Par Gwen Breës, le 21 Août 2025

« Je me suis rendu compte que les images ont une vie plus longue que les êtres humains », dit Kamal Aljafari en parlant de son nouveau film, projeté aux États généraux du film documentaire – Lussas, après avoir remporté le prix Europa Cinemas au festival de Locarno.
Né à Jaffa et exilé en Europe, Aljafari a consacré l’essentiel de ses films à la Palestine, composés souvent d’archives filmiques qu’il retravaille. Son précédent film, « A Fidai Film », est une œuvre de sabotage d’un imaginaire colonisé. Dans « With Hasan in Gaza », il utilise ses propres images : celles qu’il a tournées en novembre 2001, lors d’un voyage dont il n’avait presque plus de souvenir, sur les traces d’un ancien camarade de prison. Alors guidé par un taximan nommé Hasan, sa seule intention était de documenter la vie quotidienne à Gaza pendant la seconde Intifada — prélude, quelques années plus tard, au démantèlement des colonies israéliennes. La « guerre » minait la vie quotidienne, même si, vu d’aujourd’hui, elle paraissait de basse intensité.
Le cinéaste et son guide déambulent à travers Gaza City, Rafah, des camps de réfugiés, en bordure de colonies… Parfois, des habitants les accompagnent. Entre les moments de doutes liés aux dangers de filmer ou d’être filmé, chacun a son avis sur ce qu’il faut montrer et comment le cadrer. Des femmes prennent la caméra en témoin pour montrer les obus tombés dans leur maison. Des enfants surgissent de partout, demandant à être photographiés…
L’an dernier, en visionnant pour la première fois ces trois vieilles cassettes, Aljafari découvrit un « objet trouvé » : un film brut, qui épouserait la chronologie des rushes sans nécessiter de montage, et où son intervention se limiterait essentiellement au travail sonore, aux choix musicaux et à l’écriture d’un texte qui tisse peu à peu son histoire personnelle. Celle qui l’a amenée dans les geôles israéliennes.
En entamant ce film, le cinéaste a vu « l’évidence qu’il y a de la vie après la mort ». Puis, chemin faisant, c’est un sentiment de tristesse et d’illusion qui l’a envahi. Le cinéma est un précieux moyen de lutter contre l’effacement de la mémoire des colonisés, mais il ne ressuscite pas les morts.
La force de « With Hasan in Gaza » réside dans cet entre-deux. Cet espace de réflexion qu’il ouvre au spectateur. Cet écart entre le moment où les images ont été tournées et celui où nous les voyons. À chaque plan, on ne peut s’empêcher de se demander que sont devenus ces quartiers, ces habitants, ces enfants qui devraient avoir trente ans aujourd’hui… « J’ai peur de connaître la réponse », dit le cinéaste.
Pour la poétesse gazaouie Doha Kahlout, présente à Lussas, « With Hasan in Gaza » montre bien « l’espoir d’un peuple simple, déterminé à vivre et à préserver sa dignité ». Pour Aljafari, les gens qu’il a filmés « ont été trahis par le temps », tout comme la demande des enfants d’être filmés « prophétisait leur disparition ».
Pourtant, il pense aujourd’hui que « les Gazaouis n’ont pas abandonné. Ils ne se sont pas rendus. »
« With Hasan in Gaza » tourne pour l’instant dans les festivals. Il arrivera probablement dans les salles de cinéma en 2026.



