Ces histoires font partie d’une série sur le personnel médical palestinien de Médecins sans frontières à Gaza, publiée sur la page Facebook de Humans of New York.
Khouloud Al-Sadawi, le 20 Août 2025

« Tu n’arriveras jamais à contrôler les élèves. »
À cause de ça, je m’étais construite dans ma tête l’image que je n’étais pas une personne particulièrement forte. J’ai décidé de me concentrer sur ma maison, ma famille, mes enfants. Quand la guerre a éclaté, je travaillais comme dactylo de données ; je passais toute la journée devant l’ordinateur portable.
Mais à Médecins sans frontières, on m’a dit :« Khouloud, nous n’avons plus personne à qui demander. Nous avons besoin de toi pour aider à organiser notre activité dans le nord. » Et je l’ai fait. J’ai organisé un réseau de personnes sur le terrain. Aujourd’hui, tout le monde dans l’organisation me connaît, me respecte. Et tout cela, je l’ai accompli tout en élevant mes quatre enfants, plus quatre autres enfants qui avaient perdu leurs parents.
En décembre, nous avons passé quinze jours dans la rue, parce qu’il y avait trop de bombardements. Personne ne pouvait dormir en sécurité à l’intérieur d’une maison. Moi, je n’ai rien mangé pendant cette période, rien. Je ne buvais qu’un peu d’eau une fois tous les deux jours. Nous nous cachions dans un petit couloir à l’intérieur de la cour d’une école. Mon mari est sorti chercher de la nourriture, et alors une bombe est tombée. Quand ça tombe près de toi, tu n’entends rien. Tu vois seulement les morceaux de corps voler dans l’air : la main de quelqu’un, la jambe de quelqu’un, la tête de quelqu’un. Mon fils est venu vers moi, le visage couvert de sang. Ma fille est venue vers moi, tenant sa poitrine. Mes deux autres enfants tenaient leurs jambes ; je n’arrivais pas à comprendre comment ils avaient été blessés.
Il ne restait plus aucun hôpital dans la ville de Gaza, alors je les ai ramenés à la maison. Notre voisin est médecin, alors je lui ai demandé de venir. Nous avons découvert que l’un des enfants avait un éclat d’obus dans la tête. Les trois autres avaient des éclats dans les jambes. Il n’y avait pas d’anesthésie, pas de fils de suture. Nous avons mis quelque chose dans la bouche des enfants, et moi je les ai maintenus de toutes mes forces pendant qu’il retirait les éclats avec un couteau de cuisine. On ne peut pas décrire les cris des enfants. Mais nous avons retiré les éclats. Et quand nous avons fini, j’ai pris le couteau moi-même et j’ai sorti l’éclat de ma propre jambe.
« Trop gentille, trop sensible » – c’est ce que j’ai entendu toute ma vie. Mais je peux te dire : il y a en toi une autre personne. Et si le monde t’y oblige, tu la trouveras.
Khouloud Al-Sadawi travaille avec nous depuis 2019, et a progressé du poste de dactylo de données jusqu’à sa fonction actuelle de soutien à la coordination. Lorsque la plupart des travailleurs humanitaires se sont retirés du nord de Gaza, Khouloud est restée et a aidé à relancer l’activité de Médecins sans frontières dans les conditions les plus difficiles du génocide. Son travail se concentre sur le rétablissement de services de santé de base dans les zones où les hôpitaux ont été endommagés ou détruits, et sur l’organisation de cliniques mobiles. Bien que la situation reste extrêmement grave, la persévérance de Khouloud a permis à Médecins sans frontières de maintenir une présence dans le nord de Gaza, alors que la plupart des organisations n’y sont pas parvenues.
Mohammed et Yazan, le 20 Août 2025

Photographs taken by Nour Alsaqqa.
« Toute la journée je pense : ton fils, ton fils. Tu dois faire quelque chose pour ton fils.
Yazan n’est pas un enfant normal, il est très handicapé. Mais c’est la chose la plus précieuse que j’ai. Avant la guerre, il progressait tellement. Il allait en thérapie. Il commençait à bien établir un contact visuel. Il est très timide, il ne peut pas exprimer ses émotions. Mais je l’emmenais rendre visite aux voisins et tout le monde l’aimait. C’est un garçon adorable : il prend ma tête dans ses mains, il m’embrasse les joues.
Juste avant la guerre, il avait subi une opération aux jambes. À ce moment-là, il avait cinq ans. Quand les médecins ont retiré ses plâtres, je l’ai ramené de l’hôpital à la maison, et j’ai demandé à mes filles et à ma femme de fermer les yeux. Quand elles les ont rouverts, Yazan marchait. Nous n’oublierons jamais ce moment ; nous avions tellement d’espoir qu’il devienne un garçon normal.
Mais toutes les cliniques sont fermées depuis deux ans. Il n’a eu aucune thérapie. Rien n’a été fait pour lui, rien. Aujourd’hui, s’il marche trois pas, il tombe. Avant la guerre, il commençait à former des phrases avec quelques mots : j’ai besoin de pain, j’ai besoin d’eau. Aujourd’hui, s’il veut quelque chose, il m’attrape le bras et me le montre. Et maintenant, il fait ce mouvement, il secoue ses bras et ses jambes. C’est quelque chose que nous n’avions jamais vu auparavant.
Nous pensions toujours avancer. Nous pensions qu’il deviendrait un garçon normal. Mais maintenant, je le vois se détériorer sous mes yeux.
J’ai un bon travail ; je fais partie d’une équipe médicale. Mais malgré ça, je n’ai aucun pouvoir. Toute mon énergie sert seulement à l’empêcher de mourir. L’année dernière, il a eu une diarrhée très grave. Il n’y avait pas d’eau potable. Toutes les pharmacies étaient vides. Mais j’ai entendu parler d’une pharmacie à six kilomètres avec des médicaments contre la diarrhée. J’étais épuisé. Pas de voiture, pas de carburant, pas de charrette à âne. C’était comme dans un horrible film d’action américain : bombardements, tirs de chars, tirs d’hélicoptère. Mais j’ai marché six kilomètres, et j’ai trouvé un médicament pour lui. Et nous avons réussi à stopper la diarrhée.
Tout ce dont il a besoin, je le ferai. J’ai deux mains. Dans l’une de ces mains, je porte tous les problèmes de mon travail, tous les problèmes de la guerre, élever mes quatre filles sans nourriture, sans eau, sans abri, sans électricité. Et dans l’autre main, je porte Yazan. »
Mohammed a rejoint Médecins sans frontières en 2007, occupant plusieurs fonctions dont infirmier, infirmier de bloc opératoire, agent de liaison médicale, superviseur des infirmiers de bloc opératoire, infirmier en chef, et occupe actuellement le poste de coordinateur adjoint de projet.
Ahmed Iqtifan, le 19 Août 2025

« Avant la guerre, je n’avais jamais pensé à me marier — peut-être après 30 ans ou quelque chose comme ça. Mais quand la guerre a commencé, mon esprit a changé. Chaque nuit, je suis réveillé par des frappes aériennes. J’habite près de la mer, et les hélicoptères arrivent de la mer. Chaque fois que je les entends, je pense : “Et si celle-là est pour moi ?” Et si ces tirs sont pour moi — qu’est-ce que ça va faire de le sentir ?
Il y a quelques mois, la famille de mon oncle — ils sont morts, jusqu’au dernier, même le bébé. Ils s’étaient réfugiés dans une école qui a été bombardée. On dit que quand une chose pareille arrive, tu ne ressens rien. Alors si ça m’arrive, c’est ce que j’espère. Mais parfois, tu restes coincé sous les décombres. Et il faut longtemps pour mourir. C’est très effrayant d’y penser.
Pour la première fois de ma vie, j’ai commencé à ressentir que j’avais besoin de quelqu’un — quelqu’un pour me dire que tout ira bien. Il y a quatre mois, je me suis fiancé. Elle s’appelle Lama. C’est la sœur de mon meilleur ami, Kareem, qui a été tué dans un bombardement l’année dernière.
Aujourd’hui, je conduisais pour aller chez elle. J’avais mis un jean, je sentais très bon, et j’ai commencé à penser : “Peut-être que je ne devrais pas être aussi heureux. Parce que tout va si mal pour tout le monde.” Mais pour être honnête, nous sommes très heureux. C’est peut-être même mieux que d’être amoureux dans une situation normale. Parfois, quand je me réveille à cause des frappes aériennes, je lui envoie un message très doux : “J’espère que tu vas très bien”, et ainsi de suite. Ce n’est rien en temps normal. Mais c’est un peu différent quand tu vérifies si quelqu’un est en vie. Toutes ces choses, qui semblaient insignifiantes avant, sont tout pour nous aujourd’hui.
Je vais la voir deux ou trois fois par semaine. Chaque fois que je vais chez elle, on a environ cinq minutes ensemble. Si elle est triste à cause de Kareem, ou à cause de la situation, ou si elle a peur des missiles, je l’apaise. Je lui fais un câlin. C’est un sentiment magnifique, honnêtement. Je ne sais pas comment le décrire. Ça n’arrête pas les balles ni les bombes, mais ça te donne un sentiment de sécurité. Par là je veux dire : au moins, je suis avec elle et elle est avec moi. Si quelque chose m’arrive, ça lui arrivera aussi. Nous serons dans la même situation. Nous vivrons ensemble, ou nous mourrons ensemble. Et juste savoir ça, ça me donne un sentiment de sécurité. »
Ahmed Iqtifan est diplômé en ingénierie informatique, mais comme la plupart des jeunes de Gaza, il a dû mettre ses compétences au service de la survie. Début 2024, il a rejoint le département Eau et Assainissement de Médecins sans frontières à Gaza. Avec ses équipes, il affronte une crise provoquée par le blocus : il coordonne la distribution d’eau potable et des projets d’assainissement d’urgence, au milieu des pénuries de carburant, des bombardements et des ordres constants de déplacement.
Source : Page Facebook Humans of New York
Traduction : ST pour Agence Media Palestine



