Librairies attaquées : un espace de débat en danger

L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Sana Belaid et Victor Cachard, tous-tes deux libraires, dont le lieu de travail s’est vu la cible d’intimidation pour un soutien supposé à la Palestine.

Par l’Agence Média Palestine, le 19 septembre 2025



Depuis le début du génocide perpétré par Israël à Gaza, des attaques visant des militant-es solidaires avec le peuple palestinien se multiplient, émanant autant de la sphère politique, de l’appareil judiciaire et policier et de la société civile. Depuis plusieurs semaines, on observe une accélération de ces dernières, et une cible spécifique se distingue : les librairies.

À Paris, à Rosny, en Haute-Loire, les incidents se multiplient : façades dégradées, lettres de menaces, événements perturbés, diffamation sur les réseaux sociaux, jusqu’à des intimidations policières. Tous ces faits sont différents, mais la pression est la même : faire cesser les discussions qui abordent la Palestine depuis l’angle décolonial.

Sana, salariée d’une librairie à Paris et membre de la CGT Librairie, nous fait le récit des différentes attaques qui ont eu lieu dans la capitale. Sa propre librairie a reçu la visite du groupe pro-israélien Golem, qui protestait contre la présentation du livre « Contre l’antisémitisme et son instrumentalisation ».

« Je pense qu’ils voulaient empêcher la présentation, mais ils n’étaient pas assez nombreux. Ils ont distribué des tracts devant la librairie et lancé quelques slogans, affirmant qu’Houria Bouteldja serait antisémite », raconte Sana. « Mais ce qu’ils lui reprochent en réalité, c’est son soutien à la Palestine, et c’est bien ce dont parle le livre : de l’instrumentalisation de l’antisémitisme pour faire taire la lutte des Palestinien-nes. »

Vague d’attaques

Les jours heureux en juin, Violette and Co et La tête ailleurs en août : vitrines collées, taguées à l’acide ou brisées, courriers et menaces sur les réseaux sociaux, pour des livres en vitrine ou même un simple post privé. Les attaques se sont multipliées cet été, faisant résonner un imaginaire sinistre.

« Il y a une pression énorme sur les librairies car elles représentent un espace de débat qui fait contrepoids à celui proposé par les médias, un espace qui n’est pas un espace militant et qui rassemble des personnes très différentes, ce qui remet en question les prétentions hégémoniques de la classe dirigeante », explique Sana. « Ma librairie est dans le 20eme arrondissement, donc bien sûr nous avons un public très à gauche, mais même ailleurs, toutes les librairies qui organisent des débats et rencontres sur la Palestine font salle pleine : les gens ont besoin d’en parler, de s’informer. »

En juin, la gérante de la libraire Les jours heureux déclarait sur ActuaLitté, après avoir vu sa vitrine en l’honneur de poètes palestinien-nes taguée du message « Hamas violeur » : « ce n’est pas à nous d’avoir peur. On porte des valeurs, on a une conscience, on est informé. On a accès à des livres de chercheurs, à des romans, de la poésie, c’est notre rôle de transmettre tout ça. » Mais comme l’explique Sana, le principal obstacle est l’isolement, car ces petits commerces sont à l’intersection d’intérêts commerciaux et de cohérence intellectuelle.

« En tant que salarié, on rencontre une pression double : celle de nos agresseurs, et celle de nos patrons qui, si ils apprécient la hausse de fréquentation que génère ces rencontres, apprécient moins la répression, et cèdent : ils nous demandent de retirer les livres des vitrines, d’annuler les invitations, de diversifier la ligne pour ‘faire moins militant’. Mais moi je ne milite pas à la librairie : je travaille. Et c’est mon travail de défendre un rayon Sciences Humaines cohérent. »

La librairie du Sabot accusée d’être le centre le mouvement social en Haute Loire

Nombreux sont ceux, cependant, qui veulent insinuer que l’espace de débat de la librairie s’apparenterait à un espace militant. Un autre de ces faits d’intimidations s’est produit cet été au Chambon sur Lignon, à la librairie du Sabot. Cette fois-ci, ce ne sont pas des groupes anonymes mais le préfet lui-même qui mène la démarche.

Un rassemblement de solidarité avec le peuple palestinien, appelé par le Collectif autonome de Haute-Loire, interdit par la préfecture de Haute-Loire, a réunit plus de 200 personnes, encadrées par un dispositif policier jamais observé dans cette commune dans cette commune de 2 400 habitants. « Plusieurs camions, des maître-chien, la médiathèque et le lieu de mémoire fermés… C’était un dispositif ahurissant, pour un rassemblement tout ce qu’il y a de plus pacifique », se rappelle Victor Cachard, le libraire du village.

Plus ahurissante encore est la suite de ce rassemblement, quand Victor Cachard reçoit un courrier du préfet, qui l’informe le tenir responsable de l’organisation du rassemblement, sans autre motif concret que le fait d’avoir accepté d’afficher dans sa vitrine l’affiche de l’événement. Il recevra également la visite de gendarmes, directement dans sa boutique et sans motif légal, qui l’interrogent sur ses opinions politiques sur la Palestine.

La désignation de « Juste parmi les nations » a été portée « aux habitants du Chambon-sur-Lignon et des communes voisines qui se sont portés à l’aide des Juifs durant l’occupation allemande, et les ont sauvés de la déportation et de la mort » : la région a une histoire intimement liée à celle de la résistance, on pourrait donc s’étonner d’y voir une telle répression à l’encontre de celles et ceux qui s’opposent au génocide en cours à Gaza. Cela s’explique pourtant du fait que la mémoire de cette résistance est verrouillée par des organismes pro-israéliens. La mairie, jumelée avec la ville israélienne de Meitar, n’a apporté aucun soutien aux militant-es qui ont bravé l’interdiction du préfet de manifester.

« Bien sûr, j’ai reçu beaucoup de soutien des habitants de la région », commente Victor, « des lettres, des petits mots, des visites à la librairie. Mais ces menaces n’en sont pas moins inquiétantes, d’autant qu’en réalité, ce n’est pas moi qui suis visé, mais la liberté d’expression que représente ma librairie. »

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

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