Alors que Gaza meurt de faim, GoFundMe est accusé de bloquer des «millions de dollars » collectés sur sa plate-forme

GoFundMe est accusé de restrictions injustes et de gels financiers des collectes de fonds pour la Palestine.

Par Al Jazeera, le 26 juin 2025

Jana Ayad, une Palestinienne sous-alimentée, sur un lit de l’hôpital de campagne de International Medical Corps, pendant le conflit Israël-Hamas, à Deir el-Balah, dans le sud de Gaza, le 22 juin 2024 [Mohammed Salem/Reuters]


Les dirigeant.es caritatif.ves, les militant.es et les Palestinien.nes désespéré.es à Gaza condamnent le site de financement participatif d’avoir fermé ou bloqué les retraits d’argent des pages de collecte de fonds liées à la Palestine – et accusent ses patrons d’avoir « du sang sur les mains ».

Malgré les questions d’Al Jazeera, l’entreprise n’a pas révélé le montant des fonds recueillis pour Gaza sur sa plate-forme qui ont soit été bloqués dans son système, soit remboursés aux donateur.trices.

L’entreprise a cependant révélé à Al Jazeera que plus de 300 millions de dollars ont été collectés sur la plate-forme pour les Palestinien.nes et les Israélien.nes depuis les attaques du Hamas contre Israël en 2023 et le début de la guerre israélienne contre Gaza.

Hala Sabbah, fondatrice du groupe d’entraide The Sameer Project, a déclaré qu’en septembre, plus de 250 000 dollars de dons à son organisation avaient été remboursés à ses donateur.trices.

La travailleuse humanitaire basée à Londres a qualifié la fermeture de sa page GoFundMe de « catastrophe », qui empêche son association de fournir de l’aide d’urgence dans l’enclave.

Le projet Sameer gère un camp de personnes déplacées à Deir el-Balah, et fournit des soins de santé et des produits de première nécessité à ses résidents.e ; tout cela financé par les dons qui, jusqu’à présent, avait été collectés par l’intermédiaire de GoFundMe, soit plus d’un million de dollars. L’association finance également de la nourriture, de l’eau, des abris et des vêtements pour les habitant.es de Gaza.

Sabbah déclare qu’elle est « traitée comme une moins que rien » par GoFundMe, alors que la page de son association ont rapporté environ 44 000 dollars en frais de transaction à la société.

« Notre page sur GoFundMe disposait de mises à jour quotidiennes avec des ventilations complètes des coûts de chaque initiative que nous avons réalisée – tout était bien documenté, avec des reçus », déclare-t-elle.

« Ces informations – y compris tous les transferts – ont été transmises à GoFundMe, malgré cela ils veulent quand même fermer notre page. »

GoFundMe notifie aux organisateur.trices de pages qu’il y existe un processus d’ « examen » quand sont lancées des collectes de fonds liées à la Palestine – ou « au conflit au Moyen-Orient », comme il est formulé par l’équipe de conformité de la société dans des courriels vus par Al Jazeera. L’entreprise affirme que cela fait partie de son « processus de vérification standard », mais des détracteur.trices disent qu’elle semble limiter de manière excessive les pages liées à Gaza, bien plus que celles qui s’appliquent à d’autres causes, comme Israël ou l’Ukraine.

GoFundMe a refusé de publier les chiffres qui montrent combien de collectes de fonds israéliennes ou ukrainiennes ont été clôturées, comparées à celles de Gaza.

Contrôles intrusifs

Les réseaux sociaux sont inondés de pro-palestinien.nes témoignant de la fermeture de leurs pages sur le site. Les personnes collectant des fonds en faveur d’Israël et de l’Ukraine ne semblent pas subir les mêmes contrôles. Et lorsque c’est le cas, des campagnes médiatiques peuvent rapidement forcer GoFundMe à agir. Une collecte de fonds ukrainienne qui avait été fermée en mars 2022 a été rétablie le mois suivant après une couverture médiatique de l’affaire.

Le processus de contrôle de l’entreprise, long et intrusif, entraîne souvent la fermeture des collectes de fonds pour Gaza ainsi que le remboursement de l’argent aux donateur.trices ou encore la mise en « pause » de certaines pages, empêchant les organisateur.trices de la page d’accéder aux comptes jusqu’à la fin de l’examen.

Une collecte de fonds basée aux États-Unis soutenant le refuge pour animaux de Sulala à Gaza indique qu’environ 50 000 dollars ont été remboursés aux donateur.trices lorsque sa première page a été fermée. L’équipe à l’origine de la collecte de fonds a ensuite créé une autre page sans mentionner spécifiquement Gaza ou la Palestine. Elle n’a pas été remarquée par GoFundMe, ni examinée ou fermée, et a pu fonctionner des mois sans interruption.

Dans le cas du projet Sameer, l’équipe de conformité de GoFundMe a déclaré être préoccupée par la manière dont les fonds étaient distribués et a déclaré que la documentation fournie par Sabbah n’était pas « précise, complète ou claire ». Un courriel à Sabbah a ajouté qu’il y avait des « différences significatives » entre les informations partagées et la manière dont les fonds étaient distribués aux bénéficiaires.

Avant de fermer la page, l’équipe de mise en conformité a demandé des informations personnelles sur la personne qui recevait des fonds, des preuves de déclarations de virements bancaires et des détails sur les organisations partenaires, ce que Sabbah déclare avoir fourni.

« Nous avons passé des semaines à nous battre, et ils nous ont complètement ignoré.es – nous refusant même l’accès à nos listes de donateur.trices », a déclaré Sabbah à Al Jazeera.

« Des gens peuvent lever des fonds pour aider l’armée israélienne… et leurs pages ne sont pas fermées. Mais nous essayons de lever des fonds pour des couches pour bébé et des médicaments qui sauvent des vies, et nous sommes contrôlé.es et fermé.es. »

« Des enfants dans notre camp sont sur le point de mourir. Cette entreprise a du sang sur les mains. »

L’association d’entre-aide – qui porte le nom de l’oncle de Sabbah décédé en janvier à Gaza – déclare avoir fourni plus de 800 000 litres d’eau (211 330 gallons), 100 000 dollars d’aide en espèces, 850 tentes et des traitements médicaux pour 749 enfants à travers l’enclave.

Elle transfère de l’argent à des intermédiaires via des sites de change temporaires et en envoyant de l’argent directement aux médecins ou aux pharmacies.

Les sites internet de financements participatifs sont depuis des mois l’un des seuls moyens d’aider celles et ceux pris au piège à Gaza.

La famine s’installe encore davantage dans l’enclave, l’aide humanitaire est bloquée pendant de longues périodes, l’infrastructure civile est en ruine et les banques et les distributeurs automatiques de billets ont été détruits ou ont arrêté leurs opérations.

Sabbah reproche à GoFundMe de ne pas avoir justifié la fermeture de sa page malgré l’énorme montant que l’entreprise a gagné en frais traitement des paiements grâce aux pages de l’association . La société facture 30 cents par don et déduit 2,9 % du total de la collecte.

Il n’y a plus de services bancaires à Gaza, mais il y a des bureaux de change – souvent des gens qui utilisent des distributeurs automatiques de billets POS (point of service) facturant des taux d’intérêt exorbitants – et la possibilité d’échanger des crypto-monnaies contre des devises physiques, dans un contexte de pénuries critiques de ces dernières.

Sans une aide régulière dans l’enclave, la plupart des organismes humanitaires comptent sur l’envoi d’argent à des intermédiaires par ces voies limitées, qui distribueront des produits de premières nécessité et des fournitures médicales.

Des conserves alimentaires, des tentes et des produits de santé sont en vente sur les marchés de Gaza. Mais l’argent liquide est rare, les stocks sont extrêmement limités et la plupart des gens n’ont pas les moyens de payer. Après avoir rompu l’accord de cessez-le-feu avec le Hamas négocié en janvier, Israël a repris ses bombardements et a rétabli un blocus de l’aide humanitaire pendant des mois.

Aujourd’hui, l’aide n’atteint l’enclave que par le biais de la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), soutenue par les États-Unis et fortement critiquée. Des centaines de Palestinien.nes désespéré.es ont été tué.es par les forces israéliennes sur les sites d’aide du GHF.

Traité.es comme des animaux

Tous deux encore piégés à Gaza, Mostafa Abuthaher et son frère Yahya Fraij, âgé de 30 ans, ont créé à deux reprises des pages GoFundMe, et à chaque fois, l’entreprise les a fermées.

Yahya a perdu sa maison et trois de ses cousins dans un assaut israélien, et maintenant sa famille survit dans une seule tente de fortune près de la plage al-Mawasi dans le sud de Gaza.

Sa fille de six mois est née pendant la guerre. Yahya explique à Al Jazeera qu’elle n’a rien vécu d’autre que de la souffrance dans sa courte vie – et qu’il a dû la protéger du froid extrême et du traumatisme des bombardements israéliens.

« Ma fille et moi sommes confronté.es à la mort presque tous les jours », raconte-t-il. « Et maintenant nous n’avons plus rien – pas même une tente. La guerre nous a tout pris. »

« Nous sommes traité.es comme des animaux et insulté.es par le monde depuis 20 mois. »

Les deux frères avaient recueilli plus de 12 000 dollars pour subvenir aux besoins de leur famille jusqu’à ce que leur première page soit soudainement fermée. L’entreprise les a alors empêché de retirer près de 5 000 dollars.

Dans un échange de courriers électroniques avec GoFundMe, un responsable de la conformité a déclaré que la page de Mostafa avait enfreint les conditions d’utilisation de l’entreprise pour « conduite interdite », qui punit les collecteurs de fonds qui sont « frauduleux, trompeurs, inexacts, malhonnêtes ou incohérents ».

Il lui a été demandé d’envoyer une pièce d’identité avec photo, de lui indiquer son emplacement et d’expliquer pourquoi sa description de page avait si souvent changé et comment les fonds seraient utilisés. Puis sa page a été fermée, après quoi il a exprimé son étonnement et accusé la plate-forme de parti pris.

Les frères racontent que de nombreuses personnes à Gaza créent des pages GoFundMe en raison de la taille et de la réputation de la plate-forme, puis se retrouvent « coincées » une fois leur page prise dans le terrible processus de contrôles. Les détracteur.trices de GoFundMe disent que les campagnes de collecte de fonds pour Israël semblent être en mesure d’éviter des interventions similaires de la part de l’équipe de conformité de la société.

D’autres appels à financements sur le site internet déclarent qu’ils espèrent lever des fonds pour les « équipements » qui soutiennent l’armée israélienne, ou encore « la formation » et les voyages des nouvelles recrues.

Une page levant des fonds pour des lunettes de snipers et autres équipements pour « protéger » le kibboutz Kishorit, dans le nord du pays, semble enfreindre les conditions d’utilisation du site, mais a été active pendant près d’un an avant de ne plus devenir accessible.

Les conditions d’utilisation interdisent la collecte de fonds pour « des armes destinées à être utilisées dans un conflit ou par un groupe armé ».

Sabbah a ajouté qu’il n’y avait aucune garantie que l’argent provenant de pages similaires de cagnottes pour des « équipements » ou pour la « sécurité » ne sera pas utilisé pour acheter des armes, ceci à une époque où le gouvernement israélien arme activement ses citoyen.nes.

Deux poids, deux mesures?

Al Jazeera a posé plusieurs questions à GoFundMe, demandant combien de cagnottes liées à Gaza y ont été créées, quelles sommes avaient été collectées, le nombre indiqué sous les rubriques « transferts mis en pause » et « total supprimé ou retiré ». Nous avons également demandé à la société de fournir des chiffres similaires à l’intention d’Israël et de l’Ukraine.

Au moment où nous rédigeons cet article, GoFundMe refuse toujours de fournir les informations et les données spécifiques que nous avons demandées. Un porte-parole a déclaré: «GoFundMe a contribué à recueillir et à fournir plus de 300 millions de dollars de donateur.trices de plus de 215 pays et juridictions, afin de soutenir les individus et les organisations qui aident celles et ceux qui sont à la fois à Gaza et en Israël.

« Toute accusation de deux poids, deux mesures est entièrement infondée et contraire aux valeurs qui guident notre plate-forme. »

«Toute décision de supprimer une cagnotte de la plate-forme n’est jamais prise à la légère et est explicitement informée par nos conditions d’utilisation. Prendre de telles mesures est difficile, mais cela protège notre capacité à soutenir les personnes qui collectent des fonds pour aider les autres. »

Amr Shabaik, directeur juridique du Council for American Islamic Relations (CAIR), explique à Al Jazeera que la question fondamentale avec des plate-formes telles que GoFundMe était « l’application partiale des règles » – un comportement qui se retrouve dans d’autres formes de censure numérique depuis le 7 octobre.

« La discrimination algorithmique et le ciblage, recherchant certains épithètes ou catégories – comme Gaza ou la Palestine, particulièrement au cours de ces 18 derniers mois – signifie que certaines pages font l’objet d’une surveillance élevée et injuste, et que d’autres cagnottes non », explique-t-il.

« Toutes les plates-formes ont leurs règles et réglementations, mais elles les appliquent de manière disproportionnée et injuste à l’égard des Palestinien.nes. »

«Il existe clairement une politique de deux poids, deux mesures. Si vous empêchez activement de l’aide humanitaire – intentionnellement ou non – d’atteindre Gaza, il est difficile de dire que vous ne soutenez pas un génocide. »

Shabaik se réfèrent aux études menées par Human Rights Watch (HRW), The Arab Centre for the Advancement of Social Media et Palestine Legal qui détaillent le ciblage excessif des pages ou des comptes pro-Palestine par les plate-formes.

HRW déclare qu’entre octobre et novembre 2023, 1 049 messages pro-palestiniens sur Facebook et Instagram ont été retirés par le propriétaire de la plate-forme Meta. Palestine Legal affirme qu’entre le 7 octobre et le 31 décembre 2023, l’organisation a reçu 1 037 demandes d’appui juridique de la part de personnes « ciblées pour leur plaidoyer en faveur de la Palestine ». The Arab Centre for the Advancement of Social Media a documenté plus de 1 639 « infractions à la censure » dans son rapport annuel 2023, y compris le retrait de contenu et les suspensions de comptes.

En décembre dernier, Industrial Workers of the World (IWW) Freelance Journalists’ Union a déclaré que GoFundMe avait empêché 6 000 dollars de financer le Syndicat des journalistes palestiniens avec la fermeture de sa cagnotte. Cela malgré le fait que l’organisation est basée à Ramallah en Cisjordanie occupée, et non à Gaza.

Un délégué syndical, que l’on appellera « Arv » car il désire garder l’anonymat, a déclaré à Al Jazeera que l’argent aurait permit d’acheter des casques de protection, des gilets de presse et d’autres appareils de sécurité pour les journalistes travaillant sur le territoire. Il a ajouté que GoFundMe a déclaré que la collecte de fonds avait été fermée en raison d’un manque de respect de « règles et réglementations » non spécifiées.

En décembre, un porte-parole du Syndicat a déclaré sur sa page Twitter : « Tout au long de la collecte de fonds, nous avons reçu une douzaine de demandes d’informations supplémentaires de la part de GoFundMe, qui ont toutes reçu une réponse aussi complète et aussi rapidement que possible, étant donné la guerre en cours ».

Arv ajoute que le Syndicat a été poussé à chercher d’autres plate-formes de collecte de fonds en raison de la difficulté de travailler avec GoFundMe.

« Les utilisateur.trices actuel.les de GoFundMe devraient faire la même chose, avant de se retrouver dans une situation kafkaïennes », déclare-t-il.

L’équipe de conformité de GoFundMe a demandé leurs informations commerciales, telles que des comptes bancaires. Et même après avoir informé le Syndicat que les informations avaient été acceptées, la page est demeurée fermée.

GoFundMe se vante d’être la première plate-forme mondiale de financement participatif, mais elle ne permet la création de collectes de fonds que dans 20 pays (ne comprenant pas Israël, l’Ukraine ou la Palestine) – ce qui signifie que les habitant.es de Gaza dépendent d’intermédiaires à des milliers de kilomètres s’ils/elles veulent recevoir des dons.

Toutes les personnes interrogées pour cet article, ainsi que d’autres militant.es approuvent le boycott de la plate-forme. Sabbah dit qu’elle a depuis commencé à utiliser le site australien de financement participatif Chuffed, qui a examiné sa documentation et l’a rapidement autorisée à retirer l’argent de la cagnotte, ce qui lui a permis de poursuivre le travail de son association à Gaza.

La plate-forme affirme qu’elle se charge pour les collecteur.trices de régler les problèmes de vérification avec les prestataires de paiement afin d’empêcher le gel ou le remboursement des pages.

Jennie Smith, directrice générale de Chuffed, a déclaré: «Nous avons aidé les collecteur.trices de fonds à migrer de GoFundMe à Chuffed par milliers au cours de l’année dernière et avons pu constater par nous-mêmes les dégâts causés par la fermeture de leurs cagnottes sur GoFundMe.»

Yahya décrit la vie de sa famille dans leur tente de fortune. Il va chercher à pied de l’eau tous les jours et couvre bien sa petite fille lors des nuits froides d’hiver, craignant qu’ils ne se réveillent pas le matin.

Il dit que sa famille aurait peut-être pu fuir l’enclave si GoFundMe lui avait permis de retirer l’argent qu’il avait collecté.

« J’essaie de ne pas penser au fait qu’on pourrait perdre notre argent », nous dit Yahya. « Si je n’arrêtais pas de penser à quel point tout est terrible, je ne serais pas en vie maintenant.

« Mais cela vous donne l’impression que tout le monde conspire contre nous. Ils nous laissent mourir lentement. »


Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

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