Alors que la guerre défile en direct sur nos téléphones, il est facile de se sentir submergé et impuissant. Mais chaque petit acte de militantisme compte.
Par Arwa Mahdawi, le 2 septembre 2025.

“Il est difficile de garder espoir en ces temps monstrueux”. Une manifestation pro-palestinienne s’est tenue à Varsovie, en Pologne. Photographie : Anadolu/Getty Images.
Je ne sais pas si la vedette du film Frankenstein, Christoph Waltz, est habituellement un homme de peu de mots, mais il s’est montré laconique lors d’une récente conférence de presse à la Mostra de Venise. Waltz n’a prononcé que six mots, dont quatre furent : « Le CGI, c’est pour les perdants ». Les deux autres furent « Je ne… », en réponse à une question sur la façon dont il parvient à garder espoir en ces “temps monstrueux”.
Waltz n’est certes pas le seul à désespérer d’un monde qui semble ériger en modèle les menteurs, les tricheurs et les prédateurs sexuels reconnus coupables. Il est difficile de garder espoir quand un génocide est retransmis en direct sur nos téléphones depuis près de deux ans, sans qu’aucune justice ne se profile, seulement le massacre méthodique des journalistes qui en sont les messagers. Aucun horizon de paix, seulement des consultants grassement rémunérés qui rédigent des prospectus d’épuration ethnique afin qu’une “Riviera à Gaza” puisse voir le jour. (Ah, pardon, c’est “relocation volontaire” qu’il faut dire, n’est-ce pas ?) »
En tant que Palestinien·ne britannique, je vous encourage à continuer (ou à commencer) à prendre la parole pour Gaza et les Palestiniens. La situation à Gaza et en Cisjordanie se détériore chaque jour. Mais s’il vous plaît, ne succombez pas au désespoir, et ne cédez pas au sentiment d’impuissance. Même si aucun sentiment de honte ne semble assez puissant pour pousser les politiciens à faire respecter et appliquer les lois internationales sur les droits humains fondamentaux, votre voix compte.
Écrivez à votre député·e, manifestez, faites un don, soutenez la Freedom Flotilla Coalition, militez en ligne, boycottez les entreprises comme Airbnb qui profitent des colonies illégales… Ces actions ont un poids.
Beaucoup de gens se feront un plaisir de vous dire le contraire. Il existe une forme de désespoir qui prend la forme d’un « raisonnement centriste raisonnable ». « Ne vous fatiguez pas avec vos petits gestes militants ou vos publications sur les réseaux sociaux, vous diront-ils : cela ne servira à rien. »
La réaction méprisante de nombreux commentateurs face à la décision du chef des Libéraux-démocrates, Ed Davey, de boycotter le banquet d’État du roi Charles en l’honneur de Trump, pour protester contre Gaza, en est l’exemple même. Dans un article railleur du Telegraph, ce boycott “trahit un sérieux manque de sérieux”. Manifestement, Davey serait beaucoup plus pris au sérieux s’il se contentait, comme les autres politiciens, de ne rien faire, sauf peut-être publier de temps en temps une déclaration exprimant sa “sérieuse préoccupation” face aux bombardements sur un énième hôpital ou l’exécution d’un énième travailleur humanitaire commis par Israël.
Bien sûr, le boycott de Davey ne fera pas honte à Trump au point de le pousser à agir. Mais il pourrait amener certaines personnes à réfléchir plus sérieusement à l’absurdité que représente un banquet d’État somptueux pendant qu’Israël, soutenu par les États-Unis, instrumentalise comme à son habitude la nourriture en contrôlant l’apport calorique d’une population captive à Gaza, orchestrant ainsi une famine provoquée par l’homme. Ce boycott pourrait aussi pousser d’autres politiciens à passer à l’action, d’une manière ou d’une autre.
Il va de soi que votre tweet sur Gaza, ou le drapeau palestinien accroché à votre fenêtre, n’arrêteront pas le génocide. Mais je peux vous dire ce que ces gestes accomplissent : ils empêchent le désespoir de s’emparer de nous. Peut-être que, si vous n’appartenez pas à un groupe qui a été systématiquement déshumanisé pendant des décennies, il vous sera difficile de mesurer l’impact de ces actes de solidarité. Mais chaque fois que je vois un·e inconnu·e porter un keffieh, ou une célébrité collecter des fonds pour Gaza, ou un panneau de solidarité palestinienne à une fenêtre, cela me redonne espoir.
Cela me rappelle que tout le monde n’a pas normalisé un génocide. Tout le monde n’a pas abandonné les Palestiniens. Plus important encore, les petits gestes s’additionnent. Les politiciens font rarement ce qu’il faut par simple bonté ; il faut les pousser vers le progrès. Pensez-vous que les femmes auraient obtenu le droit de vote si les suffragettes ne s’étaient pas faites entendre ? Croyez-vous que le mouvement des droits civiques aux États-Unis aurait réussi si les Afro-Américains étaient restés passifs à l’arrière du bus ? Pensez-vous que le mariage homosexuel aurait été légalisé si la communauté queer et ses alliés s’étaient contentés d’espérer en silence ? Pensez-vous que l’apartheid en Afrique du Sud aurait pris fin à la même date sans les boycotts internationaux ?
Les personnalités publiques peuvent jouer un rôle exceptionnel dans la formation de l’opinion politique. Lorsque Ellen DeGeneres est sortie du placard en 1997, en couverture du Time dans un premier temps, puis incarnée dans un personnage dans sa sitcom devant 42 millions de téléspectateurs, ce fut un moment décisif pour les droits des personnes LGBTQ+. Pour certains, qui n’avaient jamais rencontré une personne ouvertement queer, ce fut l’événement qui leur a permis de comprendre que les LGBT+ n’étaient pas des déviants bizarres, mais des personnes comme eux. Cet épisode a contribué à ouvrir la voie au mariage homosexuel aux États-Unis. Aussi, ne vous laissez pas dire que demander aux personnalités publiques de prendre la parole est une perte de temps.
Si l’engagement de ces personnalités n’avait aucun effet, il n’y aurait pas une campagne si agressive de certains pro-israéliens pour discréditer Ms Rachel, l’animatrice et éducatrice pour enfants, qui fait énormément pour humaniser les Palestiniens, et qui a déclaré être prête à risquer sa carrière pour continuer à défendre les enfants de Gaza.
Bien qu’elles puissent sembler insignifiantes, les publications sur les réseaux sociaux ne sont pas non plus dénuées de sens. Si le militantisme en ligne n’avait aucune importance, les politiciens américains, dont beaucoup se sont plaints ouvertement que le contenu pro-palestinien était trop présent sur TikTok, n’auraient pas mené un effort bipartisan pour interdire l’application. Si les tweets virulents étaient sans effet, le gouvernement israélien n’injecterait pas 150 millions de dollars supplémentaires (115 millions de livres) pour influencer l’opinion publique. L’année dernière, le Times of Israel rapportait la déclaration du Ministre des Affaires Étrangères, qui précisait que ce budget accru de hasbara (terme générique qui désigne les méthodes de communication et de propagande de l’Etat israélien) “serait utilisé pour influencer l’opinion dans la presse étrangère et sur les réseaux sociaux”. »
Il est difficile de garder espoir en ces “temps monstrueux”. Pour autant, pour le bien de celles et ceux qui subissent le poids des monstruosités modernes, il est impératif de le faire. Posez-vous cette question : si vous étiez à Gaza, à voir vos enfants, vos bébés, mourir d’une faim provoquée artificiellement, voudriez-vous que quelqu’un prenne la parole pour vous ?
Si vos enfants étaient enterrés vivants sous les décombres, agonisant lentement et douloureusement pendant des jours et des jours, souhaiteriez-vous que des gens exigent des comptes ? Ou vous diriez-vous simplement : en tant que réaliste géopolitique sensé, je sais que toute cette situation est bien trop complexe pour que le citoyen moyen la comprenne, et bien trop désespérée pour qu’elle puisse être résolue.
Il vaut mieux que les bonnes personnes ne fassent rien. Les politiciens s’en occuperont.
Traduction par CB pour l’Agence Média Palestine.
Source : The Guardian



