Deux ans de génocide : la culpabilité avec laquelle nous vivons depuis notre misérable refuge en exil

Chaque jour, lorsque nous regardons les informations, nous remercions Dieu d’avoir survécu au génocide. Et chaque jour, nous le regrettons.

Par Tareq S. Hajjaj, le 6 octobre 2025

Les Palestiniens célèbrent le troisième jour de l’Aïd al-Adha dans un parc de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 11 juillet 2022. (Photo : Mohammed Dahman/APA Images)



Quelques jours avant le début du génocide, j’avais obtenu un visa pour me rendre au Royaume-Uni. J’étais heureux et plus qu’enthousiaste, car je prévoyais d’aller à Londres pour représenter Mondoweiss et parler des histoires que je raconte. J’étais impatient de rencontrer certains de mes lecteurs et d’échanger avec le public qui suit mes récits. Je me sentais tranquille à l’idée de laisser brièvement ma femme, mon fils et ma mère âgée dans notre grande maison familiale. Ils étaient entourés de leurs proches et je ne serais pas absent plus de deux semaines.

Puis la guerre a éclaté et tout a changé. Les points de passage ont été fermés du jour au lendemain et la principale préoccupation des habitants de Gaza est devenue la survie et la recherche de nourriture et d’eau en quantité suffisante.

À partir du deuxième mois de guerre, nous avons tous réalisé que ce conflit était complètement différent de tout ce que nous avions connu auparavant. Nous en avons eu la certitude lorsque l’armée israélienne a insisté pour évacuer toute la moitié nord de Gaza, y compris notre maison.

Aujourd’hui, la maison familiale que nous avions autrefois, la fenêtre à côté de laquelle je me réveillais chaque jour, les citronniers, les oliviers et les figuiers qui entouraient notre bâtiment… tout cela a disparu.

Au début de la guerre, je n’avais pas l’intention de quitter Gaza. En tant que Palestiniens, nous savons ce que signifie l’exil. Mais cela a changé lorsque ma mère est tombée malade. Elle a été hospitalisée et est décédée peu après, faute de traitement disponible. Ce dont ma mère avait besoin était pourtant si simple : quelques compléments alimentaires et des médicaments auraient suffi à lui sauver la vie. J’ai parcouru toute la région entre Rafah et Khan Younis pour tenter de les trouver. Je n’ai pas réussi.

Cela m’a fait réfléchir : et si je ne parvenais pas à trouver de quoi nourrir mon fils demain ? Serais-je capable de le regarder mourir de faim sous mes yeux, comme j’ai vu ma mère mourir de maladie ? Combien de temps serais-je capable d’affronter ce destin, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne me reste plus personne ? J’ai alors décidé que nous devions survivre.

Mon fils n’avait pas encore un an. Il n’avait commis aucun péché pour mériter ce sort. Pourquoi mon enfant et tous les enfants de Gaza devaient-ils vivre dans ces conditions difficiles ? Si je l’emmenais loin de sa patrie pour qu’il soit en sécurité, ce ne serait sûrement pas un crime, n’est-ce pas ? Cela ne serait sûrement pas considéré comme une trahison envers notre patrie ?

Quitter Gaza a été la décision la plus difficile de ma vie. Après de nombreuses épreuves, nous avons finalement réussi à obtenir un passage vers l’Égypte, où nous avons passé un an et demi. L’exil s’est installé, s’ancrant dans nos esprits et se faisant sentir à chaque instant.

Mais ce n’est pas moi qui ai été le plus affecté par notre déplacement. C’est mon fils.

Il a deux ans et demi maintenant, et il n’a jamais eu l’occasion de découvrir son quartier ou de grandir avec ses cousins. Il n’a jamais couru dans la rue pour jouer avec les autres enfants du quartier. Il n’a jamais pu se promener au marché avec moi ou m’accompagner lors de visites familiales. Je n’ai même pas pu fêter son premier anniversaire chez nous. J’avais prévu une grande fête, mais nous avons fini par le célébrer dans une maison abandonnée du camp de réfugiés de Yibna, dont les vitres étaient cassées en plein hiver. Mon fils n’a pas d’amis. Dans son exil, il n’a pas pu s’en faire un seul à qui rendre visite et avec qui jouer. Nous sommes ses seuls amis, sa mère et moi, et mon fils est privé de son enfance.

Cela me rend fou de culpabilité, même si c’était le prix à payer pour survivre. Mon enfant est désormais seul après avoir été entouré d’une famille qui était tout son univers : tantes, oncles, cousins. Ses cousins plus âgés venaient tous les jours pour jouer avec lui et ses jouets. Maintenant, chaque fois que je le regarde, je sais qu’il ne connaîtra plus jamais l’amour que nous avons laissé derrière nous à Gaza.

Être contraint de quitter sa maison, ses frères et sœurs et d’innombrables êtres chers comporte une finalité trop difficile à supporter. Gaza est le seul endroit au monde où il aurait pu trouver ce genre d’amour, et nous l’avons laissé derrière nous.

Maintenant, je lui parle de Gaza et je lui montre les photos qui nous relient à notre foyer, où nous avons passé toute notre vie. Je lui montre photo après photo et je lui explique beaucoup de choses. Je lui dis : « Regarde, c’est Gaza ! C’est notre maison, notre terre. Nous y retournerons un jour. » J’essaie de ne pas lui montrer les images de destruction. Nous regardons toujours les informations à la télévision, et chaque fois qu’un reportage est diffusé, nous nous souvenons et parlons de Gaza et de toutes les régions qui apparaissent à l’écran.

Il a appris tous ces mots en étant avec nous. Quand il voit la destruction à la télévision, il dit à voix haute : « Gaza, Gaza, notre maison. » Mais je ne veux pas qu’il pense à Gaza comme à un lieu de mort et de destruction. C’est le plus bel endroit au monde.

Pendant de longs mois, j’ai souvent réfléchi à deux fois avant de manger quoi que ce soit : je me disais que ma famille restée au pays n’avait même pas un morceau de pain à manger.

Ce qui est étrange, c’est que nous sommes les propriétaires de cette terre. Chaque fois que je découvre un nouveau pays, je me rends compte que la terre dont nous avons été chassés est la plus remarquable et la plus ancienne du monde. C’est un endroit béni par la diversité géographique et naturelle. Nous avons tout, des montagnes face à la mer aux champs vallonnés, en passant par les forêts denses et les déserts tentaculaires. Nous avons tout ce qui fait de nous les propriétaires d’un pays libre. La seule chose qui nous en empêche, c’est l’occupation.

Chaque fois que nous regardons les informations, nous remercions Dieu d’avoir survécu. Et nous le regrettons chaque jour.



Tareq S. Hajjaj est correspondant pour Mondoweiss et membre de l’Union des écrivains palestiniens. Suivez-le sur Twitter/X à l’adresse @Tareqshajjaj.



Traduction : JB pour l’Agence Média palestine
Source : Mondoweiss

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