Par Ruwaida Amer, une journaliste indépendante originaire de Khan Younis. Le 21 Juillet 2025.
Mon corps se détériore. Ma mère s’effondre d’épuisement. Mon cousin frôle la mort chaque jour pour un maigre morceau d’aide. Les enfants de Gaza meurent sous nos yeux, et nous sommes impuissants à les aider. J’ai si faim.

Huda Abu Al-Naja, 12 ans, accompagnée de sa mère, reçoit un traitement contre la malnutrition à l’hôpital Nasser, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 25 juin 2025.
(Photo : Doaa Albaz / Activestills)
Je n’ai jamais prononcé ces mots avec autant de vérité qu’aujourd’hui. Ils portent une humiliation que je n’arrive pas à décrire pleinement. À chaque instant, je me surprends à espérer : si seulement tout cela n’était qu’un cauchemar. Si seulement je pouvais me réveiller et que tout soit terminé.
Depuis le mois de mai dernier, après avoir été contrainte de fuir ma maison pour trouver refuge chez des proches dans le camp de réfugiés de Khan Younès, j’ai entendu ces mêmes mots prononcés par d’innombrables personnes autour de moi. La faim ici ressemble à une attaque contre notre dignité, une contradiction cruelle dans un monde qui se vante de progrès et d’innovation.
Chaque matin, nous nous réveillons avec une seule idée en tête : comment trouver quelque chose à manger. Mes pensées vont immédiatement à notre mère malade, qui a subi une opération de la colonne vertébrale il y a deux semaines et a besoin de nutrition pour se rétablir. Nous n’avons rien à lui offrir.
Et puis, il y a ma petite nièce et mon neveu, Rital, 6 ans, et Adam, 4 ans, qui réclament du pain sans arrêt. Nous, les adultes, essayons de supporter notre propre faim pour économiser le moindre reste pour les enfants et les personnes âgées.
Depuis qu’Israël a imposé un blocus total sur Gaza début mars (qu’il n’a que très légèrement assoupli fin mai), nous n’avons pas goûté à de la viande, des œufs ou du poisson. En réalité, nous avons perdu près de 80 % de notre alimentation habituelle. Nos corps s’effondrent. Nous nous sentons constamment faibles, distraits, déséquilibrés. Nous devenons facilement irritables, mais la plupart du temps, nous restons simplement silencieux. Parler consomme trop d’énergie.
Nous essayons d’acheter ce que nous trouvons sur les marchés, mais les prix deviennent intenables. Un kilo de tomates coûte maintenant 90 shekels (plus de 25 $). Les concombres : 70 shekels le kilo (environ 20 $). Un kilo de farine : 150 shekels (45 $). Ces chiffres sont révoltants, cruels.
Nous survivons avec un seul repas par jour : généralement du pain, fait avec la farine que nous avons pu trouver. Si nous avons de la chance, le déjeuner peut contenir un peu de riz, mais cela ne suffit pas à nous rassasier. Nous essayons de garder un peu de nourriture pour notre mère, quelques légumes peut-être, mais ce n’est jamais assez. La plupart du temps, elle est trop faible pour se lever, trop épuisée même pour prier.
Nous ne sortons presque plus de la maison, de peur que nos jambes ne nous trahissent. C’est déjà arrivé à ma sœur : en cherchant dans les rues quelque chose, n’importe quoi, pour nourrir ses enfants, elle s’est soudainement effondrée. Son corps n’avait même plus la force de rester debout.
Trois générations de faim
Dans le camp, j’ai compris la véritable cruauté de ce génocide : l’encombrement étouffant, les masses de réfugiés chassés de chez eux, et les histoires sans fin de faim. Je vis actuellement chez ma tante, qui nous a accueillis après notre déplacement et nous héberge depuis deux mois. Comme presque toutes les maisons du camp, la sienne a été presque totalement détruite par les attaques israéliennes. Ses frères et sœurs ont travaillé jour et nuit pour la réparer autant que possible, parvenant à rendre une pièce habitable.

Une femme palestinienne déplacée nourrit des enfants à Al-Mawasi, dans le sud de la bande de Gaza, le 13 juillet 2025.
(Photo : Doaa Albaz / Activestills)
La maison déborde d’enfants, chacun vivant sa propre lutte contre la faim. Mon cousin aîné, Mahmoud, est père de quatre enfants. Il a perdu près de 40 kilos ces derniers mois. Les signes de malnutrition sont visibles sur son visage pâle et son corps émacié.
Chaque jour avant l’aube, Mahmoud part vers les centres de distribution d’aide, gérés par les Américains, risquant sa vie pour ramener un peu de nourriture à ses enfants affamés. Depuis que je vis ici, il me raconte chaque jour les mêmes histoires déchirantes.
« Aujourd’hui, j’ai dû ramper à quatre pattes dans une foule de milliers de personnes, » m’a-t-il dit récemment, en montrant un sac contenant des miettes de nourriture qu’il avait réussi à récupérer. « J’ai ramassé ce qui était tombé au sol, lentilles, riz, pois chiches, pâtes, même du sel. Mes os me font mal d’avoir été piétiné, mais je dois le faire pour mes enfants. Je ne supporte pas d’entendre leur faim. »
Un jour, Mahmoud est rentré bredouille. Son visage était blême, il semblait prêt à s’effondrer. Il m’a raconté que l’armée israélienne avait ouvert le feu sans avertissement. « Le sang d’un jeune homme à côté de moi a éclaboussé mes vêtements, » a-t-il dit. « Pendant un instant, j’ai cru que c’était moi qui avais été touché. Je me suis figé, j’étais certain qu’une balle était dans mon corps. »
Le jeune homme est tombé juste devant lui, mais Mahmoud n’a pas pu s’arrêter pour l’aider. « J’ai couru plus de six kilomètres sans me retourner. Mes enfants ont faim et m’attendent, » disait-il, la voix brisée, « mais ils ne seraient pas heureux si je rentrais mort. »

Un Palestinien blessé récupère de l’aide humanitaire livrée par des organisations internationales à Gaza-Ville, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 juin 2025.
(Photo : Yousef Zaanoun / Activestills)
Mon autre cousin, Khader, a 28 ans. Il a une fille de 2 ans, et sa femme est enceinte. Il est rongé d’inquiétude pour l’enfant à naître, prévu dans deux mois. Sa femme ne mange pas correctement, et chaque jour il se tait, torturé par les mêmes questions : cette famine va-t-elle nuire à ma femme ? L’enfant sera-t-il en bonne santé ou malade ?
Sa fille de 2 ans, Sham, pleure toute la journée de faim. Elle supplie pour du pain, n’importe quoi d’autre que le riz, les lentilles, et les haricots fades qui lui donnent mal au ventre.
Un jour, un ami de Khader lui a offert une poignée de raisins pour elle. C’était un petit miracle. Khader s’est agenouillé devant Sham et lui a tendu les raisins, mais elle les a juste regardés, jouant avec sans les manger. Elle ne les reconnaissait pas : en deux ans de vie à Gaza, elle n’avait jamais vu de raisin.
Ce n’est que lorsque son père en a mangé un en souriant qu’elle a timidement fait de même. Elle a mâché. Puis elle a ri.
Corps en train de céder
Je me tiens souvent à la porte de la maison, observant les enfants du camp. Ils passent leur temps assis par terre, regardant dans le vide les passants. Quand je demande à l’un d’eux d’aller m’acheter une carte internet pour que je puisse travailler, ou appeler ma nièce chez les voisins, ils me répondent d’une voix basse, fatiguée. Ils me disent qu’ils ont faim. Qu’ils n’ont pas eu de pain depuis des jours.
Je n’ai que 30 ans, mais je ne suis plus la femme énergique que j’étais. Je travaillais de longues heures comme enseignante et journaliste, mais depuis le début de cette guerre, je n’ai pas eu une seule minute de répit. J’alterne entre les tâches épuisantes de la maison, m’occuper de ma mère et de ma famille, tout en essayant de continuer à documenter et écrire ce qui se passe autour de moi. Mais depuis environ un mois, j’ai perdu la capacité de suivre les informations. Ma concentration me fait défaut. Mon corps s’épuise. Je souffre d’anémie à force de ne manger que des lentilles et légumineuses. Et depuis deux jours, je n’arrive plus à avaler à cause d’une inflammation grave de la gorge, conséquence de notre dépendance au dukkah et aux piments rouges épicés pour calmer la faim.

Une femme palestinienne déplacée prépare du pain dans sa tente, à Al-Mawasi, dans le sud de la bande de Gaza, le 13 juillet 2025.
(Photo : Doaa Albaz / Activestills)
Mahmoud, un photographe de 28 ans qui travaille avec moi sur des reportages vidéo, souffre aussi. « Je n’ai rien mangé depuis deux jours, à part de la soupe, » m’a-t-il confié récemment. « Je n’ai pas l’énergie pour travailler. » Personne ne l’a. Travailler pendant un génocide exige une force impossible à maintenir. La famine a paralysé la productivité de tous ceux qui travaillent à Gaza.
Hier, j’ai accompagné ma mère à l’hôpital Nasser pour une séance de physiothérapie après son opération. En chemin, nous avons vu des dizaines de personnes incapables de marcher plus de quelques mètres sans devoir se reposer. Ma mère était pareille : ses jambes étaient trop faibles. Elle s’est assise sur une chaise en plastique au bord de la route, rassemblant le peu d’énergie qu’il lui restait pour continuer.
Alors que nous marchions encore, nous avons entendu des cris. Des jeunes hommes et femmes couraient en hurlant de joie : « Des camions de farine sont dans la rue ! » Une immense foule s’est formée. Les gens couraient désespérément vers les camions pour tenter de récupérer un sac de farine.
C’était le chaos. Aucun encadrement pour garantir une distribution équitable et sûre. Nous avons vu la foule se précipiter vers des zones dangereuses, sous contrôle de l’armée israélienne, juste pour un peu de farine.
Certains sont revenus avec des sacs. D’autres ont été tués. Nous avons vu des corps être portés sur les épaules d’hommes, abattus là même où l’aide était censée les sauver.

Des Palestiniens évacuent un homme blessé par des tirs israéliens alors qu’il tentait de récupérer de l’aide alimentaire sur la rue Al-Rashid, dans le nord de Gaza-Ville, le 16 juin 2025.
(Photo : Yousef Zaanoun / Activestills)
18 morts en 24 heures
Après la séance de physiothérapie, nous avons quitté l’hôpital et sommes passées devant des femmes en larmes, pleurant leurs enfants affamés, mourant sous nos yeux. Une femme, Amina Badir, hurlait en serrant dans ses bras sa fille de 3 ans.
« Dites-moi comment sauver ma fille Rahaf de la mort, » criait-elle. « Depuis une semaine, elle ne mange qu’une seule cuillerée de lentilles par jour. Elle souffre de malnutrition. Il n’y a pas de traitement, pas de lait à l’hôpital. On lui a enlevé son droit de vivre. Je vois la mort dans ses yeux. »
Selon le ministère de la Santé à Gaza, le nombre de morts dus à la faim et à la malnutrition depuis le 7 octobre s’élève désormais à 86 personnes, dont 76 enfants. Hier, il a annoncé que 18 personnes étaient mortes de faim au cours des seules 24 dernières heures. Le personnel médical a organisé un sit-in à l’hôpital Nasser pour demander une intervention internationale avant que davantage de personnes ne meurent de faim.
Je n’ai pas réussi à trouver de taxi pour nous ramener à la maison. Ma mère attendait à la porte de l’hôpital pendant que je cherchais un moyen de transport, mais le carburant est rare et les taxis sont presque inexistants. J’ai passé une heure entière à chercher.
Quand je suis revenue, j’étais étourdie et faible. Je me suis effondrée. J’ai essayé de rester forte pour ma mère, mais il n’y avait personne d’autre avec nous. Autour de moi, je voyais des gens s’évanouir partout. Un homme m’a dit :
« Si on avait de la vraie nourriture, votre mère ne serait pas tombée aussi malade. »Nous essayons tous de nous réconforter les uns les autres au milieu de cette famine interminable. Sur Facebook, les gens expriment leur colère, écrivant post après post sur la politique israélienne de famine qui a mis Gaza à genoux.
Nous ne pouvons plus faire les choses les plus simples que les gens du reste du monde accomplissent chaque jour. La faim nous a tout pris.
Traduction : ST pour Agence Media Palestine
Source : +972 Magazine



