Nous traduisons ce panel de réactions recueilli par Al Jazeera, témoignant de réactions mitigées à l’annonce de la reconnaissance de la Palestine par plusieurs États dont le France et le Royaume-Uni.
Par Mosab Shawer, le 23 septembre 2025

Hébron, Cisjordanie occupée – Lorsque les gros titres ont commencé à annoncer que le Canada, puis le Royaume-Uni, puis l’Australie, puis le Portugal, puis la France avaient officiellement reconnu l’État palestinien, les réactions palestiniennes ont varié entre la joie et la crainte qu’Israël ne s’en serve comme prétexte pour les cibler plus violemment.
Plus de 150 pays reconnaissent désormais l’État de Palestine.
Al Jazeera s’est entretenu avec trois Palestiniens à Hébron et dans ses environs, en Cisjordanie occupée, pour leur demander leur avis sur les récents développements.

Adel Shadid, Dura
Adel Shadid, 59 ans, est un chercheur spécialisé sur Israël et le sionisme qui s’est entretenu avec Al Jazeera dans les collines surplombant Dura, au sud-ouest d’Hébron.
Cette reconnaissance par la Grande-Bretagne de l’État palestinien, un siècle après la déclaration Balfour qui a jeté les bases de la Nakba, ou « catastrophe », le déplacement massif des Palestiniens lors de la création d’Israël, constitue selon lui une « correction historique partielle ».
Il estime également que ces reconnaissances sapent le discours israélien qui nie l’existence du peuple palestinien et renforcent l’isolement politique, économique et moral d’Israël, alors que de nombreux pays dénoncent la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza et ses saisies de terres.
« Ce changement de position d’un certain nombre de pays, […] désormais plus de dix, dont les principaux pays européens ayant un siège permanent au Conseil de sécurité [des Nations unies], tels que la France et la Grande-Bretagne, représente un choc pour Israël, car ce sont ces mêmes pays qui ont contribué à la mise en place du projet sioniste dès ses débuts. Le fait que cette reconnaissance intervienne malgré la position israélienne constitue un défi direct à celle-ci. »
Shadid estime que cette reconnaissance reflète non seulement la conviction des pays quant au droit du peuple palestinien à disposer d’un État, mais aussi un changement négatif dans la perception occidentale d’Israël, qui s’est longtemps présenté comme une extension de la civilisation occidentale au Moyen-Orient.
Cependant, a-t-il ajouté, Israël s’efforce depuis des années de détruire toute possibilité d’un État palestinien.
« Même si le monde entier reconnaît la Palestine, sans patrie, sans territoire et sans géographie, cet État restera lettre morte. C’est pourquoi [Israël] a intensifié ses confiscations [de terres palestiniennes] et la construction illégale de colonies », a-t-il déclaré, soulignant également les tentatives d’Israël de démanteler l’Autorité palestinienne.
Shadid conclut en affirmant que le peuple palestinien ne verra pas de sitôt les résultats des reconnaissances de dimanche et lundi, car Israël poursuit ses politiques oppressives de confiscation de terres, de meurtres et d’annexion, envoyant ainsi un message aux Palestiniens : « Qu’est-ce que cette reconnaissance vous a apporté ? »
Mais il ajoute avec confiance : « Le pouvoir a ses limites, et ce qu’Israël est en train de faire ne durera pas longtemps. »

Raed al-Saeed, Hébron
Raed al-Saeed, 50 ans, vend du café et discute avec les gens toute la journée au marché central d’Hébron.
Il évoque sa gratitude envers le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, affirmant que ses efforts ont conduit davantage de pays à reconnaître l’État palestinien avec Jérusalem comme capitale.
Al-Saeed estime que l’étape la plus importante pour le peuple palestinien serait que les États-Unis reconnaissent l’État palestinien, et c’est ce qu’ils attendent.
Comme al-Saeed passe beaucoup de temps à discuter et à écouter les gens, il estime avoir une bonne idée de l’éventail des réactions de son entourage au quotidien.
Si certains sont optimistes quant à ces reconnaissances, d’autres sont inquiets et pessimistes, craignant que les réactions d’Israël ne visent tous les Palestiniens et ne rendent leur vie encore plus difficile.
Maram Nassar, Hébron
Maram Nassar, 31 ans, est spécialiste en droit constitutionnel et international, et elle voit une multitude de possibilités dans cette dernière évolution.
Elle estime que les récentes reconnaissances ne sont pas une décision prise à la légère, mais plutôt le résultat d’un long processus à la lumière des catastrophes et de la famine que connaît Gaza.
Sur le plan politique, elle explique que l’ajout de ces pays à la liste de ceux qui reconnaissent déjà la Palestine ne fait que renforcer la position de la Palestine sur la scène internationale, lui donne un pouvoir supplémentaire dans les négociations et pourrait contraindre Israël à se conformer aux résolutions de l’ONU et du Conseil de sécurité qu’il ignore depuis des décennies.
Sur le plan diplomatique, cela permettra à la Palestine d’ouvrir davantage d’ambassades et d’étendre encore son rayonnement diplomatique, ajoute-t-elle.
Sur le plan économique, cela pourrait conduire à une extension des boycotts des produits israéliens, limitant les échanges commerciaux avec Israël et ouvrant des voies de soutien financier direct au peuple palestinien, en particulier compte tenu des pressions exercées par Israël sur l’Autorité palestinienne en lui retenant les recettes douanières et les taxes, poursuit-elle.
Cependant, Mme Nassar craint que les États-Unis et Israël ne fassent pression sur certains pays pour qu’ils retirent leur reconnaissance, ce qui pourrait à son tour effrayer d’autres pays.
Elle considère toutefois la reconnaissance de la Grande-Bretagne comme un changement crucial, car elle réduit le pouvoir de l’occupation et renforce la création d’un État palestinien.
Si une reconnaissance internationale accrue de l’État palestinien pourrait constituer un tournant historique ouvrant de nouveaux horizons, elle pourrait également poser des défis importants, à savoir l’escalade des politiques israéliennes sur le terrain visant à saper toute possibilité de créer un État palestinien viable.



