant à consolider le contrôle israélien sur la Cisjordanie occupée, laisse entendre que le gouvernement tente de changer cette situation.

Par Natan Odenheimer, Ronen Bergman et Patrick Kingsley, le 21 juin 2024

IM Un soldat israélien à un poste de garde en Cisjordanie, en décembre. Crédit : Avishag Shaar-Yashuv pour le New York Times

Un membre influent de la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré aux colons de la Cisjordanie occupée par Israël que le gouvernement est engagé dans un effort subtil pour faire évoluer de manière irréversible la façon dont le territoire est gouverné, afin de cimenter le contrôle d’Israël sur ce territoire sans être accusé de l’annexer formellement.

Dans un enregistrement audio d’un événement privé plus tôt dans le mois, on pouvait entendre le fonctionnaire, Bezalel Smotrich, suggérer que l’objectif était d’empêcher la Cisjordanie de faire partie d’un État palestinien.

« Je vous le dis, c’est méga-dramatique », a raconté M. Smotrich aux colons. « De tels changements modifient l’ADN d’un système. »

Si l’opposition de M. Smotrich à la cession du contrôle de la Cisjordanie n’est un secret pour personne, la position officielle du gouvernement israélien est que le statut de la Cisjordanie reste ouvert aux négociations entre les dirigeants israéliens et palestiniens. La Cour suprême d’Israël a statué que la domination d’Israël sur le territoire se résume à une occupation militaire temporaire supervisée par les généraux de l’armée, et non à une annexion civile permanente administrée par des fonctionnaires israéliens.

Le discours prononcé le 9 juin par M. Smotrich lors d’un rassemblement en Cisjordanie pourrait rendre cette position plus difficile à maintenir. Il y a présenté un programme soigneusement orchestré pour retirer l’autorité sur la Cisjordanie des mains de l’armée israélienne et la confier à des civils travaillant pour M. Smotrich au sein du ministère de la défense. Certaines parties du plan ont déjà été introduites progressivement au cours des 18 derniers mois, et certaines responsabilités ont déjà été transférées à des civils.

« Nous avons créé un système civil distinct », a déclaré M. Smotrich. Pour détourner l’attention de la communauté internationale, le gouvernement a permis au ministère de la défense de rester impliqué dans le processus, de sorte que l’armée paraisse se maintenir au cœur de la gouvernance de la Cisjordanie.

« Ce sera plus facile à avaler dans le contexte international et juridique », a déclaré M. Smotrich. « Ainsi, ils ne diront pas que nous sommes en train d’annexer la Cisjordanie. »

Les journalistes du New York Times ont écouté l’enregistrement de ce discours, d’environ une demi-heure fourni par l’un des participants, un chercheur de Peace Now, un groupe de campagne contre l’occupation. Le porte-parole de M. Smotrich, Eytan Fold, a confirmé qu’il avait prononcé le discours et que l’événement n’était pas secret.

Le législateur d’extrême droite M. Smotrich a déclaré que M. Netanyahu était au courant des détails du plan, dont une grande partie était prévue dans un accord de coalition entre leurs partis, qui permet au premier ministre de rester au pouvoir. M. Netanyahou est « pleinement avec nous », a déclaré M. Smotrich dans son discours.

Si le gouvernement s’effondre, une future coalition pourrait annuler les changements, mais les stratégies gouvernementales en Cisjordanie sont généralement restées en place au fil des administrations successives.

De nouveaux bâtiments dans la colonie israélienne d’Eli en Cisjordanie en décembre. Crédit : Avishag Shaar-Yashuv pour le New York Times

Pour de nombreux Palestiniens, le discours en lui-même causera moins de surprise que le fait que M. Smotrich l’ait prononcé à haute voix.

« Il est intéressant d’entendre Smotrich confirmer de sa propre voix une grande partie de ce que nous soupçonnions au sujet de son programme », a déclaré Ibrahim Dalalsha, directeur du Centre Horizon, un groupe d’analyse politique à Ramallah, en Cisjordanie.

Pourtant, selon M. Dalalsha, cette approche n’est pas nouvelle.

Les Palestiniens affirment depuis des années que les dirigeants israéliens tentent d’annexer la Cisjordanie sous toutes ses coutures, en construisant des colonies dans des endroits stratégiques afin d’empêcher un contrôle palestinien contigu sur l’ensemble du territoire. « Cela dure depuis 1967 », a déclaré M. Dalalsha. « Bien avant que Smotrich n’entre en scène », a-t-il ajouté.

Israël a pris le contrôle du territoire à la Jordanie en 1967 au cours d’une guerre avec trois États arabes. Depuis son occupation, Israël a installé plus de 500 000 civils israéliens, soumis au droit civil israélien, aux côtés des quelque trois millions de Palestiniens du territoire, soumis au droit militaire israélien. Environ 40 % du territoire est administré par l’Autorité palestinienne, un organisme semi-autonome géré par les Palestiniens qui dépend de la coopération d’Israël pour une grande partie de son financement.

Depuis des décennies, la Cour suprême d’Israël qualifie l’autorité d’Israël sur le territoire d’occupation militaire, supervisée par un général de haut rang, qui respecterait les lois internationales s’appliquant aux territoires occupés. La coalition actuellement au pouvoir conteste le terme « occupation », mais elle nie aussi publiquement que la Cisjordanie ait été annexée de manière permanente et placée sous le contrôle souverain des autorités civiles israéliennes.

« Le statut final de ces territoires sera déterminé par les parties dans le cadre de négociations directes », a déclaré le bureau du premier ministre dans un communiqué en réponse au discours de M. Smotrich. « Cette politique n’a pas changé », a ajouté le communiqué.

Le discours de M. Smotrich laissait entendre le contraire.

Des colons israéliens inspectant une voiture pour voir si des Palestiniens se trouvent à l’intérieur, alors que le véhicule circule près du village de Wadi as Seeq en Cisjordanie, en décembre. Crédit : Sergey Ponomarev pour le New York Times

Il a notamment souligné un changement dans le fait que les officiers militaires ne supervisent plus la majeure partie du processus d’expansion des colonies israéliennes, d’expropriation des terres et de construction des routes en Cisjordanie. Ces fonctions sont désormais supervisées par « un civil travaillant sous l’égide du ministère de la défense », qui ne travaille pas pour les commandants militaires, mais dans une nouvelle direction supervisée par M. Smotrich.

Alors même que la pression internationale s’accroît en faveur de la création d’un État palestinien qui engloberait la Cisjordanie et la bande de Gaza, les commentaires de M. Smotrich suggèrent qu’Israël s’efforce discrètement de renforcer son contrôle sur la Cisjordanie et de la rendre plus difficile à soustraire à l’emprise israélienne.

Les diplomates tentent de parvenir à un « grand accord » pour le Moyen-Orient qui mettrait fin à la guerre d’Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza et améliorerait les liens d’Israël avec d’autres pays de la région. L’Arabie saoudite, par exemple, a déclaré qu’elle reconnaîtrait Israël, mais seulement si ce dernier autorise la création d’un État palestinien.

Le discours de M. Smotrich suggère à quel point cette perspective peut être lointaine, alors qu’il s’apprête à fusionner la gouvernance de la Cisjordanie occupée avec celle de l’État d’Israël.

Le discours de M. Smotrich « sape fondamentalement l’argument de longue date de l’État d’Israël selon lequel les colonies sont légales parce qu’elles sont temporaires », a déclaré Talia Sasson, un ancien haut fonctionnaire du ministère israélien de la justice qui a mené une enquête gouvernementale influente en 2005 sur le soutien apporté par le gouvernement aux colonies illégales.

Le discours a montré clairement à quel point le mouvement des colons israéliens, autrefois marginal, est devenu puissant.

M. Smotrich est un militant de longue date qui a travaillé en dehors de l’establishment israélien pour construire des campements de colons qui sont considérés comme illégaux, y compris en vertu de la loi israélienne. En tant que religieux intransigeant, il pense que la Cisjordanie – que les Israéliens appellent par leurs noms bibliques, Judée et Samarie – a été donnée aux Juifs par Dieu.

En tant que législateur au cours de la dernière décennie, M. Smotrich a attiré l’attention pour ses commentaires extrémistes réguliers, notamment son appel à détruire une ville palestinienne, son soutien à la ségrégation entre Arabes et Juifs dans les maternités et son soutien aux propriétaires terriens juifs qui ne veulent pas vendre leurs biens à des Arabes.

Depuis la fin de l’année 2022, M. Smotrich a acquis une influence très importante sur la politique du gouvernement. C’est à ce moment-là que son parti a rejoint la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’aidant à obtenir une petite majorité au Parlement.

Vue aérienne de la clôture le long de la ligne de 1948 séparant le village palestinien de Hable en Cisjordanie, à gauche, et Matan en Israël, à droite, en décembre Crédit : Sergey Ponomarev pour le New York Times

M. Smotrich a utilisé ce levier pour persuader M. Netanyahou de lui confier à la fois le ministère de la défense et le ministère des finances, utilisant ce rôle pour bloquer les fonds destinés à l’Autorité palestinienne.

« Mon objectif – et je pense que c’est celui de tout le monde ici – est avant tout d’empêcher l’établissement d’un État terroriste au cœur même de la terre d’Israël », a déclaré M. Smotrich dans l’enregistrement de son discours.

M. Smotrich a déclaré que son principal accomplissement avait été de placer sous contrôle civil de nombreuses tâches de l’armée en Cisjordanie. Si l’armée a souvent fermé les yeux sur l’expansion des colonies et a même protégé les colonies non autorisées des attaques palestiniennes, les soldats ont aussi parfois détruit des campements de colons construits sans l’autorisation du gouvernement et ont interdit aux activistes israéliens d’entrer en Cisjordanie.

Pour contrecarrer cette influence, le gouvernement a, selon M. Smotrich, pris les mesures suivantes :

  • un plus grand contrôle donné aux civils sur les plans de construction des colonies ainsi qu’un contrôle sur les avocats qui décident des questions juridiques dans les colonies.
  • le retrait au commandant en chef de l’armée en Cisjordanie de la possibilité de bloquer les plans de construction des colonies
  • l’obtention de près de 270 millions de dollars du budget israélien de la défense pour assurer la surveillance des colonies en 2024-2025
  • le projet de création d’une nouvelle équipe de sécurité qui pourrait démolir plus rapidement les bâtiments palestiniens en Cisjordanie qui ont été construits sans l’autorisation d’Israël.

Dans une certaine mesure, les commentaires de M. Smotrich semblent être une tentative de désamorcer les critiques de sa propre base concernant son bilan. Les colons activistes affirment que l’armée les empêche encore trop souvent de construire de nouveaux avant-postes et que M. Smotrich n’a pas fait assez pour intervenir.

« Il y a quinze ans, j’étais l’un de ceux qui couraient sur les collines et montaient des tentes », a raconté M. Smotrich aux colons dans son discours. Aujourd’hui, il affirme que son travail en coulisses aura bien plus d’impact que la construction de n’importe quel campement de colons.

Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine

Source : New York Times

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