Deux ans de génocide dans un petit coin de Palestine

Taybeh, un petit village de Cisjordanie connu pour son héritage chrétien, est loin de Gaza. Mais depuis le 7 octobre, il y a deux ans, la vie a radicalement changé, car le génocide et l’occupation israélienne ont touché tous les Palestiniens.

Par Qassam Muaddi, le 8 octobre 2025.

Les villageois de Taybeh éteignent les incendies allumés par des colons israéliens à l’extérieur de l’église al-Khader à Taybeh, au nord-est de Ramallah, le 7 juillet 2025. (Photo : Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Nous sommes au matin du 6 octobre 2025. Le bus pour Ramallah s’arrête sur la rue principale de Taybeh, notre petit coin de Palestine qui a acquis une réputation internationale au cours des deux dernières années.

Un village autrefois connu pour son héritage chrétien palestinien, ainsi que pour sa bière locale et son Oktoberfest annuel, qui attirait autant l’attention des médias que des touristes, a refait surface dans l’actualité plus tôt cette année, mais pour une toute autre raison. L’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, a visité notre village après qu’un groupe de colons a tenté un incendie criminel contre l’une de ses églises historiques.

Au cours des deux dernières années, la communauté palestinienne a été menacée comme jamais auparavant, non pas parce qu’il s’agit d’un village chrétien, mais parce qu’il est palestinien, malgré l’insistance de certains médias grand public à présenter Taybeh comme une exception. Mais la vie à Taybeh, comme dans le reste de la Palestine, a été profondément transformée.

Je suis assis à côté du chauffeur. La radio diffuse les nouvelles de la situation à Gaza : un quart de la population de la bande souffre de famine sévère, ce que la plus haute autorité mondiale en matière de surveillance des famines a déclaré officiellement comme une famine. Des centaines de milliers de personnes fuient toujours la ville de Gaza, tandis que l’armée israélienne a fermé toutes les issues et continue de larguer des bombes, malgré l’appel du président américain Trump exhortant l’armée israélienne à cesser le feu pour préparer un échange de prisonniers.

Comment s’annonce la récolte des olives cette année ? Je demande au chauffeur.

Je ne pense pas qu’il y aura une récolte du tout, pour la plupart des gens, répond-il. De nombreuses familles ont tous leurs vergers du côté est du village. Les colons harcèlent quiconque s’y rend. C’est tout simplement trop risqué.

C’est le troisième mois d’octobre consécutif où les gens ne peuvent pas récolter leurs olives. Les passagers dans le bus parlent de l’espoir d’une fin possible de la guerre à Gaza alors que des pourparlers de cessez-le-feu débutent en Égypte. Mais nous avons tous déjà vécu cela à plusieurs reprises, pour ensuite voir notre espoir anéanti. Puis, quelqu’un dit tout haut ce que tout le monde pense probablement en silence.
J’espère juste que s’il y a un cessez-le-feu, ils ne vont pas relancer les choses ici.

Il y a deux ans, le matin du 7 octobre 2023, j’ai été réveillé par un appel d’un collègue travaillant pour un média international.
Regarde les infos, des combattants du Hamas circulent dans Sderot en jeep !

La journée s’est déroulée dans un flou. L’événement était si inédit que personne n’osait spéculer sur ce qui allait suivre.

Le lendemain, le 8 octobre, une centaine d’habitants de Taybeh se sont réunis au cimetière du village pour l’enterrement d’un ancien. Lors des funérailles, les conversations ne portaient que sur ce qui venait de se passer à Gaza. La plupart s’attendait à ce qu’Israël engage une campagne de bombardements brutale contre Gaza, qui durerait des semaines, voire des mois. Rien que cela était déjà effrayant.

Deux jours plus tôt, le 6 octobre, j’avais rédigé un reportage sur le fait que 2023 avait été l’année la plus meurtrière pour les enfants palestiniens depuis des années. La majorité des victimes se trouvaient en Cisjordanie. Depuis des mois, les forces israéliennes intensifiaient leur répression à Jénine et à Tulkarem, allant jusqu’à mener des frappes aériennes — pour la première fois en Cisjordanie depuis 2002.

En août de cette année-là, environ 1 000 prisonniers palestiniens avaient annoncé une grève de la faim massive pour protester contre la répression de leurs droits : explosion des mises à l’isolement, surpopulation carcérale, négligence médicale… tout cela causait des morts en prison. Au 6 octobre, on comptait 5 000 Palestiniens dans les prisons israéliennes, dont 1 300 en détention administrative, c’est-à-dire détenus sans procès. Tout cela était largement ignoré des médias traditionnels.

Ces mêmes médias, après le 7 octobre, ont commencé à employer un vocabulaire qu’ils n’avaient jamais utilisé pour décrire ce que subissaient les Palestiniens : « brutal », « odieux », « barbare ». Mais ils omettaient tout le contexte : 18 ans de blocus à Gaza, 56 ans d’occupation, des dizaines de campagnes de bombardement depuis 1956, 76 ans de déplacement et de dépossession. Tout semblait présenté comme si le 7 octobre marquait le début de l’histoire. Il était clair que le terrain était préparé pour quelque chose de bien plus vaste qu’une simple riposte à l’attaque du Hamas.

Cette semaine-là, les églises de Taybeh ont organisé des messes spéciales pour la paix et pour le peuple de Gaza. Lors des précédentes guerres à Gaza, elles collectaient des dons pour envoyer de l’aide humanitaire à la population de la bande. Cette fois, il n’y avait aucun moyen d’envoyer quoi que ce soit, et les événements se sont rapidement aggravés à Taybeh même.

Les checkpoints ont doublé sur toutes les routes environnantes, et les colons israéliens ont commencé à attaquer les voitures quotidiennement. Aux checkpoints, les véhicules attendaient des heures, et les soldats israéliens fouillaient les téléphones des passagers. Les témoignages se multipliaient : des Palestiniens arrêtés, fouillés de manière invasive, battus pour avoir des applications comme Telegram sur leurs téléphones, ou pour avoir des vidéos du 7 octobre ou des bombardements de Gaza.

Destruction causée par des colons israéliens dans la ville de Mazraa Sharqiyah, à l’est de Ramallah. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Le 12 octobre, des colons israéliens ont tiré sur une famille du village voisin de Deir Jarir, sur la route entre Taybeh et Ramallah. La mère, Randa Ajaj, 33 ans, a été tuée. Son fils de 17 ans, ancien élève de l’école catholique de Taybeh, a été blessé. La route a été bloquée, et j’ai été contraint de rester à Ramallah.

Cette même nuit, un autre groupe de colons a attaqué la communauté bédouine de Wadi Siq, de l’autre côté de Taybeh, déplaçant ses 40 familles sous la menace des armes. La communauté occupait depuis des décennies des terres classées Zone C. J’ai veillé toute la nuit, regardant des vidéos de familles bédouines errant dans les rues de Taybeh, ne portant que ce qu’elles pouvaient emporter, à la recherche d’un abri.

Dans les mois suivants, les colons ont fait de même avec les 20 communautés bédouines vivant sur les pentes entre Taybeh et Jéricho, vidant complètement la zone de toute présence palestinienne. Plusieurs familles bédouines sont passées devant chez moi en tracteur, leurs affaires entassées, installant de nouveaux campements aux abords du village. C’était comme une Nakba 1948 en couleurs.

Une semaine plus tard, mon père sort en furie dans le jardin en voyant un garçon bédouin faire paître une vingtaine de moutons près de notre oliveraie. Les oliviers sont sacrés pour un paysan palestinien, comme les moutons le sont pour un bédouin. Il demande au garçon de qui il est le fils, et à sa réponse, il comprend qu’il appartient à une des familles déplacées. Il ravale sa colère et lui demande gentiment d’éloigner les moutons.
« Pauvres gens, ils n’ont plus aucun endroit où faire paître », murmure-t-il ensuite.

La vie à Taybeh avait déjà changé. Les gens restaient éveillés jusqu’à l’aube, craignant une attaque de colons. Il devenait aussi insupportable de s’endormir en sachant qu’un massacre se déroulait à seulement 100 kilomètres.

Des bergers bédouins s’occupent de leur troupeau de moutons à la périphérie de la ville palestinienne de Taybeh, au nord-est de Ramallah. (Photo : Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Noël et Pâques sont passés sans aucune célébration. L’année a continué avec le même niveau de tension, donnant l’impression d’avoir duré une semaine. Les gens sortaient beaucoup moins, et l’armée israélienne a commencé à patrouiller chaque jour dans le village, improvisant souvent des checkpoints à l’intérieur même de Taybeh, pendant dix minutes, une demi-heure parfois.

En avril, les tensions ont atteint leur paroxysme lorsqu’un adolescent israélien a été retrouvé mort dans une vallée entre deux villages voisins. L’armée israélienne a bouclé toute la zone, et des dizaines de colons ont attaqué le village voisin de Mughayyir, détruisant des bâtiments agricoles, endommageant des maisons et des voitures, et tuant un homme qui défendait sa maison depuis son toit. La vie à Taybeh s’est arrêtée complètement, et j’ai dû travailler depuis chez moi pendant deux jours, les routes étant devenues trop dangereuses à emprunter.

Le 19 janvier 2025, le premier cessez-le-feu est entré en vigueur. C’était un dimanche. Entre le vendredi et le samedi, l’armée israélienne a installé cinq portails de fer autour de Taybeh, transformant le village, ainsi que trois villages voisins, en cage. La même chose s’est produite dans toute la Cisjordanie. Ce dimanche-là, les checkpoints israéliens étouffaient les déplacements des Palestiniens au point que certains, partis de Ramallah l’après-midi, sont arrivés à Naplouse à deux heures du matin.

Pendant les six semaines suivantes, l’armée israélienne fermait les portails de fer chaque week-end, pendant les heures de libération des prisonniers palestiniens, dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu. Tous les prisonniers de Cisjordanie étaient relâchés à Ramallah, et leurs familles venaient de Jénine, Hébron, ou d’encore plus loin, le plus tôt possible, pour attendre la libération de leurs proches. Taybeh et les villages voisins étaient hermétiquement fermés, piégeant les habitants chaque week-end pendant des heures.

Le 18 mars, l’armée de l’air israélienne a lancé une nouvelle vague de bombardements sur Gaza, tuant 400 Palestiniens en dix minutes. Le cessez-le-feu s’est effondré. Mais les portails de fer sont restés en place. L’armée israélienne a même lancé de nouveaux projets d’infrastructure, ouvrant de nouvelles routes pour les colons dans les environs. Ces derniers se sont sentis encouragés, et ont commencé à entrer dans le village.

En mai, un colon a conduit son pick-up jusqu’au centre de Taybeh en plein jour, est entré dans le jardin de l’association coopérative des femmes, a chargé une citerne d’eau vide dans son pick-up, puis est reparti.

Le 25 juin, des colons israéliens ont lancé une grande attaque contre le village voisin de Kufr Malik, à seulement cinq minutes de Taybeh, tuant trois jeunes hommes, dont un citoyen américain. La même nuit, un autre groupe de colons a attaqué la maison d’une famille bédouine à l’entrée de Taybeh et a incendié un arbre dans la cour. Le lendemain, Taybeh a fait la une des journaux. Des expatriés de la diaspora ont appelé leurs familles à Taybeh, paniqués, cherchant à comprendre ce qui s’était passé.

Une semaine plus tard, des jeunes hommes de Taybeh se sont précipités à l’église ancienne de Al-Khader, le lieu le plus sacré pour les habitants de Taybeh, à quelques mètres du centre du village. Un feu faisait rage contre le mur arrière de l’église. Ils se sont retrouvés face à face avec un groupe de jeunes colons israéliens qui les filmaient avec leurs téléphones. Quelques colons plus âgés tentaient d’éteindre le feu, comprenant probablement la sensibilité du lieu. Les pompiers palestiniens sont arrivés une demi-heure plus tard.

Conséquences d’un incendie criminel perpétré par un colon israélien près de l’église Al-Khader dans le village palestinien de Taybeh, au nord-est de Ramallah, le 7 juillet 2025. (Photo : Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Je suis arrivé sur les lieux une fois que tout était terminé. Les gens s’étaient rassemblés, sous le choc, horrifiés. Une femme a murmuré à son mari alors que je passais près d’eux :
« Si on n’est même plus en sécurité à al-Khader, que nous reste-t-il ? »

Je me suis tenu devant le mur emblématique à l’intérieur de l’église et j’ai regardé les empreintes de mains séchées sur le mur. Les habitants de Taybeh y sacrifient des agneaux et offrent la viande aux pauvres, pour remercier Dieu de nouvelles bénédictions, imprimant leurs mains avec le sang du sacrifice sur le mur.

Cette tradition trouve ses origines dans l’histoire de l’Exode dans l’Ancien Testament, mais les habitants de Taybeh l’observent par tradition transmise, depuis des siècles. Ce lieu est utilisé pour des rituels sans interruption depuis l’époque païenne des Cananéens. Alors que je regarde ces empreintes, je pense aux colons qui sont venus ici.
Savent-ils ce que ce lieu signifie pour nous ? Pensent-ils vraiment qu’ils pourront un jour y avoir le même lien que nous ?

Taybeh a de nouveau fait la une. Cette fois, de manière encore plus large. Des chefs religieux et des diplomates sont venus au village, y compris Huckabee. Ils ont lu une déclaration condamnant la violence des colons, exprimé leur solidarité, pris quelques photos à Al-Khader, puis sont repartis.

Depuis, les colons israéliens n’ont pas cessé de venir à Taybeh, allant même jusqu’à incendier une voiture et taguer des menaces sur un mur. Les checkpoints bloquent l’entrée et la sortie du village chaque jour, et les habitudes des gens ont changé d’une manière qui semble irréversible.

Notre nouveau voisin bédouin a vendu tous ses moutons, après que des colons en ont volé une partie, deux ans après l’avoir déplacé avec sa famille.
Il ne peut plus être bédouin, tout comme les paysans qui ne peuvent plus récolter leurs olives ne peuvent plus être paysans.

Les commerces ferment tôt, les bus arrêtent de circuler au coucher du soleil, et les gens se réunissent et discutent beaucoup moins. Je rentre à Taybeh dans le même bus, à la veille du deuxième anniversaire du 7 octobre.

Les anciens, qui s’asseyent tous les jours devant une épicerie, ne me demandent plus si je vais bientôt me marier, comme ils le font depuis mes 18 ans.
Ils me demandent maintenant comment vont les choses à Gaza, s’il y aura un cessez-le-feu, si la situation va s’améliorer en Cisjordanie, ou si, au contraire, elle va empirer.

Je ne sais pas quoi répondre. Je suis journaliste, pas oracle.

Espérons le meilleur, je dis.

Inshallah (si Dieu le veut), répondent-ils, les mains et les yeux tournés vers le ciel.

Cela fait deux ans, et personne ne sait si le pire est derrière nous ou devant nous. Je pense à mes collègues à Gaza, à leurs familles, à leur peuple, à notre peuple là-bas. Affamés, déplacés, brisés au-delà de ce que peut supporter un être humain. Je me sens privilégié, et coupable, d’avoir un lit et un toit au-dessus de ma tête, qui me permettent de terminer mes pensées en fin de journée.

Le bourdonnement d’un drone survole les collines de Taybeh, pendant que les lumières des campements de familles bédouines déplacées brillent timidement à travers la fenêtre de ma chambre, depuis la vallée voisine.

Deux ans sont passés comme une semaine.

Mais la vie a changé, dans notre petit coin, l’un des plus petits de Palestine, comme si deux siècles s’étaient écoulés.
C’est un autre octobre.

Un campement de Bédouins expulsés de leurs terres de pâturage, établi à la lisière du village de Taybeh, juin 2025. (Photo : Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Traduction : RM pour l’Agence Média Palestine.

Source : Mondoweiss.

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