Alors que des centaines de milliers de Palestiniens de Gaza se pressaient dans des abris surpeuplés pendant la guerre, une famille a trouvé refuge parmi les pierres tombales.
Par Sahar Al-Ijla, 1er février 2025

Note de l’éditeur : cet article a été rédigé avant l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu dans la bande de Gaza.
Pendant la guerre, les habitantes et habitants de Gaza se sont réfugiés dans les endroits les plus improbables : dans les rues, sur les falaises, sur la plage, dans les mosquées, les gymnases, les hôpitaux et les écoles – mais la famille Allouh n’aurait jamais imaginé qu’elle vivrait parmi les morts. Et pourtant, depuis un an, 14 membres de la famille vivent sous des tentes dans le cimetière d’Ansar, à l’ouest de Deir al-Balah, entourés de centaines de tombes ; un espace restreint, nauséabond et effrayant.
Les Allouh ont quitté l’est de Deir al-Balah le 7 octobre 2023, fuyant pour échapper à une mort certaine. Les forces israéliennes ont bombardé leur maison le même mois. Pendant toute la durée de la guerre, cette zone proche d’Israël est restée interdite aux Palestiniens.
Souffrant de multiples déplacements pendant que la guerre faisait rage, Ahmad, 32 ans, sa femme Nada, 33 ans, leurs enfants et leur famille élargie se sont retrouvés dans l’incertitude. Les femmes et les enfants ont réussi à trouver un peu de place dans des écoles bondées qui s’étaient transformées en refuges pour les personnes déplacées, tandis que les hommes se sont retrouvés à errer dans les rues de l’ouest de Deir al-Balah.
« Je marchais et cherchais n’importe quel endroit vide pour dormir », a déclaré Ahmad, qui, comme tous les membres de la famille qui ont parlé à Mondoweiss pour cet article, a demandé à utiliser un pseudonyme. « Je suis entré dans le cimetière pour me reposer, et je ne sais pas comment je me suis retrouvé le lendemain matin à dormir sur le marbre froid d’une tombe ! »
Après avoir passé une nuit à dormir seul dans le cimetière d’Ansar sans rien rencontrer d’effrayant, Ahmad s’est senti encouragé à y passer plus de temps. Il avait enfin trouvé un endroit où s’abriter.
« Nous sommes aussi morts que ceux qui se trouvent sous les tombes »
Le cimetière d’Ansar est l’un des principaux cimetières de Deir al-Balah. Il abrite quelque 50 000 tombes réparties sur 3,5 hectares. Le cimetière a été utilisé jusqu’à récemment, lorsque l’espace a manqué pour enterrer les morts au milieu de l’incessante effusion de sang de la guerre, obligeant les Palestiniens à enterrer les martyrs les uns sur les autres.
Ahmad souhaitait retrouver sa famille, à savoir ses parents Ali et Amna, sa femme Nada, ses enfants, ses sœurs et ses frères. Mais il n’a pas été facile de les convaincre de déménager au cimetière d’Ansar. Ils ont tous refusé par peur. Mais Ahmad n’a pas abandonné.
Il a commencé à amener ses enfants au cimetière pendant la journée, les laissant jouer et s’habituer à cet environnement inhabituel.
« Cette vie ne mérite pas d’être appelée vie pour nous, c’est injuste. Nous sommes aussi morts que ceux qui sont sous les tombes, mais ce ne sont que des os, il n’y a rien à craindre ». C’est ce que son mari lui a dit, se souvient Nada, pour la persuader de venir.
Finalement, la famille a décidé que tout était préférable à la séparation. Elle s’est entretenue avec plusieurs cheikhs, ou chefs religieux, qui ont confirmé que, malgré l’interdiction générale de l’Islam de vivre dans un cimetière, cela leur était permis en raison des circonstances exceptionnelles et des difficultés rencontrées par la famille.
Lorsque la famille a emménagé, elle a installé ses tentes dans les espaces étroits entre les pierres tombales. Cependant, le cimetière étant bondé, il leur était impossible d’éviter complètement les tombes, bien qu’ils aient évité les espaces funéraires les plus récents.
« Je dors sur la tombe d’un bébé, sous mon oreiller, parce qu’il n’y a pas d’autre place pour moi dans la tente », raconte Ahmad. La tente de son frère et la sienne sont installées au-dessus de deux tombes, tandis que les autres tentes des Allouh ne couvrent qu’une tombe chacune.
Les premières semaines ont été difficiles. Les femmes et les enfants n’arrivaient pas à dormir la nuit, criaient et avaient des crises de panique dès qu’ils entendaient le bruit des chiens errants qui se promenaient dans le cimetière.
Ahmad a dû creuser un trou pour permettre à la famille d’installer une fosse septique – une expérience inoubliable et déstabilisante.
« Chaque fois que je creusais profondément dans le sol, je trouvais des os ou des cadavres de personnes mortes ; il semblait qu’il y avait de vieilles tombes qui avaient perdu leurs pierres tombales. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour finalement trouver un trou vide pour ma salle de bain », se souvient Ahmad.
Une odeur de moisi imprègne leurs tentes en plastique, les obligeant à passer la majeure partie de leur temps à l’extérieur, exposés au regard des visiteurs comme s’ils étaient dans un zoo. Le manque d’intimité est encore aggravé par le fait que des personnes viennent visiter les tombes de leurs proches enterrés là où sont installées les tentes de la famille Allouh. Des parents endeuillés viennent fréquemment, demandant à être laissés seuls dans la tente pour faire leur deuil.
La famille concentre toutes ses tâches quotidiennes – la cuisine sur le feu, la vaisselle et la lessive à la main – dans les allées étroites entre les tombes.
« Imaginez-vous en train de faire la vaisselle lorsque des hommes apportent soudain un cadavre et commencent à creuser pour l’enterrer juste à côté de vous, tandis que vous travaillez et que vous regardez calmement », a déclaré Aya, la belle-sœur d’Ahmad, en décrivant une situation dont elle a elle-même été témoin.
Un refuge controversé
La décision de la famille de s’installer au cimetière a suscité la controverse parmi de nombreuses et nombreux Palestiniens déplacés.
« Un mot peut vous réchauffer le cœur ou vous faire verser des larmes », a déclaré Amna, la mère d’Ahmad. La famille est confrontée à deux types de visiteurs au cimetière. Les plus sympathiques les soutiennent par des paroles chaleureuses, des regards et des prières, leur souhaitant une vie meilleure et exprimant leur compréhension pour leur décision de vivre dans un tel endroit.
Cependant, la plupart des gens sont choqués par leur situation et réagissent de manière agressive, a déclaré la famille. Certains parents des personnes enterrées dans les tombes proches des tentes ont ordonné aux Allouh de garder les tombes et leurs alentours propres en permanence, même s’ils ne sont pas à l’origine du désordre qui y règne, et leur ont interdit de s’en approcher, même pour s’asseoir. Parfois, ils crient et menacent d’expulser la famille du cimetière si elle n’obéit pas à leurs ordres.
Chaque fois que la famille Allouh pense à leur vie et aux ancêtres qui l’ont précédée, elle se sent blessée aussi.
« Nous nous sentons morts, tout comme nos ancêtres, parce que nous n’avons pas le nécessaire pour vivre décemment », explique Ahmad. « La seule différence, c’est que nos ancêtres sont sous la terre et que nous sommes au-dessus. »
La famille Allouh attendait avec impatience l’annonce du cessez-le-feu, le 19 janvier, dans l’espoir de pouvoir bientôt retourner dans sa maison détruite par les bombardements.
En attendant de pouvoir rentrer chez eux ou trouver un nouvel endroit où vivre, ils ont décidé de rester au cimetière d’Ansar. Le seul soulagement qu’ils ont trouvé pendant le cessez-le-feu est simplement le répit des frappes aériennes et du bruit des bombes.
Les ancêtres qui reposent dans leurs tombes, quant à eux, n’ont rien à craindre.
Traduction : SD pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



