L’histoire de deux prisonniers palestiniens : l’un rentré chez lui, l’autre exilé par Israël

Deux familles attendaient à Ramallah, l’une pour accueillir leur proche, l’autre pour pleurer celui qu’elle ne reverrait peut-être jamais.

Par Mosab Shawer, le 13 octobre 2025

Bassam al-Zeir, à gauche, embrasse son frère Hani au Centre culturel de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 13 octobre 2025 [Avec l’aimable autorisation de la famille al-Zeir]



Ramallah, Cisjordanie occupée – Le matin s’est levé dans une atmosphère pleine d’espoir, alors que des milliers de familles palestiniennes se préparaient à accueillir leurs proches emprisonnés, qui devaient être libérés dans le cadre d’un accord d’échange de prisonniers avec Israël.

Certains avaient passé des décennies en prison, d’autres purgeaient des peines d’emprisonnement à perpétuité consécutives, et la plupart avaient été arrêtés en masse par Israël à Gaza pendant sa guerre de deux ans contre l’enclave assiégée.

Le Centre culturel de Ramallah a rassemblé lundi les familles des prisonniers politiques libérés en Cisjordanie, dans une atmosphère empreinte de larmes, d’étreintes et d’espoir.

Mais les larmes qui coulaient sur le visage d’une femme semblaient différentes, alors qu’elle se penchait contre son frère, pleurant amèrement.

Ils étaient choqués et attristés par la nouvelle qu’ils venaient d’apprendre au sujet de leur frère, le prisonnier Muhammad Ahmad Imran, originaire d’Hébron, qui avait été arrêté en décembre 2022 et condamné à 13 peines d’emprisonnement à perpétuité. Et leur joie d’apprendre qu’il allait être libéré venait d’être anéantie.

« Les mots manquent »

Ibtisam et son frère Raed Imran sont venus à Ramallah il y a deux jours, après avoir reçu un appel de Muhammad depuis la prison israélienne où il était détenu, leur annonçant qu’il ferait partie des prisonniers qui seraient libérés en Cisjordanie.

Mais lorsqu’ils sont arrivés au centre culturel lundi matin, on leur a dit que Muhammad figurait bien sur la liste, mais qu’il faisait partie des plus de 100 prisonniers qu’Israël avait décidé d’exiler de Palestine.

Selon le Bureau des médias des prisonniers palestiniens, Israël va exiler 154 des 250 prisonniers politiques palestiniens qu’il libère.

Ces hommes seront probablement soumis à de sévères restrictions quant à leurs déplacements et leurs activités dans les pays où ils seront envoyés, et il leur sera difficile de voyager étant donné qu’ils n’ont que la nationalité palestinienne.

Tamer Qarmout, professeur associé en politique publique à l’Institut d’études supérieures de Doha, explique à Al Jazeera que ces ordres d’exil équivalent à un déplacement forcé de ces personnes.

De plus, comme Israël rend presque impossible pour certains Palestiniens de voyager en dehors de la Palestine, les familles de ces prisonniers risquent de ne plus jamais les revoir.

Raed était toujours incrédule, repensant aux derniers jours et à tout ce qui s’était passé et qui lui avait donné la certitude que son frère allait rentrer à la maison.

« J’ai reçu un appel d’un officier israélien… Il nous a dit de ne pas montrer notre joie et de ne pas recevoir de visiteurs », a-t-il déclaré, décrivant une expérience courante pour les familles palestiniennes : les menaces des forces de sécurité israéliennes – de violence, d’arrestations et pire encore si elles manifestaient leur joie de voir leur proche rentrer à la maison.

« L’armée israélienne a fait une descente chez nous cette nuit-là, demandant où Muhammad allait séjourner après sa libération. Ils nous ont mis en garde contre toute célébration, tout soutien à la résistance, ou même tout message de solidarité avec Gaza. Nous leur avons dit que nous voulions seulement la liberté de mon frère et que nous étions prêts à fermer nos portes à toute personne venue nous féliciter. »

Ibtisam semblait épuisée et en larmes.

« J’étais tellement heureuse quand j’ai appris que Muhammad allait être libéré. Nous avons quitté Hébron il y a deux jours… Je voulais être la première à l’accueillir. Toute cette fatigue due au déménagement et à la recherche d’un endroit où séjourner ici en valait la peine ; j’étais persuadée que toute cette fatigue disparaîtrait au moment de le retrouver », a-t-elle déclaré avec un sourire triste.

« Les menaces de l’occupant ont gâché notre joie et nous ont rendus nerveux », a-t-elle ajouté. « La manipulation des noms et des informations était intentionnelle, et c’est ce qui nous a mis les nerfs à vif. [Mais] je resterai ici jusqu’à ce que le dernier prisonnier soit libéré. Je ne peux pas décrire ce que je ressens… les mots me manquent. »

Joie pour la famille al-Zeir

À l’entrée du Centre culturel de Ramallah se tenait également Bassam al-Zeir, un homme de 60 ans originaire de Dura, au sud d’Hébron, le visage fatigué mais enthousiaste.

Il attendait avec impatience des retrouvailles qu’il espérait depuis 23 ans, avec son frère Hani, âgé de 50 ans et père de sept enfants, et avec leur cousin Arafat al-Zeir.

Hani a été arrêté le 28 juin 2002 et condamné à 25 ans de prison, dont il a purgé 23 ans. Arafat a été arrêté au même moment et condamné à 35 ans.

Bassam a déclaré que la nouvelle de la libération des deux hommes avait été « un tonnerre de joie ».

« Le nom de mon cousin Arafat figurait sur la première liste, puis, à 2 heures du matin exactement, le nom de mon frère Hani a été publié. Nous n’arrivions pas à y croire et nous avons immédiatement commencé à nous préparer pour aller à Ramallah. »

Bassam n’a pas vu son frère depuis plus de deux décennies, car la famille s’est vu refuser toute visite, probablement parce que Bassam lui-même avait déjà été détenu.

« J’ai été arrêté plus d’une fois, et ils m’ont empêché de le voir, même pendant les visites familiales, comme s’ils voulaient que la séparation entre nous reste éternelle. »

Mais, a-t-il ajouté : « La liberté arrive… même si elle a 23 ans de retard. »

Malgré sa joie, Bassam est frustré et attristé.

D’une part, dit-il, il sait que la libération des prisonniers a un coût indescriptible que la population de Gaza a dû supporter pendant deux ans.

D’autre part, les restrictions imposées par les Israéliens aux familles des prisonniers les empêchent d’exprimer leur joie de retrouver leurs proches.

« Nous avons attendu un quart de siècle [cette libération]… mais ils nous ont même empêchés de ressentir notre joie », dit-il, les larmes aux yeux.

« Impossible à décrire »

Puis le bus est arrivé et les prisonniers ont commencé à descendre. Bassam s’est précipité avec les membres d’autres familles, impatient d’apercevoir son frère et son cousin.

Mais la foule aux portes du bus était trop dense, et Bassam a trébuché, reculant légèrement et criant « Hani ! Hani ! » dans l’espoir que son frère l’entende.

Finalement, les frères se sont retrouvés et les larmes ont coulé tandis qu’ils s’embrassaient et tentaient de contenir toute leur émotion dans ces instants.

Interrogé sur ce qui lui passait par la tête, Hani a secoué la tête et a répondu : « Ce sentiment est impossible à décrire avec des mots… »

Arafat n’a pas pu participer à ce moment émouvant. Sa santé s’était tellement détériorée dans la prison israélienne qu’il a dû être aidé pour descendre du bus et immédiatement emmené pour être examiné par des médecins.

Le soulagement d’être libre et de revoir son frère après si longtemps était visible sur le visage de Hani, tout comme la fatigue accumulée pendant son séjour en prison.

Lui et Arafat avaient été détenus à la prison de Ramon jusqu’à ce qu’on leur annonce, peu avant leur libération, qu’ils allaient être transférés à Ofer, un autre établissement que les Palestiniens savent être généralement le dernier lieu de détention pour les prisonniers sur le point d’être libérés.

Ils ont été menacés, a déclaré Hani, mais la joie d’être transférés à la prison d’Ofer était plus forte.

« J’ai senti mon souffle revenir, comme si la vie était revenue.

Le plus difficile dans la captivité, ce ne sont pas les murs ou les chaînes, mais le temps qui passe loin de nos familles. Je comptais les années en regardant mes enfants grandir sur des photos. »


Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

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