« Pris en otage par l’armée israélienne » : des prisonniers palestiniens libérés décrivent une torture à grande échelle

Les Palestiniens libérés des prisons israéliennes dans le cadre de l’échange d’otages avec le Hamas décrivent des actes de torture physique et psychologique, des négligences médicales, des privations et bien plus encore. Moureen Kaki, une travailleuse humanitaire Palestino-Américaine de l’organisation Glia International, qui a interrogé des personnes libérées, nous fait part depuis Khan Younis de certains de leurs récits.

La plupart de ces Palestiniens avaient été arrêtés et emprisonnés sans inculpation par l’armée israélienne au cours des deux dernières années. « Ils ont été illégalement emprisonnés, dans un premier temps par l’armée israélienne, puis par le gouvernement israélien », explique Kaki. « Leur détention a duré trois mois pour certains, plusieurs années pour d’autres. »

Entretien réalisé par Democracy Now, le 17 octobre 2025

Un prisonnier palestinien libéré accueilli par sa famille après sa sortie d’une prison israélienne à Ramallah, en Cisjordanie occupée par Israël [Yosri al-Jamal/Reuters].


AMY GOODMAN : Nous nous tournons maintenant vers Khan Younis, où nous rejoint Moureen Kaki, cheffe de mission de Glia International, une organisation humanitaire qui a envoyé des médecins à Gaza. Moureen est à Gaza depuis juin dernier. Elle aide depuis peu les médecins internationaux en assurant la traduction pour les prisonniers palestiniens libérés des prisons israéliennes.

Voici le témoignage d’un Palestinien récemment libéré, Majed Abid, détenu pendant près de deux ans :

MAJED ABID : [traduit] La situation est extrêmement, extrêmement difficile pour les jeunes hommes — pas de nourriture, pas d’eau, aucun soin médical. Ils subissent une oppression constante et des persécutions. J’aimerais que tout le monde prête attention à leur situation. Que Dieu protège chacun. Dieu merci. C’est un sentiment indescriptible.

AMY GOODMAN : Moureen Kaki, pouvez-vous nous parler des personnes pour lesquelles vous avez assuré la traduction ? Les images qui nous parviennent des Palestiniens libérés des prisons israéliennes — environ 1 700 à Gaza, et d’autres en Cisjordanie occupée — montrent clairement leur maigreur extrême, presque squelettique, bien qu’ils portent tous ces lourds sweat-shirts gris.
Pouvez-vous nous faire part de ce que ces prisonniers libérés vous ont raconté?

MOUREEN KAKI : Oui, Amy, c’était vraiment, vraiment tragique d’entendre leurs témoignages. Certaines choses… enfin, n’avaient même pas besoin d’être dites : elles étaient visibles sur leurs corps, comme vous le décrivez. Mais parmi les personnes que nous avons vues et avec qui nous avons parlé, trois en particulier avaient des blessures par balles récentes, datant d’à peine trois semaines. Toutes ces blessures étaient localisées au même endroitdans la jambe, au niveau de la cuisse.

Tous, sans exception, m’ont décrit la même expérience : dès l’annonce du cessez-le-feu, ils ont reçu pour boire uniquement de l’eau des toilettes. Ils n’ont reçu aucune nourriture. Certains ont été battus par les forces israéliennes à peine deux heures avant leur arrivée à Gaza, alors qu’ils attendaient dans le bus. Tous ont décrit des tortures, à la fois des coups violents portés à différentes parties de leur corps, mais aussi des formes de « torture douce », entre guillemets, où ils étaient forcés de s’agenouiller ou de rester assis dans des positions extrêmement inconfortables pendant de très longues heures. C’était… oui, leurs récits étaient vraiment horribles.

NERMEEN SHAIKH : Moureen, pouvez-vous nous donner un peu plus de détails ? Qui sont les prisonniers avec lesquels vous avez parlé ? Dans quel type d’établissements étaient-ils détenus ? La plupart d’entre eux étaient-ils en détention administrative ? Avaient-ils été inculpés ? Ou bien attendaient-ils simplement leur procès ?

MOUREEN KAKI : Oui, merci pour cette question. Aucun d’entre eux n’avait été inculpé.
Ils étaient tous détenus illégalement, dans le cadre de ce que vous avez mentionné — la détention administrative pratiquée par Israël. Aucun d’entre eux n’a eu accès à un avocat, ni bénéficié d’aucun moyen de communication avec le monde extérieur. Les israéliens ont dit à certains détenus que toute leur famille avait été tuée, ce qui était parfois faux. Dans d’autres cas, les prisonniers n’ont reçu aucune information, et n’ont découvert qu’à leur retour que leur famille avait effectivement été tuée par Israël.

Et donc, ces personnes… il s’agissait d’un éventail assez large. Il y avait des jeunes hommes d’à peine 21 ans, dont je me souviens très bien, et d’autres plus âgés, d’une cinquantaine d’années. La plupart de ceux avec qui j’ai parlé ont été arrêtés à leur domicile, après l’attaque de leur maison par des tirs israéliens. Blessés, sous le choc, ils ont été emmenés de force depuis leur domicile ou du lieu où ils se trouvaient au moment de l’attaque. Donc oui… il n’y a pas de doute : ce sont des captifs. Ils ont été pris en otage par l’armée israélienne.

AMY GOODMAN : Donc, encore une fois, ce millier d’hommes — près de deux mille — qui ont été relâchés à Gaza, ils n’avaient pas été inculpés.

MOUREEN KAKI : Non, non, ils étaient emprisonnés illégalement, détenus comme captifs par l’armée israélienne puis par le gouvernement israélien.

NERMEEN SHAIKH : Et où étaient-ils détenus, Moureen ?

MOUREEN KAKI : Il y avait différentes prisons, en Palestine occupée et en Israël. Les conditions dans lesquelles ils étaient détenus — en fait la gale était tellement répandue parmi les Palestiniens emprisonnés que le ministère de la Santé avait carrément préparé des kits de soins contenant un traitement contre la gale pour tout le monde, tant le problème était généralisé. Ils étaient donc maintenus dans des espaces confinés et surpeuplés, où d’autres Palestiniens, comme vous l’avez mentionné, venant de Cisjordanie, sont également détenus sous « détention administrative », y compris des enfants.

AMY GOODMAN : L’un des hommes que nous venons de montrer, à genoux par terre, en larmes, venait d’apprendre que sa femme et ses enfants avaient été tués dans une frappe aérienne israélienne. Il tenait dans sa main un petit bracelet, je crois, pour son enfant de 2 ans. Avaient-ils reçu la moindre information, pendant qu’ils étaient détenus, sur ce qui se passait sur le terrain ?

MOUREEN KAKI : Absolument pas. Le monsieur dont vous parlez faisait partie des premières personnes à arriver. J’étais dans la pièce quand il a reçu la nouvelle. Et ils n’ont pas été tenus au courant, je leur ai demandé . Une des choses que je faisais, c’était de leur prêter mon téléphone portable pour qu’ils puissent appeler leur famille. Et souvent, comme il y avait tellement de monde dans la zone, et parce qu’Israël a détruit l’infrastructure, il était difficile d’avoir du réseau téléphonique. Et donc, ils me disaient : « Puis-je envoyer un message ? Et si jamais ils vous rappellent après mon départ, pouvez-vous juste leur dire que je vais physiquement bien et que je vais les retrouver ? »

Il n’y avait donc strictement aucune communication autorisée, aucune, pendant tout le temps où ils étaient détenus. Leur détention a duré trois mois pour certains, plusieurs années pour d’autres.

AMY GOODMAN : Moureen Kaki, nous voulons simplement terminer en vous demandant pourquoi vous êtes là-bas. Vous êtes cheffe de mission pour Glia International, à Gaza depuis bien plus d’un an, mais vous venez du Texas.

MOUREEN KAKI : Oui, je suis Palestino-Américaine, et donc c’est une lutte personnelle pour moi, dans le sens où, vous savez, notre peuple est un seul peuple — que ce soit en Cisjordanie, d’où je viens, ou à Gaza, ou en Palestine occupée — et donc il est important pour moi de pouvoir servir mon peuple de cette manière, aussi modeste soit-elle.

Mais il y a autre chose : je suis une citoyenne américaine qui paie ses impôts, et je suis absolument écœurée par le fait que notre pays continue d’utiliser l’argent des contribuables pour financer l’occupation et la violence israéliennes contre les Palestiniens. Et donc, pour moi, il a été facile de décider de faire ce travail, non pas pour atténuer la violence à laquelle j’ai contribué financièrement aux États-Unis, mais pour apaiser ma propre culpabilité, d’une certaine manière. Et oui, c’est — c’est le plus grand honneur de ma vie que de pouvoir être ici à Gaza et de faire le peu qu’il m’est possible pour aider.

AMY GOODMAN : Moureen Kaki est cheffe de mission pour Glia International. Elle nous parle depuis Gaza.

Traduction : CB pour l’Agence Média Palestine

Source : Democracy Now

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