Famine à Gaza : Il est plus facile d’être tué par une frappe aérienne que de regarder ses enfants mourir de faim.

Par Ahmed Aziz, le 26 Juillet 2025.
Ahmed Aziz est un journaliste palestinien basé sur la bande de Gaza.

Au milieu d’une famine provoquée par l’homme, des familles palestiniennes affamées affrontent l’impensable : des enfants et des personnes âgées mendiant du pain, des parents priant pour la mort, et un monde qui regarde en silence.

La mère d’Abdul Jawad al-Ghalban, un Palestinien de 14 ans mort de faim, pleure près de son corps enveloppé dans un linceul à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 22 juillet 2025 (AFP).

Chaque matin qui se lève sur la bande de Gaza n’apporte rien d’autre que plus de faim, plus d’effondrement et un sentiment croissant de désespoir.

Depuis plus de trois mois, plus de deux millions de personnes endurent une catastrophe sans précédent, une véritable famine dans tous les sens du terme, au milieu d’une guerre impitoyable, d’un siège implacable et d’un silence international impardonnable.

La famine à Gaza est devenue une réalité quotidienne. Ce n’est plus seulement une sensation de privation ; elle se manifeste par des personnes qui s’effondrent dans les rues d’épuisement.

Enfants, femmes, personnes âgées, personne n’est épargné. Nous avons vu, de nos propres yeux, des corps affaissés sur les trottoirs, des vies perdues devant les ruines de boulangeries ou aux points de distribution d’aide qui ne livrent jamais.

Le prix d’un kilo de farine a dépassé les 30 dollars, tandis qu’un kilo de sucre coûte désormais plus de 130 dollars. La plupart des aliments sont soit totalement introuvables, soit si rares qu’ils semblent imaginaires.

Le drame ne réside pas seulement dans les prix, mais dans l’absence de produits essentiels. Les gens ne refusent pas d’acheter : il n’y a plus rien à acheter. Il n’y a plus d’huile, plus de riz, plus de pain, même pas une boîte de thon. Ce qui apparaît parfois, c’est une poignée de poivrons rouges ou une bouteille de liquide vaisselle, une ironie macabre face à la faim. La famine à Gaza se manifeste par des personnes qui s’effondrent dans les rues, épuisées jusqu’à l’extrême.

Des zones considérées comme « sûres », comme le nord de Rafah ou le quartier de Qataneh, se sont transformées en zones de mort. Les civils affamés qui s’y rendent dans l’espoir de trouver de l’aide sont pris pour cibles.

Selon les Nations Unies, les forces israéliennes ont tué plus de 1 000 Palestiniens depuis la fin du mois de mai alors qu’ils tentaient d’accéder à de l’aide alimentaire. Des dizaines d’autres continuent d’être tués chaque jour.

Comme l’a averti l’ancien chef humanitaire de l’ONU, Martin Griffiths, cette famine délibérée constitue « le pire crime du XXIe siècle ».

Peut-être l’image la plus bouleversante est-elle celle du nourrisson Yahya al-Najjar, âgé de seulement quelques mois, mort de malnutrition sévère. Son petit corps n’était plus que des os recouverts d’une peau translucide, une vision déchirante, sous les yeux du monde entier, au cœur de la Palestine.

Faim insupportable

Nous ne parlons plus de la faim comme d’un concept abstrait. Les enfants crient désormais chaque jour : « Nous voulons du pain ! » « Nous voulons manger ! » Mais personne ne les nourrit. Mes petits cousins, âgés de seulement cinq ans, se réveillent à l’aube en suppliant leur père de leur ramener un morceau de pain, mais il n’en a pas les moyens. Une simple miche est devenue un luxe.

Certains pères fuient désormais leur tente, incapables de supporter le regard de déception dans les yeux de leurs enfants.

J’ai vu une mère prier pour que ses enfants meurent, simplement parce qu’elle ne pouvait plus les nourrir. D’autres s’assoient à l’entrée de leur tente, les larmes aux yeux, murmurant des prières brisées : « Ô Dieu, prends-les… délivre-les de cette souffrance. »

Dans les rues, les gens ne marchent plus. Ils traînent leur corps. La faiblesse est telle que leurs jambes ne les portent plus. Les visages sont creux, vidés de toute vie. Les enfants sont squelettiques. Les hommes, pâles et émaciés, déplacent leurs os dans un silence lourd.

J’ai vu de mes propres yeux un vieil homme, de plus de 70 ans, demander à un jeune homme qui mangeait un morceau de pain de le partager avec lui. La faim nous a-t-elle réduits à un point où nos anciens doivent mendier une bouchée ?

Nous qui sommes mariés, nous ne pouvons plus nourrir nos épouses. Depuis des mois, j’ai cessé d’imaginer avoir un enfant, non par choix, mais parce que ce génocide a rendu impensable tout avenir pour eux.

Chaque matin, ma femme me demande : « Qu’est-ce qu’on a à manger ? »
Et je lui réponds, en avalant la honte de ne pas pouvoir protéger celle que j’aime :
« Je jeûne aujourd’hui. » Nous jeûnons par désespoir, non par piété.
Nous buvons de l’eau, quand il y en a, et nous nous berçons d’espoirs illusoires, simplement pour survivre à la journée.

Des repas inventés

Nos repas quotidiens sont fabriqués à partir de rien : des lentilles mélangées à des pâtes, du riz cuit au feu de bois, ou une soupe qui n’est rien d’autre que de l’eau bouillie. On mange… puis on a faim à nouveau, une heure plus tard.
On dort pour fuir la faim, mais elle se réveille avec nous.

Pendant la journée, on a la tête qui tourne. On se tait. On se réconforte avec des mots. On somnole, espérant que la douleur passe. J’ai perdu 14 kg, et je continue à lutter. Mais qu’en est-il de ceux qui n’ont ni emploi, ni argent, ni personne sur qui compter ?

Dans la rue, sous le soleil brûlant de juillet, un enfant fixe avec envie un vendeur d’eau glacée. Un gobelet coûte cinquante centimes, mais personne ne peut se le permettre.

Il n’y a pas d’électricité, pas de ventilateur, pas d’ombre, juste la soif, épaisse dans l’air.
Quelqu’un passe, un sandwich à la main.
Cinq, dix enfants, parfois même des vieillards, s’approchent, demandant une bouchée.
Ce n’est pas la cupidité qui les pousse, mais le désespoir, parce qu’ils sont humains, et que la faim leur a tout pris.

Les marchés, là où ils existent encore, sont vides.

L’hôpital Nasser, dernier souffle de vie dans le sud de Gaza, est devenu un point de ralliement pour ceux qui tentent de survivre. Il n’y a ni médicaments, ni nourriture, rien que les cris des mères, les larmes des patients, et ceux au seuil de la mort ou de l’évanouissement.

Massacre silencieux

La mort ne fait plus peur à personne à Gaza. Pour beaucoup, elle est devenue un rêve. Être tué par un éclat d’obus ou une frappe aérienne est plus facile que de mourir en regardant ses enfants se tordre de douleur, affamés, ou sa femme incapable de tenir debout.

La mort n’est plus une fin : c’est une délivrance.

Ce qui se passe à Gaza aujourd’hui n’est pas une catastrophe naturelle. C’est une famine délibérée, un massacre perpétré dans le silence, pendant que des êtres humains s’éteignent lentement, invisibles.

En même temps, les infrastructures sont détruites. Les hôpitaux sont bombardés. Les civils sont tués alors qu’ils se pressent autour des camions d’aide remplis de farine, et le monde regarde, derrière ses écrans, insensible à toute forme d’humanité.

Voilà ce qu’est Gaza aujourd’hui : Une ville privée de lumière, habitée par un peuple qui attend la fin.
Ils ne demandent pas des miracles, juste un peu de pain, un peu de médicaments, et un peu de dignité.

Le monde voit et entend, mais ne fait rien, comme si nos vies ne valaient rien. Nous n’écrivons pas pour nous lamenter, mais pour dire la vérité telle qu’elle est : Gaza étouffe de faim, se noie dans l’obscurité, et est anéantie aux yeux du monde entier.

Source : Middle East Eyes

Traduction : ST pour Agence Media Palestine

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