« Gaza Project » : une enquête glaçante sur la mort de plus de 100 journalistes en Palestine

Durant quatre mois, des journalistes du monde entier ont enquêté au sein du « Gaza Project » sur les circonstances de la mort de plus de 100 journalistes en Cisjordanie et à Gaza. De nombreuses preuves ont pu révéler que nombre d’entre eux ont été tués alors qu’ils étaient identifiables en tant que journaliste.

Par l’Agence Média Palestine, le 27 juin 2024

Les parents, les collègues et les proches des journalistes palestiniens Sari Mansour et Hasona Saliem, qui ont été tués alors qu’ils travaillaient, pleurent lors de la cérémonie funéraire à Deir al-Balah, Gaza, le 19 novembre 2023. (Photo Ali Jadallah/Anadolu via Getty Images)

Selon le Comité pour la protection des journalistes, 103 journalistes et professionnels des médias figurent parmi les plus de 37 000 victimes palestiniennes des bombardements israéliens sur la bande de Gaza depuis le 7 octobre. Ces chiffres font de ce conflit la guerre la plus meurtrière de l’histoire moderne pour les journalistes.

Le réseau Forbidden Stories, qui se donne pour mission de « poursuivre le travail des journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions », a entrepris dès novembre d’enquêter sur le ciblage de la presse à Gaza et en Cisjordanie. À son appel, 50 journalistes de 13 organisme de presse du monde entier se sont réunis au sein du « Gaza Project ». Le collectif a analysé près de 100 cas de journalistes et de travailleurs des médias tués à Gaza, ainsi que d’autres cas dans lesquels Israël aurait pris pour cible, menacé ou blessé des membres de la presse au cours des huit derniers mois. Ces investigations révèlent un constat glaçant : nombre d’entre eux ont été ciblés alors même qu’ils étaient identifiables en tant que journalistes.

Dans l’impossibilité de réaliser des reportages librement depuis l’intérieur de la bande de Gaza, les membres du « Gaza Project » ont contacté à distance plus de 120 journalistes et témoins d’activités militaires à Gaza et en Cisjordanie ; ils ont consulté environ 25 experts en balistique, en armement et en audio, dont Earshot, et ont utilisé des images satellites fournies par Planet Labs et Maxar Technologies.

Des journalistes rassemblés dans une salle de réunion de la Maison de la presse à Gaza, le 9 octobre 2023. (Maison de la presse-Palestine/Facebook)

Alors que l’armée israélienne affirme ne pas cibler délibérément les journalistes, les conclusions des enquêtes du « Gaza Project » suggèrent qu’au moins 18 professionnels de la presse auraient été tués ou blessés par des frappes de précision probablement lancées à partir de drones, en violation des lois de la guerre. Au moins quatre d’entre eux portaient des gilets de presse au moment des faits et étaient identifiables en tant que journalistes.

En collaboration avec l’AFP, Arab Reporters for Investigative Journalism, Le Monde, Paper Trail Media et d’autres organismes internationaux, Forbidden Stories a enquêté sur plusieurs de ces cas. Etayée par les analyses d’experts en balistique et en audio, l’enquête révèle que la destruction par Israël d’infrastructure de la presse à Gaza semble faire partie d’une stratégie plus large visant à étouffer l’information en provenance de la bande.

Parmi les nombreux cas analysés, celui de tirs d’obus, vraisemblablement réalisés par des chars de l’armée israélienne, atteignant le 2 novembre la tour Hajji à Gaza. Depuis cette tour, qui abrite les bureaux de l’Agence France Presse, une caméra filme l’enclave palestinienne et diffuse ses images en direct. Cette caméra, montée sur un trépied sur le toit du bâtiment juste avant son évacuation en réponse aux ordres israéliens, filmait en continu la ville et suivie en permanence par les médias du monde entier. Elle a été l’une des dernières sources d’images en direct de la bande de Gaza.

Une analyse croisée des images capturées ce jour-là depuis la tour, ainsi que d’images satellites, a permis aux experts en armement et analyses sonores d’estimer précisément la zone dont les tirs émanaient et établir que la tour était directement visée.

Interrogée par l’AFP à l’époque, l’armée israélienne a démenti toute frappe sur la tour Hajji elle-même. « Il semble qu’il y ait eu une frappe de l’IDF près du bâtiment pour éliminer une menace immédiate », a déclaré un porte-parole dans un communiqué. Contacté dans le cadre de cette enquête, le porte-parole de l’armée israélienne a réaffirmé : « Les bureaux de l’agence AFP n’étaient pas la cible de l’attaque, et les dommages qu’ils ont subis ont pu être causés par l’onde de choc ou les éclats d’obus. »

Malgré les dénégations de l’armée, les journaliste du « Gaza Project » affirment que le 2 novembre, il y a eu au moins deux frappes directes sur le bâtiment abritant les bureaux de l’AFP entre 11 h 55 et 12 h 09 (heure locale). Une investigation du Monde en partenariat avec Earshot, une organisation qui mène des enquêtes audio pour la défense des droits de l’homme, a pu localiser l’origine des frappes : une zone déserte située à environ 3 kilomètres, avec une ligne de feu nette jusqu’à la tour. Une analyse plus poussée de la vitesse et des caractéristiques des munitions conclut qu’elles ont très probablement été tirées par un char d’assaut.

D’autres exemples dévoilés par le « Gaza Project » laissent supposer que la diffusion d’images en direct des bombardements et assauts israéliens aurait été directement ciblée. Interrogé par les journalistes du « Gaza Project », le chef de l’information de l’AFP Phil Chetwynd déclarait : « Nous avons vraiment besoin qu’Israël revienne et explique quelle est sa politique en matière de retransmissions en direct dans différents lieux, et si, d’une manière ou d’une autre, elles sont considérées comme des cibles légitimes, parce qu’il y a suffisamment de preuves circonstancielles pour nous faire soupçonner que c’est ainsi qu’elles fonctionnent »

« Lorsqu’il y a un fort potentiel pour qu’un crime de guerre soit commis, il est évident que le livestream devient une preuve critique », ajoutait Irene Khan, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression.

Les révélations du « Gaza Project » interviennent un mois après le dépôt d’une troisième plainte par Reporter Sans Frontière à la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerres commis par Israël contre des journalistes. Antoine Bernard, directeur du plaidoyer et de l’assistance de RSF déclarait : “L’impunité met en danger les journalistes non seulement en Palestine, mais partout dans le monde. Ceux qui tuent des journalistes s’attaquent au droit du public à l’information, encore plus vital en période de conflit. Ils doivent rendre des comptes, et RSF continuera à travailler dans ce sens, en solidarité avec les reporters de Gaza.

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