Israël a déclenché une guerre contre l’Iran, mais ignore comment elle va se terminer

L’attaque israélienne contre l’Iran a débuté comme une campagne contre le programme nucléaire iranien, mais elle a déjà commencé à se transformer en quelque chose de bien plus risqué : un changement de régime. Israël mise sa stratégie sur une implication profonde des États-Unis, mais des lignes de fracture entre les deux pays sont déjà visibles.

Par Abdaljawad Omar, le 14 juin 2025

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche, le 27 janvier 2020. (Photo : Flickr/Maison Blanche, par Joyce N. Boghosian)



La guerre entre Israël et l’Iran marque l’aboutissement de décennies de lutte acharnée entre Téhéran et Tel-Aviv. Il s’agit d’une guerre qui a longtemps caché son jeu, se déroulant sous forme d’assassinats, d’opérations cybernétiques et de diverses formes d’imbrications entre Damas et la mer Rouge. Ses règles n’étaient pas écrites, mais largement comprises : une escalade sans rupture totale. Mais aujourd’hui, elle se traduit par une attaque surprise des services de renseignement et de l’armée israéliens, à laquelle l’Iran a riposté en frappant des installations militaires et des infrastructures stratégiques israéliennes.

Si la capacité d’Israël à mener des frappes chirurgicales – assassinats de scientifiques nucléaires, éliminations de commandants iraniens et frappes sur des sites d’enrichissement – n’a guère été remise en cause, son horizon stratégique plus large reste quant à lui particulièrement flou.

Les communiqués officiels israéliens font référence, avec une ambiguïté rituelle, à la victoire et au refus de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, mais l’ambition sous-jacente semble à la fois plus insaisissable et plus grandiose : porter un coup si décisif qu’il paralyserait non seulement le programme nucléaire iranien, mais fracturerait également la détermination politique de la République islamique.

Cela reste toutefois loin d’être réalisé. Les installations souterraines iraniennes sont intactes et son programme d’enrichissement, loin d’être au point mort, semble désormais renforcé sur les plans idéologique et politique. Les hésitations concernant l’acquisition d’armes nucléaires seront probablement réexaminées. L’Iran, bien qu’il ait subi un coup dur qui a paralysé sa chaîne de commandement et l’a mis sur la défensive, a réussi à se remettre et à lancer plusieurs salves de missiles balistiques sur Israël.

Et pourtant, derrière cette chorégraphie opérationnelle israélienne se cache une logique plus discrète et plus souterraine. Ce n’est pas seulement l’Iran qu’Israël cherche à provoquer, mais aussi les États-Unis. Si Israël ne peut détruire Natanz ou Fordow par ses propres moyens, il peut encore réussir à créer les conditions qui pousseront Washington à agir à sa place. C’est peut-être là le véritable enjeu : non pas une confrontation directe avec l’Iran, mais l’orchestration d’un climat d’urgence et de provocation qui rend l’intervention américaine – au minimum – envisageable. En d’autres termes, les manœuvres militaires d’Israël sont un piège tendu aux États-Unis.

Israël ne se contente pas d’enchaîner des gesticulations militaires réactives ; il s’agit d’une stratégie calculée de provocations visant à créer les conditions d’une influence américaine. Israël agit ; les États-Unis, bien que nominalement non impliqués, tirent profit des retombées et invoquent même le spectre de leur propre intervention militaire comme moyen de dissuasion et monnaie d’échange.

Les frappes visent moins à obtenir des gains tactiques immédiats qu’à créer un champ de pression. Leur ambiguïté stratégique est utilisée comme une arme pour tester les lignes rouges et évaluer les réactions.

Dans ce schéma, Washington semble garder ses distances, mais son empreinte n’est jamais totalement absente. Plus Israël intensifie ses actions, plus les États-Unis peuvent se présenter comme une force modératrice, tout en resserrant l’étau sur l’Iran par des sanctions, des avertissements officieux ou des démonstrations de force dans le Golfe.

Il en résulte un double enjeu stratégique : l’Iran est destiné à se sentir assiégé de toutes parts, sans jamais savoir avec certitude d’où viendra le prochain coup.

Trump va-t-il se défiler ?

C’est du moins ce qui semble se dessiner pour l’instant entre les États-Unis et Israël. Mais les failles de cette coordination sont déjà visibles.

D’un côté, les faucons de Washington y verront une ouverture stratégique et une occasion d’affaiblir décisivement l’Iran et de redessiner l’équilibre des pouvoirs dans la région. Ils feront pression sur Trump pour qu’il agisse dans ce sens.

D’autre part, une guerre totale avec l’Iran, surtout si elle s’étend au-delà des frontières, aurait des répercussions sur les marchés mondiaux, perturbant le commerce, la production pétrolière et les infrastructures essentielles. Les avantages militaires sont éclipsés par le spectre d’un bouleversement économique, un pari que même les stratèges les plus aguerris ne peuvent ignorer. Les Ansar Allah au Yémen ont déjà prouvé qu’il était possible de fermer les routes commerciales, et l’Iran est capable de faire bien plus encore.

Mais le discours « America First » approche également d’un point d’inflexion. La rhétorique de Donald Trump, fondée sur la priorité accordée aux problèmes intérieurs, à l’intérêt national et à un nationalisme transactionnel hostile aux engagements étrangers, se trouve désormais mise à mal par la perspective, voire la réalité, d’une guerre régionale qui porte indéniablement la marque de la complicité américaine. La transition (du moins dans le discours) d’un président qui promettait de sortir les États-Unis des bourbiers du Moyen-Orient à un autre sous le mandat duquel une confrontation potentiellement historique se profile, révèle la fragile cohérence de l’identité stratégique de Trump.

Le discours du MAGA – plus de « sang pour du sable », plus de jeunes Américains mourant dans des déserts étrangers, plus de subventions illimitées à des alliés peu fiables – continue de trouver un écho bien au-delà de la base électorale de Trump. Il s’appuie sur un ras-le-bol plus profond face à la surpuissance impériale et sur la conviction croissante que les bénéfices du maintien de l’ordre mondial ne justifient plus ses coûts croissants.

Et pourtant, même si cette lassitude devient une évidence, la machine militariste persiste, externalisée à des mandataires régionaux, dissimulée derrière des euphémismes et de plus en plus menée à l’abri des regards. Cela n’est nulle part plus évident que dans le soutien indéfectible des États-Unis à la campagne israélienne à Gaza, une politique qui, malgré ses accents génocidaires, ne rencontre guère de résistance sérieuse de la part du courant politique dominant.

C’est cette dualité qui caractérise l’imaginaire stratégique américain contemporain, en particulier dans le registre trumpien. D’un côté, il y a un réalisme affiché quant aux limites de la force militaire et au poids insoutenable de la responsabilité mondiale ; de l’autre, il y a une ambition persistante de remodeler l’architecture géopolitique du Moyen-Orient par des moyens moins directs.

Dans ce schéma, la force peut être mise en réserve, mais pas l’influence. L’aspiration est de cultiver une rivalité calibrée entre les puissances régionales – la Turquie, Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Égypte. Les États-Unis cherchent à les ancrer, tant bien que mal, dans la logique gravitationnelle de la centralité américaine. Si la Pax Americana ne peut plus être imposée, une dissonance contrôlée entre les États clients peut suffire.

En outre, une autre forme de dissonance caractérise la vision du monde de Trump : elle n’est pas seulement stratégique, mais aussi psychologique. Malgré tous ses discours sur la retenue et l’intérêt national, Trump conserve un fantasme souverain de domination. Il ne recherche pas seulement l’équilibre, mais aspire à la soumission. La conviction qu’un président américain peut dicter sa loi à Poutine, Zelensky ou Khamenei – et qu’ils obéiront – est moins une politique qu’un symptôme d’un réflexe impérialiste. Elle persiste même si la structure dont elle dépend s’érode. Dans ces moments-là, Trump met de côté la logique de l’accommodement multipolaire.

La guerre actuelle déclenchée par Israël contre l’Iran est un exemple parfait de cette dissonance. Elle reflète non seulement la posture stratégique de plus en plus unilatérale d’Israël, mais aussi l’ambivalence qui caractérise le leadership américain sous Trump. Malgré ses slogans anti-interventionnistes, Trump n’a jamais été immunisé contre l’attraction gravitationnelle de l’escalade, surtout lorsqu’elle est présentée comme un test de force ou de loyauté.

En effet, le terme inventé par ses détracteurs – « TACO », pour « Trump Always Chickens Out » (Trump se dégonfle toujours) – a circulé parmi les financiers et les néoconservateurs non seulement comme une moquerie, mais aussi comme un diagnostic. Il résume bien l’oscillation entre fanfaronnades et recul, entre rhétorique de domination et impulsion à battre en retraite lorsque le coût devient tangible.

De tels moments révèlent l’alliage instable qui est au cœur de la politique étrangère de Trump : un mélange de nationalisme instinctif, de nostalgie impérialiste et d’indécision tactique. Il en résulte une posture qui cherche souvent la confrontation sans préparation et se retire des conflits sans résolution. Si l’attaque israélienne contre l’Iran visait à provoquer, elle a également testé l’élasticité des instincts de Trump en matière de politique étrangère – et les contradictions qui surgissent lorsque l’ambiguïté stratégique rencontre une détermination théâtrale.

Succès opérationnel et possible échec stratégique

Il est indéniable qu’Israël, avec le soutien tacite et explicite de ses alliés, a réussi à porter un coup sérieux à l’Iran. Les frappes ont touché profondément l’appareil militaire et sécuritaire de la République islamique, ciblant les infrastructures logistiques et les nœuds clés de la hiérarchie de commandement. Selon certaines informations, des segments du programme nucléaire iranien, ainsi que des installations militaires plus larges, auraient été endommagés ou retardés. Les victimes civiles, bien que prévisibles, ont été dûment signalées, puis discrètement intégrées dans la réthorique de la nécessité stratégique plus large.

La réaction initiale en Israël à ce qui a été perçu comme un succès opérationnel a suivi un rituel familier : une démonstration presque théâtrale de fierté militariste et d’euphorie nationaliste. Il s’agissait moins d’un calcul stratégique que d’une réaffirmation d’une identité chauvine et endurcie : « Regardez-nous, nous frappons au cœur de l’Iran et assassinons ses dirigeants et ses scientifiques. Chaque moment de l’escalade a été présenté comme une preuve d’autonomie et de puissance, même si la réalité était bien plus complexe. Sous l’exultation se cachait un malaise plus discret : chaque acte de défi mettait également en évidence des vulnérabilités stratégiques, diplomatiques et existentielles. Mais cette euphorie n’a pas duré longtemps, car l’Iran a repris le contrôle de son commandement militaire et lancé sa propre opération militaire, frappant profondément en Israël avec des missiles balistiques ciblant les infrastructures israéliennes dans les villes, et les Israéliens se sont réveillés dans un décor de destruction.

Il y a là une cruelle ironie. Un État qui a institutionnalisé la destruction des maisons, des souvenirs et des vies à Gaza crie maintenant au scandale. Il viole de manière flagrante toutes les normes – juridiques, morales, humanitaires – pour ensuite invoquer ces mêmes normes lorsque la violence atteint ses propres frontières. Du jour au lendemain, l’architecture de l’impunité qu’il a construite devient le fondement de ses griefs.

Mais une grande partie du monde voit clair dans cette hypocrisie cynique. L’exceptionnalisme, l’indignation sélective, le chagrin théâtral – tout cela sonne creux pour ceux qui ont vu une société applaudir un génocide en direct. Les larmes tombent à plat, ne trouvant écho que chez les sionistes purs et durs, les agents politiques et médiatiques qui ont longtemps servi de facilitateurs, et les sionistes chrétiens comme l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, qui ont fusionné théologie et militarisme.

Israël s’est réveillé à un moment où il pourrait être amené à rendre des comptes, mais l’histoire nous enseigne que son establishment militaire et les structures sociales et affectives qui le soutiennent sont largement imperméables à la réflexion. En fait, ils sont activement hostiles à la notion même de rendre des comptes. L’idée de limites – qu’elles soient en matière de force, de légitimité ou de conséquences – est inconfortable dans un système fondé sur la présomption d’impunité et de suprématie.

Pendant des années, la propagande israélienne a dépeint l’Iran comme une menace irrationnelle et théocratique. Mais alors, qu’est-ce qu’Israël, si ce n’est une société gouvernée par un messianisme théologique armé d’une technologie militaire et de surveillance de pointe ? La différence est qu’il est soutenu sans réserve par les élites libérales et conservatrices de tout l’Occident, avec un soutien institutionnel important en matière d’armement et de couverture diplomatique.

Et bien sûr, c’est un État doté de l’arme nucléaire, engagé dans une guerre génocidaire, qui continue pourtant de revendiquer une moralité sans faille. L’ironie est aussi amère que révélatrice : la caricature projetée sur l’Iran est devenue le miroir de sa propre réalité.

Un vieil adage nous met en garde : on peut déclencher une guerre, mais on ne peut pas savoir comment elle finira. Israël semble déterminé à tester cette vérité.

Israël mise sa stratégie sur l’influence américaine et la possibilité d’une intervention finale des États-Unis. Ce qui a commencé comme une campagne ciblée contre le programme nucléaire iranien a déjà commencé à se transformer, tant dans le discours que dans les ambitions, en quelque chose de beaucoup plus risqué : un changement de régime. Les objectifs changent, les enjeux s’intensifient, non seulement pour la région, mais aussi pour la société israélienne elle-même, qui aspire à la domination, craint de devoir rendre des comptes et se méfie profondément du jugement de Netanyahu.

Malgré cela, la guerre se poursuit ; d’autres opérations israéliennes contre l’Iran susceptibles de provoquer de nouveaux chocs et de semer la terreur sont en cours, tandis que l’Iran utilise désormais ses diverses capacités militaires pour ébranler la confiance dans le bouclier antimissile et les défenses aériennes d’Israël.

Alors que la guerre régionale fait la une des journaux, Israël poursuit sa campagne d’anéantissement à Gaza, coupant les lignes Internet, bombardant des quartiers et rasant ce qu’il reste de la bande de Gaza. La guerre peut être présentée comme une épreuve de force, de volonté et de calcul stratégique dont l’issue est incertaine, mais ses conséquences sont brutalement inscrites sur les corps des Palestiniens. L’horizon de cette guerre plus large, aussi abstrait qu’il puisse paraître dans les cercles politiques, se dessine de manière violente et inoubliable dans la vie des Palestiniens de Gaza et, de plus en plus, en Cisjordanie également. C’est là l’actuelle addiction d’Israël aux possibilités offertes par la guerre : éliminer les Palestiniens, entraîner les États-Unis dans une guerre régionale et attendre que le messie vienne le racheter.


Abdaljawad Omar est un universitaire et théoricien palestinien dont les travaux portent sur la politique de résistance, la décolonisation et la lutte palestinienne.


Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss

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