« Une identité que nous transportons avec nous » : Tout ce qu’Israël ne peut pas détruire dans le camp de Réfugiés de Jénine

Par Qassam Muaddi , 17 mars 2025


Le camp de Réfugiés de Jénine tient dans la mémoire et la résistance collective des Palestiniens une importance telle qui conduit Israël à vouloir l’écraser. Le camp peut être détruit, mais certainement pas ce qu’il représente. 

Vue de l’extérieur, l’école de l’Association al-Kafif dans la ville de Jénine ressemble à n’importe quelle école ordinaire, un jour ordianire. Un long bâtiment avec une rangée de fenêtres et le drapeau palestinien sur la façade au-dessus de la cour donne bien l’impression d’un jour ordinaire, justement avec un groupe d’enfants jouant dans l’angle sableux de la cour de récréation, jusqu’à ce que nous nous approchions. 

Pieds nus et en pyjamas comme en uniforme, les enfants nous invitent à venir découvrir leur jeu.

« Nous sommes en train de cuire un mloukhiyyeh ! » s’exclame une fillette de neuf ans très animée. « Venez voir notre cuisine, nous l’avons fabriquée elle est belle et grande ».

Elle agite les bras pour nous montrer une dalle de pierre barbouillée de vert. Deux autres filles avaient écrasé de l’herbe avec des pierres plus petites sur le dessus de la dalle pour imiter le la découpe du mloukhiyyeh, une feuille de jute verte très appréciée pour son épais ragoût dans la cuisine palestinienne. Deux gamins sont assis devant une large planche de bois plantée dans le sable avec des pierres pour la tenir droite. « Voilà notre télévision » dit l’un des gamins en souriant. 

« Nous avons reconstruit la maison entière », explique la première fillette. « C’est notre maison dans le Camp ». L’école al-Kafif a été transformée en foyer de secours depuis deux mois parmi plusieurs autres abris dans le centre de la ville de Jénine, et héberge une vingtaine de familles du Camp de réfugiés. 

Selon le gouvernorat de Jénine, 90 % de la population du camp a été expulsée au cours de l’actuelle offensive militaire d’Israël dans le nord de la Cisjordanie, nommée « Opération Mur de Fer ». Par cette opération militaire à Jénine, l’armée israélienne a détruit des dizaines de bâtiments par écrasement ou explosion, chaque bâtiment contenant plusieurs appartements. La plupart des infrastructures civiles du Camp ont également été détruites. L’offensive « Mur de Fer » a également touché les camps de réfugiés de Tulkarem et de Nur Shams au sud de Jénine, ainsi que ceux d’al-Far’a à Tubas à l’est. Selon l’UNRWA, Israël a déplacé au total plus de 40 000 Palestiniens. L’armée israélienne a annoncé en février dernier que les habitants des camps ne seront pas autorisés à retourner chez eux avant un an au moins, voire plus.

Le démantèlement et la destruction du Camp font suite à trois années de raids israéliens récurrents et de plus en plus fréquents à Jénine, et qui se sont multipliés depuis le 7 octobre 2023. Déclenchée à la mi-janvier après la signature du cessez-le-feu à Gaza, l’offensive actuelle intervient alors que les ministres israéliens d’extrême droite et les dirigeants de colons exigent que l’armée israélienne applique le « modèle de Gaza » en Cisjordanie. Israel Katz, ministre israélien de la Défense, a déclaré que l’opération ne serait pas limitée dans le temps et qu’elle se déploierait à l’ensemble de la Cisjordanie. Cette offensive est sans précédent, y compris l’expulsion militaire massive et direct de la population civile, ce qui ne s’est pas produit depuis la guerre de 1967. Les Palestiniens y voient le prélude à l’annexion de la Cisjordanie, que Bezalel Smotrich, ministre des Finances israélien, a promis de réaliser cette année.

Le Camp de réfugiés se recrée lui-même

Dans le bureau de direction de l’école al-Kafif, Um Yahya, la maitresse chargée de l’équipe de nuit, tente de démêler une dispute entre deux résidents évacués et un employé au sujet de la distribution alimentaire, grâce à des dons de nourriture qui viennent d’arriver.

« J’ai commencé par régler des disputes entre jeunes écoliers pour en arriver à trouver des solutions dans les disputes entre adultes » dit-elle avec un sourire moqueur. « Au début un homme est arrivé à l’école pour s’abriter durant deux jours. Il est reparti et puis il est revenu avec sa famille, et après ça durant une semaine, des familles expulsées sont arrivées quotidiennement, jusqu’à ce que l’école soit pleine ». Elle poursuit : « Nous sommes une association de société civile, et le gouvernement ne nous fournit aucune aide financière, nous vivons de dons. Mais à présent, comme beaucoup d’autres organisations de la société civile, nous nous consacrons à secourir les expulsés. Ils sont logés dans les dortoirs d’étudiants. Les gens de la ville et des environs apportent de la nourriture, des couvertures et d’autres nécessités, explique Um Yahya. « La plupart des dons arrivent chez nous et nous les distribuons, mais certaines personnes donnent directement aux familles ». 

« Les expulsés continuent de faire leur travail, et ils ont bien leur salaire, mais ils ont perdu pratiquement toutes leurs affaires, et ont été forcés de tout abandonner derrière eux. Ils ont perdu leur demeure » ajoute-t-elle. 

Kamal Abu al-Rubb, le gouverneur de Jénine, a déclaré au réseau Raya Media Network que le gouvernorat s’organise actuellement pour l’accueil prolongé des expulsés du Camp, précisant qu’à Jénine uniquement, plus de 18mille Palestiniens ont été éjectés de chez eux. 

Cependant, les efforts du gouvernorat et des organisations de la société civile ne suffiront pas pour aider les personnes déplacées, qui doivent en plus pourvoir aux besoins urgents de leurs familles.

« Nous avons acheté deux machines à laver que toutes les familles hébergées partagent, et nous partageons aussi la cuisine, mais il nous faut acheter des vêtements, surtout pour les enfants », comme le rapporte à Mondoweiss Namzi Jowhar, un grand-père de 53 ans hébergé dans l’école al-Kafif. « Beaucoup de gens avaient un commerce dans le Camp et ils ont tout perdu y compris leurs stocks ; plein d’autres étaient ouvriers en Israël, et ils ont perdu leur permis de travail. Quant à moi, j’avais un petit troupeau de moutons que je gardais au rez- de chaussée de notre maison, mais j’ai été forcé de tout abandonner ».

« Les frappes aériennes de l`occupation sont devenues plus intenses et répétitives, et elles se sont rapprochées de nous, alors les gens ont commencé à partir pour se mettre en sécurité », explique Jowhar. « Mes enfants, leurs épouses et enfants sont partis au bout de deux jours, et j’ai laissé ma femme partir avec eux, mais je suis resté pour garder la maison. Je suis resté seul dans la maison pendant une semaine, assourdi par les tirs et les explosions ».

Jowhar n’a pas tenu beaucoup plus longtemps. « Un matin, j’ai entendu le bruit d’un drone tout près de moi, et soudain, il est arrivé dans la maison, planant dans la pièce où je me trouvais ». Jowhar entend la voix d’un soldat israélien qui s’adresse à lui par le micro du drone, lui donnant l’ordre de quitter la maison. « Je lui ai répondu qu’il me fallait un peu de temps pour rassembler et emmener les moutons du rez de chaussée, mais on me répond que c’est impossible et que je dois tout quitter immédiatement. J’ai eu très peur, et je suis parti sans rien d’autre que les habits que j’avais sur le dos et je suis venu ici rejoindre ma famille ». 

“Ce qui est éprouvant, c’est de perdre tout ce que nous avons réussi à construire à partir de rien, depuis plusieurs générations. Mes parents sont arrivés à Jénine après avoir tout perdu durant la Nakba », dit Jowhar, dont la famille a été expulsée de Haïfa en 1948. « Nous avons fait du Camp notre propre identité, notre communauté. Toute l’histoire de notre vie s’y trouve concentrée, y compris toutes les péripéties que nous avons traversées ensemble en tant que réfugiés ». 

« Pendant la première Intifada, à la fin des années 1980 et dans les années 1990, le camp tout entier vivait comme une grande famille », se souvient Jowhar. « Nous étions tous présents pour le deuil de chacun des martyrs, et lorsque quelqu’un était arrêté, toutes les familles venaient le soutenir, et cela nous a marqué ». Lors de l’invasion de 2002, lorsque les troupes de l’occupation militaire ont détruit 300 immeubles dans le camp, les personnes déplacées ont été logées dans les maisons de leurs voisins ; toutes les maisons du camp sont devenues les maisons de tout le monde ». 

Soudain la voix de Jowhar devient enthousiaste, il agite les mains comme pour souligner son propos. « Nous avons grandi avec une expérience familiale et communautaire, à tel point que nous nous reconnaissons partout à l’extérieur comme résidents du Camp de réfugiés de Jénine, et nous nous sentons responsables les uns des autres. Ce sens de la communauté, nous l’avons gardé ici avec nous ». 

« D’une certaine manière, poursuit-il, les réfugiés ont recréé leur communauté à l’intérieur de cette petite école, une mini-version du Camp qui s’est installée dans les couloirs du bâtiment scolaire ». Alors que Jowhar raconte son histoire, son petit-fils de cinq ans sort en courant du dortoir qui est devenu un espace de vie pour six enfants, deux parents et Jowhar. Il traverse le couloir jusqu’à la cuisine située de l’autre côté de la cour, où un groupe de femmes prépare le repas du Ramadan pour la rupture du jeûne. Une autre femme étend du linge lavé sur le muret intérieur de l’école qui se trouve au-dessus du rez-de-chaussée. Le gamin se retourne et revient vers son grand-père, s’approchant et regardant timidement les caméras. Nazmi Jowhar le prend dans ses bras. « Cette proximité entre les familles est ce qui nous a permis de rester soudés et de résister pendant toutes ces années », explique-t-il. « C’est ce qui a fait de Jénine une icône de la résistance ».

Une référence à notre mémoire et notre résistance

Deux jeunes gens s’approchent d’une dame âgée dans la cour de l’école et la saluent avec respect et continuent leur chemin et sortent dans la rue. Elle s’appelle Halima, l’une des grand-mères hébergées dans l’école depuis l’expulsion. Elle vient de terminer sa prière de l’après-midi. Halima maitrise parfaitement l’anglais, et a travaillé comme enseignante lorsqu’elle était jeune, elle a passé toute sa vie dans le Camp de Jénine jusqu’au déplacement forcé il y a deux mois. « Nous avons subi des raids de l’armée d’occupation pendant trois ans, et moi j’ai aussi connu l’invasion de 2002 » dit-elle, « Mais aucune de ces invasions ne ressemblait à celle-ci. Je ne suis partie qu’après tous les autres autour de moi qui avaient quitté le quartier, et en sortant du Camp, la vue des destructions m’a été insupportable ». 

« Ils ont tout détruit, les rues étaient retournées en fossés, et plein de maisons n’étaient plus reconnaissables » poursuit-elle. « Cela me fait mal au cœur, parce que partout dans le Camp je me sens chez moi, et tous les habitants sont comme ma famille ».

« Dans le Camp, nous n’étions pas seulement socialement proche les uns des autres, mais physiquement aussi, parce que l’espace était serré, les rues étroites », explique Halima. « Plusieurs familles de différentes générations vivaient dans le même immeuble, et donc nos portes étaient toujours ouvertes pour les uns et les autres. S’il manquait à quelqu’un des épices pour la cuisine, un médicament, ou n’importe quoi d’autre, on entrait chez les voisins et demandait ce dont on avait besoin. C’était ça notre mode de vie ».

Halima témoigne comment les familles se sont encore rapprochées davantage durant les couvre-feux et les invasions militaires, et comment les liens de communauté sont devenus plus forts en traversant cette adversité. « Ce moment ici est pareil », dit-elle. « Bien que nous ayons dû tout abandonner derrière nous, je ne manque de rien depuis que je suis arrivée ici, parce que parce qu’il y a en permanence quelqu’un qui veille sur moi, soit de ma famille, soit de la communauté ».

La famille de Halima est originaire d’un village près de Haïfa, dont elle a été expulsée en 1948. « J’ai grandi consciente de ce fait, et cette conscience est la spécificité partagée de notre identité de réfugiés » explique Halima. « Où que nous allions, nous la portons avec nous. Faire partie du Camp de réfugiés de Jénine signifie que je partage le fait d’être née comme réfugiée avec tous les autres habitants du Camp. C’est un lien qui nous rattache où que nous allions ». 

Interrogée sur ses espoirs pour l’avenir, Halima soupire. « J’aimerais que nous puissions retourner au Camp. C’est là que se trouvent mes souvenirs », avoue-t-elle en tenant son Coran entre ses mains sur les genoux. Elle sourit légèrement, avant d’ajouter un détail marquant : 

« L’un de mes neveux, avec d’autres, a été autorisé par l’armée d’occupation à retourner au camp quelques semaines après le déplacement pour récupérer ce qui était possible de nos affaires. Il m’a demandé qu’est-ce qu’il pourrait me rapporter, et j’ai répondu que je voulais ma carte de provision de l’UNRWA – un rappel de qui nous sommes et d’où nous venons ».

Les cartes de provision délivrées par l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNWRA) ont été pendant de nombreuses années le seul document d’identité pour les réfugiés palestiniens, comme preuve de leur statut de réfugiés. Comme Israël a coupé les liens avec l’agence des Nations unies et continue de faire pression pour la dissoudre au niveau international, le gouvernement affirme que l’agence a perpétué le statut de réfugié des Palestiniens pendant plus de soixante-dix ans, prolongeant ainsi la crise des réfugiés. Mais pour Halima, ce sont les réfugiés qui donnent sens à la carte de l’UNRWA, et non l’inverse : 

« Pour moi, le Camp de réfugiés de Jénine est une adresse », déclare-t-elle. « Une référence de notre mémoire, de notre identité et de nos longues années de résistance. C’est pourquoi je suis fière de dire que je viens du Camp de réfugiés de Jénine, où que j’aille et c’est ce qui rend la carte de l’UNRWA importante pour moi ».

Assassiner le Camp

Après le 7 octobre, l’assaut incessant d’Israël contre l’UNRWA et les camps de réfugiés de Cisjordanie a pour but de faire disparaître cette « référence » une fois pour toutes. Le Camp de réfugiés de Jénine a été transformé en base militaire permanente pour l’armée israélienne. L’entrée du camp, autrefois célèbre pour sa structure en forme d’arche accueillant les visiteurs, a été entièrement démolie et remplacée par un monticule de terre boueuse de trois mètres de haut qui la bloque définitivement. Derrière ce monticule les immeubles encore debout ont une vue vers le monde extérieur. On entend trois tirs de mitraillettes alors que nous nous approchons, notre guide nous prévient que c’est sans doute pour nous avertir de rester à l’écart.

À quelques mètres du monticule boueux, juste en dehors du Camp de réfugiés encerclé, se trouve l’entrée du service des urgences de l’hôpital public de Jénine. Un jeune homme du Camp dans la cour de l’hôpital montre un immeuble dépassant le mur derrière l’hôpital. 

« C’était le centre de réhabilitation des handicapés, l’une des nombreuses associations du Camp » nous dit-il. « C’est vide à présent, et toutes les maisons derrière ont été démolies aussi ». 

L’espace inaccessible derrière les murs fait penser à la présence invisible de l’armée israélienne parmi les résidents du centre médical. La vue de journalistes et de caméras à l’intérieur de l’hôpital créé une tension parmi les patients et leurs familles. « Est-ce que l’armée est arrivée ? » demande un homme en sortant de sa chambre hâtivement. Une autre femme dans le couloir demande aussi : « Y a-t-il un nouveau raid ? »

En face de l’hôpital public de Jénine, on peut voir le siège local du Croissant-Rouge palestinien dont le toit a été recouvert de sacs de sable par les soldats israéliens. Le long de la rue, des médecins et des infirmières ayant terminé leur tournée quittent les lieux en vitesse en détournant le visage pour éviter d’être photographiés. Le résultat de l’opération militaire israélienne s’étend bien au-delà de la destruction matérielle et de l’expulsion du camp, en formant une barrière psychologique autour de sa périphérie et en forçant continuellement les Palestiniens à s’en éloigner.

De retour à l’école d’al-Kafif, les enfants déplacés poursuivent leur jeu sur le sable de la cour, presque inconscients des évènements dans les lieux qu’ils considèrent comme leur maison. 

« C’est ma chambre, ce sont mes jouets et là c’est le salon », dit une fillette en caressant un morceau de bois comme si c’était son oreiller ou un ours en peluche. À côté d’elle, un petit garçon fait rouler une petite voiture sur le sable en imitant le bruit du moteur. 

On lui demande : « C’est ta nouvelle maison maintenant ? » « Non », répond-elle. « C’est notre maison dans le Camp, nous y reviendrons bientôt ».  Au moment où nous partons, elle retourne jouer avec les autres enfants. Ils ressemblent pareillement à des enfants normaux, jouant dans le sable un jour d’école ordinaire.

Qassam Muaddi est journaliste pour Mondoweiss

Traduction: MD pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss

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