Alors que les Gazaouis documentent en temps réel les massacres et la famine, la réponse d’une grande partie de la société israélienne est : « Tout cela est faux, et ils le méritent. »
Par Ron Dudai, le 22 août 2025

Il y a dix ans, dans les derniers jours des manifestations hebdomadaires conjointes palestino-juives contre la construction par Israël du mur de séparation dans le village d’Al-Ma’asara, en Cisjordanie, l’un de nos rituels avant la manifestation était un discours de Mahmoud, un leader communautaire local. Téléphone à la main, il déclarait : « Nous n’aurons pas d’autre Nakba, car maintenant nous avons ceci. Nous avons un smartphone. Nous avons Facebook. Ils essaieront de nous chasser à nouveau, mais tout le monde le verra et les en empêchera. En 1948, nous n’avions ni smartphones, ni Facebook. Aujourd’hui, cela n’arrivera pas. »
Il répétait ce mantra chaque vendredi — aux militants à ses côtés, aux soldats qui nous faisaient face, et à lui-même. À l’époque, cela semblait rassurant. Mais il avait tort.
La campagne génocidaire menée actuellement par Israël à Gaza est peut-être l’atrocité la plus documentée de l’histoire récente, tant par le volume des preuves que par la rapidité de leur diffusion. Les smartphones et les réseaux sociaux, qui étaient encore inexistants lors des génocides en Bosnie et au Rwanda, permettent de capturer instantanément les événements sous d’innombrables angles et de les partager en temps réel à l’échelle mondiale, les médias traditionnels jouant toujours un rôle de soutien non négligeable.
Et pourtant, face à un flot incessant de photos et de vidéos montrant des civils morts, des enfants affamés et des quartiers entiers réduits en ruines, une grande partie de l’opinion publique israélienne – et une part importante des partisans d’Israël à l’étranger – réagit de deux manières : soit tout cela est faux, soit les Gazaouis l’ont bien mérité. Souvent, paradoxalement, les deux réponses coexistent : « Il n’y a pas d’enfants morts à Gaza, et c’est une bonne chose que nous les ayons tués.»
Une nouvelle ère de déni
Le déni des atrocités est un phénomène mondial, mais la société israélienne en a fait une sorte d’art. Ce n’est pas un hasard si l’un des ouvrages universitaires les plus importants sur le sujet, « States of Denial » (2001) du sociologue Stanley Cohen, s’inspire de son expérience en tant que militant des droits humains en Israël pendant la première Intifada à la fin des années 1980.
S’appuyant sur ces expériences, Cohen décrit un répertoire de déni utilisé à la fois par les États et les sociétés : « cela ne s’est pas produit » (nous n’avons torturé personne) ; « ce qui s’est passé est autre chose » (il ne s’agissait pas de torture, mais de « pression physique modérée ») ; « il n’y avait pas d’autre solution » (la « bombe à retardement » a fait de la torture un mal nécessaire).
En Israël, cette logique trouve ses racines dans le mythe de la « pureté des armes » (la croyance selon laquelle Israël n’agit que par légitime défense) et dans la mentalité ancestrale du « tirer et pleurer » (l’idée que les Israéliens peuvent commettre des actes de violence, mais restent moralement irréprochables parce qu’ils s’en repentent ensuite). Mais aussi odieuse que puisse être cette mentalité, elle repose néanmoins sur deux hypothèses importantes : que les atrocités telles que la torture, le meurtre de civils et les déplacements forcés sont fondamentalement répréhensibles et doivent donc être justifiées ou dissimulées ; et que la documentation et la révélation de la vérité ont une valeur, ne serait-ce que comme obstacle à contourner.
Malgré tout le dégoût qu’elle inspire, l’hypocrisie inhérente au mythe de la « pureté des armes » a son utilité : elle laisse une marge, aussi étroite soit-elle, pour la correction. Une fois que l’écart entre la rhétorique et la réalité est révélé, cela peut provoquer un embarras et même générer une pression en faveur du changement. Dans un tel monde, les images capturées sur un téléphone et partagées instantanément ont un poids réel.
Mais ce n’est pas le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. En Israël, l’instinct de rejeter toute documentation provenant de Gaza comme « fausse » a été intégré dans le discours dominant, depuis les plus hautes sphères du pouvoir politique jusqu’aux commentateurs anonymes sur les sites d’information. Ce réflexe est ancré dans une mentalité conspirationniste importée des cercles de droite aux États-Unis, à l’instar de la rhétorique du « deep state » (État profond) du président Donald Trump, qui est devenue l’une des favorites du Premier ministre Benjamin Netanyahu et de ses partisans.
L’un des principaux évangélistes de ce style de déni est Alex Jones, une figure marginale des médias d’extrême droite. En 2012, cet allié de longue date de Trump a affirmé que la fusillade de l’école primaire Sandy Hook, au cours de laquelle 20 élèves et six adultes ont été assassinés, avait été mise en scène. Malgré des preuves accablantes, Jones a insisté sur le fait que toutes les images du massacre – les parents en deuil, voire les corps des victimes – étaient truquées, et faisaient partie d’un complot démocrate visant à saper le droit des Américains à porter des armes.
Ce type de discours a commencé à s’infiltrer dans la société israélienne avant même le 7 octobre, d’abord en ligne, puis dans les sphères officielles. À mesure que la guerre s’est prolongée, il est devenu une réponse répandue, souvent réflexive : une vidéo de parents palestiniens berçant le corps d’un nourrisson ? « Des acteurs tenant une poupée ». Des photos de civils abattus par des soldats israéliens ? « Générées par IA, manipulées ou prises ailleurs ». Et ainsi de suite, à l’infini.

Cette rhétorique a souvent été associée au terme « Pallywood », un mot-valise formé à partir de « Palestinian Hollywood » (Hollywood palestinien). Importé des cercles de droite américains au début des années 2000, il suggère que les images de la souffrance palestinienne ne sont pas du tout réelles, mais font partie d’une industrie cinématographique élaborée : une vaste conspiration dans laquelle les Palestiniens, les organisations de défense des droits humains et les médias internationaux collaborent pour fabriquer des atrocités.
À une époque antérieure où l’on niait les atrocités, les allégations de mise en scène étaient au moins élaborées. Beaucoup se souviennent encore du cas de Muhammad Al-Durrah, le garçon de 12 ans tué à Gaza en septembre 2000, dont la mort est devenue le symbole de la deuxième Intifada. Les Israéliens et leurs partisans ont déployé des efforts considérables pour tenter de discréditer les images : des centaines d’heures d’analyse, de rapports et même de documentaires, examinant les angles de prise de vue, la balistique et les détails médico-légaux pour affirmer que tout l’événement avait été mis en scène.
Aujourd’hui, le déni ne nécessite plus un tel travail. Les théories du complot complexes du passé ont cédé la place à une forme plus grossière de déni que les chercheurs appellent conspiracisme : le rejet réflexif de toute preuve qui contredit ses propres intérêts comme étant fabriquée. Les documents sont simplement rejetés d’un seul mot : « faux ».
Post-vérité, post-honte
Prenons, par exemple, les preuves indéniables de famine à Gaza. La logique est douloureusement simple : une population maintenue en état de siège, dont tous les moyens d’autosuffisance ont été détruits, va inévitablement mourir de faim. Pourtant, en Israël, des commentateurs anonymes en ligne aux plus hauts niveaux du gouvernement, la réponse réflexe reste la même : « Tout est faux ».
Netanyahu a parlé de la « perception d’une crise humanitaire », prétendument créée par des « photos mises en scène ou bien manipulées » diffusées par le Hamas. Le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar a rejeté les images d’enfants émaciés comme étant de la « réalité virtuelle », citant comme preuve la présence d’adultes « bien nourris » à leurs côtés.
L’armée a affirmé que le Hamas recyclait des images d’enfants yéménites ou fabriquait des faux générés par l’intelligence artificielle. Le journaliste de Ynet Itamar Eichner, par ailleurs très critique à l’égard du gouvernement, a fait écho à ce sentiment : « Ils [les Palestiniens] comprennent que les photos d’enfants affamés sont un point faible. Les photos sont probablement mises en scène, et les enfants sont peut-être atteints d’autres maladies. »

Ce schéma de déni apparaît même dans le discours académique. Un récent rapport du Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques de l’université Bar-Ilan, intitulé « Debunking the Genocide Allegations: A Reexamination of the Israel-Hamas War (2023-2025) » (Démystifier les allégations de génocide : réexamen de la guerre entre Israël et le Hamas (2023-2025)), comprenait une section intitulée « Fake Sources and Others Generated by AI » (Sources fausses et autres générées par l’IA).
Si les preuves documentées des atrocités ont toujours été accueillies par des esquives et des dénégations, la situation est aujourd’hui totalement différente. À l’ère de la « post-vérité », la combinaison d’une méfiance accrue à l’égard de la manipulation par l’IA, de l’érosion de la confiance dans les médias institutionnels et de l’effondrement des gardiens de la démocratie a rendu l’instinct de crier au « faux » face à tout ce qui est indésirable beaucoup plus répandu et puissant que jamais.
Par ailleurs, le refus répréhensible de la grande majorité des médias israéliens de montrer ce qui se passe réellement à Gaza signifie que lorsque des images parviennent à passer, la réaction du public se résume souvent à un haussement d’épaules collectif. Pourtant, presque à chaque fois, ce haussement d’épaules s’accompagne d’un « ils l’ont bien mérité », le déni et la justification s’entremêlant dans ce qui peut sembler être un paradoxe, mais qui reflète en réalité les deux faces d’une même médaille.
Comme l’a récemment déclaré le ministre du Patrimoine, Amichai Eliyahu : « Il n’y a pas de famine à Gaza, et quand on vous montre des images d’enfants affamés, regardez bien : vous verrez toujours un enfant bien nourri à côté d’eux, qui mange à sa faim. Il s’agit d’une campagne orchestrée. » Dans la même interview, il a ajouté : « Aucune nation ne nourrit ses ennemis. Avons-nous perdu la tête ? Le jour où ils rendront les otages, il n’y aura plus de famine là-bas. Le jour où ils tueront les terroristes du Hamas, il n’y aura plus de famine. »
Après deux décennies de siège, pendant lesquelles nous, Israéliens, avons essayé de faire disparaître Gaza et ses 2 millions d’habitants palestiniens de notre champ de vision et de nos esprits, le massacre du 7 octobre a brutalement remis en évidence ce que nous avions cherché à oublier. C’est peut-être à ce moment-là que les deux réponses – « faux » et « ils l’ont mérité » – ont pleinement convergé. La première sert l’image nationale (« nos enfants ne commettent pas d’atrocités ») et les exigences de la hasbara, gagnant du temps sur la scène internationale. La seconde est une réaction brute et viscérale à la douleur et à l’humiliation d’être frappé par ceux qui ont longtemps été considérés comme inférieurs. Ensemble, elles fusionnent en une réaction qui l’emporte sur tout appel à la moralité, ne nécessite aucune pause et n’exige aucune excuse.
Et c’est là que réside le deuxième défi à la croyance selon laquelle les smartphones et les réseaux sociaux peuvent mettre fin aux atrocités. La lutte pour les droits humains a longtemps supposé que le fait de documenter les abus « honteux » inciterait les auteurs à changer leur comportement. Mais que se passe-t-il lorsque les auteurs ne ressentent plus de honte et ignorent ouvertement la censure morale, voire l’idée même de vérité ? Dans ce cas, la documentation et la diffusion, aussi rapides et répandues soient-elles, perdent leur pouvoir.
En effet, comme l’ont montré les rapports sur les droits humains et les requêtes auprès des tribunaux internationaux au cours des deux dernières années, les dirigeants militaires, politiques et culturels israéliens admettent désormais ouvertement – et de leur propre gré – ce que, dans d’autres circonstances, les organisations de défense des droits humains auraient eu du mal à prouver.
Après avoir nié la Nakba pendant des décennies, allant même jusqu’à interdire le terme lui-même, les législateurs israéliens déclarent désormais fièrement qu’Israël procède à une deuxième Nakba à Gaza. Alors qu’autrefois, les bénévoles de B’Tselem devaient filmer minutieusement les atrocités commises en Cisjordanie, pour se heurter à toutes sortes d’excuses, telles que le fait que les incidents étaient « sortis de leur contexte », aujourd’hui, les soldats israéliens eux-mêmes enregistrent les violations des droits humains et les publient sans hésitation sur les réseaux sociaux.
Nous assistons à l’effondrement du cycle traditionnel de dénonciation, de déni et de confirmation. Dans une telle réalité, à quoi servent les smartphones et les réseaux sociaux ?
Des fissures dans le mur
Si l’intérêt de documenter les atrocités est bien moindre que ce que nous espérions par le passé, il reste néanmoins significatif. Au moment où j’écris ces lignes, il semble que les réponses réflexe « faux » et « ils l’ont bien mérité » se heurtent enfin à des barrières solides.
Face aux preuves accablantes et implacables de la famine à Gaza, les cris de « faux » deviennent de plus en plus frénétiques et désespérés. L’allégation vicieuse, répétée à l’infini dans le discours israélien, selon laquelle un enfant de Gaza souffrant d’une maladie préexistante absout en quelque sorte Israël de sa responsabilité de l’avoir laissé mourir de faim, n’a apparemment pas réussi à freiner la prise de conscience croissante en Israël de la souffrance des Palestiniens et de l’injustice fondamentale dont ils sont victimes.

Les revirements désormais courants dans les arguments israéliens – selon lesquels il y a effectivement une famine à Gaza, mais que c’est la faute du Hamas ; qu’il s’agit d’une conséquence involontaire de la guerre ; ou que le monde est hypocrite de ne pas traiter la famine au Yémen de la même manière – nous ramènent tous au répertoire des dénégations décrit par Stanley Cohen. Mais ils suggèrent également autre chose : la réapparition hésitante d’un sentiment de gêne, voire de honte, au moins dans certaines franges de la population israélienne.
Ce qui semble avoir contribué à ce changement, ce sont, d’une part, les réactions de la communauté internationale face à la famine et, d’autre part, la possibilité de reconnaître la famine sans impliquer directement les soldats et les pilotes (nos « meilleurs fils »). Mais l’accumulation de photos et de documents indéniables provenant de Gaza a également joué un rôle. La persévérance d’individus et d’organisations à documenter et à rendre compte – depuis Gaza et au-delà – et à valider et diffuser ces informations en Israël et dans le monde entier a finalement eu un impact.
Mais les projets d’Israël d’occuper la ville de Gaza et de déplacer de force ses habitants vers ce qui pourrait s’apparenter à un camp de concentration avant leur éventuelle expulsion définitive de la bande de Gaza risquent de transformer une situation déjà désastreuse en quelque chose d’encore pire. Le public israélien va-t-il se réfugier davantage dans le déni ou sera-t-il enfin contraint d’affronter la réalité ?
Une version de cet article a été publiée pour la première fois en hébreu sur Local Call. Vous pouvez la lire ici.
Ron Dudai est professeur associé au département de sociologie et d’anthropologie de l’université Ben Gourion du Néguev.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine



