Le mouvement pour la libération des otages israéliens a fini par l’emporter — contre son propre gouvernement

Alors que ceux qui se sont battus pour leur libération célèbrent leur victoire, le gouvernement cherche à se présenter comme le sauveur des otages, bien qu’il les ait abandonnés pendant deux ans.

Par Oren Ziv, le 14 octobre 2025

Einav Zangauker, mère de l’otage Matan Zangauker, salue l’accord de cessez-le-feu sur la place des Otages à Tel Aviv, le 9 octobre 2025. (Chaim Goldberg/Flash90)


Lundi matin, l’ambiance était à la liesse sur la place des Otages à Tel-Aviv, où des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées pour assister à la retransmission en direct du retour de vingt personnes israéliennes retenues en captivité à Gaza. Beaucoup d’individus parmi la foule avaient participé à des manifestations sur cette même place au cours des deux dernières années, ce qui lui a valu son nom. C’était le moment pour lequel ils s’étaient battus, et qu’ils avaient tant espéré.

Chaque fois que la nouvelle s’affichait sur grand écran qu’un otage avait été remis à la Croix-Rouge ou avait passé la frontière israélienne, la foule éclatait en acclamations. Certaines personnes pleuraient, d’autres chantaient et dansaient. Un groupe a même débouché une bouteille de champagne.

Les manifestations en faveur d’un accord sur les otages, menées par les familles des otages elles-mêmes, ont été une constante du paysage d’Israël en guerre, leur nombre et leur intensité variant au gré des opérations à Gaza. Certains membres de la foule ont bloqué des routes, ce qui leur a valu d’être passés à tabac par la police ou des soutiens du gouvernement. D’autres ont manifesté silencieusement devant les domiciles des ministres. D’autres encore ont entamé une grève de la faim ou organisé de petites veillées dans les villes et villages du pays.

« C’est tellement émouvant », a déclaré Sheli Bar-Nir, 34 ans, originaire de Tel Aviv, se tenant au premier rang sur la place des Otages. « Nous nous battons pour cela depuis plus de deux ans, et ça y est, ça arrive enfin. Ils rentrent enfin chez eux. »

« Nous avons joué un rôle important dans cette affaire : venir manifester était très important », a-t-elle poursuivi. « Trump l’a vu et a donné le coup de pouce final, et c’est pourquoi nous sommes ici aujourd’hui. Nous continuerons à manifester jusqu’à ce que le dernier otage soit rentré chez lui », a-t-elle ajouté, faisant référence au fait que le Hamas n’a toujours pas remis les dépouilles de deux douzaines d’otages morts en captivité.

L’un des moments les plus émouvants de la matinée a été la diffusion d’un appel téléphonique entre l’otage Matan Zangauker et sa mère Einav, figure de proue du mouvement de protestation, juste avant sa libération par le Hamas. « Il n’y a plus de guerre, Matan », lui a dit Einav. « Tu ne vas pas le croire, mon amour. Gaza s’en sortira. Il n’y a plus de guerre. Matan, tu rentres à la maison. Tout le monde rentre à la maison. »

Alors que les manifestations en faveur des otages au cours des deux dernières années ont largement passé sous silence ce qu’Israël a infligé à Gaza et à ses habitant·es palestinien·ne·s, il est intéressant de noter qu’Einav a tenu à dire : « Gaza s’en sortira ». Cela reflétait peut-être sa conviction, partagée par une certaine frange du mouvement, que le sort des otages était lié à celui de Gaza. La destruction continue de la bande de Gaza et le nettoyage ethnique des Palestiniens auraient probablement conduit à la mort de son fils.

Einav avait rompu avec le Forum officiel des familles des otages et des personnes disparues dès l’hiver 2024, frustrée par la position apolitique de celui-ci et sa réticence à critiquer directement le gouvernement israélien pour avoir torpillé de manière flagrante les négociations de cessez-le-feu. Aux côtés de plusieurs familles d’otages, elle a lancé des manifestations hebdomadaires plus conflictuelles devant le quartier général de l’armée israélienne, qui ont pris le nom de la rue où elles se tenaient, « Begin ». Bloquant régulièrement la circulation et allumant des feux sur les autoroutes, le groupe a dirigé sa colère contre Nétanyahou et son gouvernement pour avoir fait obstruction à un accord qui aurait permis la libération de leurs proches.

En retour, ils ont été victimes de discours haineux de la part de responsables du gouvernement qui les ont qualifiés de « partisans du Hamas » et les ont accusés de « faire monter les enchères » que le groupe militant exigerait lors des négociations La police et des voyous pro-gouvernement ont été envoyés pour les passer à tabac et tenter de réprimer leurs manifestations.

Mais au-delà de la violence et de l’incitation à la haine auxquelles ils étaient confrontés, le plus grand défi du mouvement a été de s’opposer à la volonté du gouvernement israélien de poursuivre la guerre indéfiniment. Pendant des mois, Nétanyahou, ses alliés et l’armée ont fait valoir que seule une pression militaire continue – davantage de destructions à Gaza et davantage de tueries de Palestiniens – contraindrait le Hamas à libérer les otages. Dans la pratique, cela a servi de justification au génocide.

Malgré un large consensus au sein de l’opinion publique israélienne en faveur du retour des otages, le mouvement Begin était en minorité lorsqu’il affirmait que cela ne serait possible qu’en mettant fin à la guerre. Au fil du temps, leur position s’est avérée de plus en plus justifiée : au moins 41 otages sont morts ou ont été tués en captivité, certains aux mains du Hamas et d’autres directement par les bombes et les balles de l’armée israélienne, tandis que les opérations militaires n’ont permis de sauver qu’une poignée d’entre eux.

Si la reconnaissance envers le gouvernement israélien pour avoir finalement accepté un accord complet sur les otages s’est faite rare, celle envers l’administration Trump a été omniprésente depuis l’annonce de l’accord la semaine dernière. Nombreux parmi ceux qui faisaient la fête lundi étaient venus avec des drapeaux américains, certains étaient même déguisés en Trump. Le sentiment général était que sans l’intervention des États-Unis, Nétanyahou aurait continué à prolonger indéfiniment la guerre.

Des centaines de milliers de personnes s’étaient également rassemblées samedi soir sur la place des Otages, où l’envoyé spécial américain Steve Witkoff, la fille de Trump, Ivanka, et son mari Jared Kushner, qui a également participé aux négociations, ont été accueillis par des applaudissements (Nétanyahou, dont le procès pénal se déroule actuellement dans un tribunal adjacent à la place, ne s’est jamais rendu sur place). Lorsque Witkoff a tenté de remercier Nétanyahou, la foule a éclaté en huées avant qu’il n’ait pu terminer sa phrase.

Pour les manifestants, c’est Trump, à qui ils s’étaient directement adressés dans leurs manifestations, avant même sa réélection, qui les a sauvés, et non Nétanyahou. Cette conviction a été confirmée lorsque, lors de la visite de Nétanyahou à Washington, Trump a clairement montré qu’il avait prêté attention à leurs revendications : « Ils brandissent des pancartes à mon nom, ils m’aiment et ils me demandent deux choses : ramenez les otages et mettez fin à la guerre. »

Kushner a été le seul sur scène à mentionner les « civils de Gaza » et à reconnaître leurs souffrances, même s’il s’est rapidement empressé de faire l’éloge des soldats israéliens et d’affirmer qu’Israël n’avait pas « imité la barbarie de l’ennemi ».

Pas de retour à la « normale »

Lundi après-midi, les hélicoptères transportant les otages ont commencé à atterrir dans les hôpitaux du centre d’Israël. Au centre médical Sheba de Ramat Gan, Ziv Berman a été vu en train de faire signe depuis un hélicoptère avant d’embrasser son frère Gali, lui aussi retenu captif à Gaza, mais par un autre groupe de combattants du Hamas.

Pour de nombreux Israéliens, en particulier ceux du centre-gauche, le retour des otages marque la fin d’une période difficile. Leur enlèvement — et surtout leur abandon prolongé — contredisait les valeurs dans lesquelles ils ont été élevés, en particulier le devoir religieux juif de rachat des captifs. Pour eux, l’incapacité du gouvernement à ramener les otages plus tôt constitue une trahison du contrat social fondamental de l’État, qui est de protéger ses citoyens.

La question des otages les a consumés quotidiennement pendant deux ans, les empêchant de mener une vie normale sur le plan émotionnel. Lundi, certains ont commencé à appeler la place des Otages par un nouveau nom, la place des Rapatriés, marquant ainsi la fin d’un chapitre sombre.

Le gouvernement espère lui aussi tourner la page le plus rapidement possible, et faire oublier sa propre responsabilité dans les défaillances de sécurité qui ont conduit aux enlèvements. Dans les jours qui ont précédé la visite de Trump, la ministre des Transports, Miri Regev, a envoyé des employés municipaux accrocher des drapeaux américains et israéliens le long des routes et, dans le même temps, retirer les affiches appelant au retour des otages. Elle a également ordonné l’enlèvement des voitures incendiées qui avaient été amenées du sud par des militants opposés au gouvernement, et placées le long des autoroutes principales pour commémorer le 7 octobre. 

Beaucoup espèrent désormais un retour à la normale. Mais cet espoir se heurte à de sérieux obstacles, dont le principal est la catastrophe provoquée par Israël à Gaza. La société israélienne, aidée par les médias généralistes, a largement réussi à ignorer le génocide et la situation humanitaire désastreuse créés par l’offensive israélienne. Même après deux ans, la plupart des Israéliens refusent délibérément de prendre conscience de l’ampleur des crimes commis par Israël dans la bande de Gaza. D’autres en sont conscients et rejettent toute la responsabilité sur le Hamas.

Ils espèrent désormais que l’isolement international d’Israël retombera, que les manifestations de solidarité avec la Palestine cesseront et que tout pourra revenir à la situation telle qu’elle était le 6 octobre 2023. Mais cela semble peu probable. Lorsque les médias internationaux pourront à nouveau accéder à Gaza dans un avenir proche, les informations faisant état des horreurs qui y ont été commises continueront de faire la une des journaux. Et les millions de personnes à travers le monde qui ont été horrifiées par les massacres quotidiens ne pardonneront ni n’oublieront de sitôt.

Certains des otages libérés lors des précédents cessez-le-feu ont tenté d’alerter l’opinion publique israélienne sur la situation à Gaza, révélant dans des interviews que leur plus grande crainte pendant leur captivité n’était pas leurs ravisseurs, mais les frappes aériennes de l’armée israélienne qui menaçaient leur vie. De petits groupes d’activistes de la gauche radicale ont également tenté de briser le mur du déni, brandissant régulièrement des photos d’enfants palestiniens tués à Gaza en marge des manifestations pour les otages, ou manifestant devant la barrière qui encercle la bande de Gaza. Eux aussi ont été accueillis par la violence de la police et du public de droite.

Toutefois, sur le plan interne, Israël aura également des difficultés à revenir à la « normale » après deux années de conflit. Plus de 450 soldats ont été tués à Gaza, en plus des 1 200 soldats et civils tués le 7 octobre. Plusieurs milliers d’autres sont gravement traumatisés. Les personnes évacuées dans le sud et le nord n’ont toujours pas pu regagner leurs foyers. Les kibboutzim attaqués le 7 octobre n’ont pratiquement pas été reconstruits.

Parmi ceux qui ont participé aux célébrations cette semaine figuraient des ministres et d’autres membres de la Knesset, ainsi qu’une partie de la droite nationale-religieuse, qui pendant deux ans étaient prêts à sacrifier les otages sur l’autel de la « victoire totale », c’est-à-dire l’anéantissement de Gaza. Ils espèrent maintenant profiter de l’euphorie populaire pour effacer le 7 octobre et se présenter comme les libérateurs plutôt que comme les traîtres. 

Mais ces efforts semblent voués à l’échec. Les appels lancés par l’opinion publique et l’opposition à la Knesset en faveur d’une commission d’enquête officielle chargée d’enquêter de manière indépendante sur les échecs du 7 octobre ne feront que s’amplifier avec le cessez-le-feu. Les huées qui ont accueilli la simple mention du nom de Nétanyahou samedi soir ne sont qu’un début.


Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source : +972

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