Décombres, gangs et frappes aériennes: ce qui m’attendait, de retour dans la ville de Gaza 

J’avais hâte de revenir vers le nord après le cessez-le-feu. Mais la joie d’être à la maison a rapidement cédé la place à encore plus d’incertitude et de peur. 

Par Ahmed Ahmed, le 23 octobre 2025 

Des Palestinien.nes marchent sur les ruines de leurs maisons dans le quartier de Shuja’iya, à l’est de Gaza, le 16 octobre 2025. (Khalil Kahlout/Flash90) 


« Les chars se sont retirés ! Les gens retournent à la ville de Gaza ! » 

C’était juste après midi, vendredi 10 octobre, et Al-Rashid Street, la principale artère de Gaza, était inondée de gens sifflant, applaudissant et criant avec enthousiasme au téléphone. J’étais dans la tente de certain.es de mes proches non loin de là, mon cœur battait fort alors que j’attendais avec anxiété la nouvelle du début du cessez-le-feu négocié par les États-Unis. Seulement une semaine plus tôt, j’avais été forcé de quitter ma ville à la suite de l’invasion brutale d’Israël, et je désespérais de rentrer chez moi. Et puis soudain, il était l’heure. 

J’ai essayé, en vain, de me faire emmener par un véhicule de passage, mais le nombre de personnes inondant la rue – dont beaucoup avaient campé là pendant la nuit – dépassait largement la capacité des transports disponibles. J’ai donc attrapé mon vélo qui était dans la tente et j’ai rejoint la foule en direction du nord. 

Les rues regorgeaient d’hommes, de femmes, d’enfants et de personnes âgées qui se dépêchaient de rentrer chez eux. Certain.es étaient impatient.es de vérifier si leurs maisons étaient encore debout. D’autres se précipitaient pour retrouver des proches qui avaient survécu aux derniers jours de l’opération israélienne. Beaucoup voulaient simplement laisser leurs tentes derrière eux et se retrouver à nouveau dans leurs propres maisons, même si elles avaient été en grande partie détruites. 

Quand je suis arrivé dans la ville de Gaza, je l’ai à peine reconnue. Les rues étaient remplies de métal tordu, de verre brisé, de débris de maisons et de tours écrasées par les bombardements méthodiques et les robots explosifs israéliens. Beaucoup de routes étaient complètement bloquées; j’ai dû descendre de mon vélo et le porter sur une partie du chemin. 

Cela ne faisait que quelques jours que je n’avais pas été déplacé, et à ce moment là, chaque coin de la ville s’était transformé en une carte de souvenirs où se trouvaient autrefois des infrastructures physiques: mon école, les cafés où je voyais des amis, les restaurants où je mangeais avec ma famille, les magasins où j’avais l’habitude d’acheter des vêtements. 

En arrivant enfin dans mon quartier, j’ai été submergé par le soulagement de voir mon immeuble encore debout. J’ai tiré la clé de mon sac et j’ai grimpé les escaliers avec le sourire. La porte était ouverte, les fenêtres brisées et le plâtre tombait des murs. Tous nos meubles avaient disparu. Pourtant, je me sentais toujours chanceux – j’avais un toit au-dessus de ma tête, contrairement à des milliers d’autres qui avaient tout perdu, maintenant forcé.es de vivre dans des tentes. 

Sans me rendre compte de ce que je faisais, je me suis allongé sur le sol couvert de gravats et j’ai pleuré. J’étais chez moi. 

Un léger souffle de vie 

Pendant deux ans, une question n’a cessé de me tarauder jour et nuit : vivrais-je assez longtemps pour voir la fin de cette guerre génocidaire? 

Le mois dernier, j’ai senti la mort se refermer sur moi lorsque les forces israéliennes ont intensifié leurs attaques contre la ville de Gaza. J’ai juré de ne jamais fuir ma ville, mais je n’ai finalement pas eu d’autre choix lorsque des chars et des quadricoptères erraient dans les rues et que des bombes tombaient tout autour de moi. 

J’ai quitté ma maison en larmes, emportant les souvenirs des 29 années que j’ai passées entre ses murs et un petit sac de choses essentielles : de la nourriture en conserve, des documents personnels, des vêtements d’hiver, et un album de photos de famille. Certains membres de ma famille et ami.es sont resté.es dans la ville de Gaza, incapables de se payer le transport, de trouver un endroit où aller ou surmonter l’épuisement des mois de déplacement; je leur ai fait mes adieux avant de partir, sachant qu’à Gaza, chaque séparation peut être la dernière. 

Après l’évacuation, j’ai continué à travailler en tant que journaliste depuis ma tente à Deir Al-Balah. J’ai parcouru à pied des kilomètres tous les jours, à la recherche d’endroits pour recharger les batteries de mes appareils ou d’un signal assez fort pour envoyer un article à mes éditeurs. Parfois, je travaillais à partir d’une simple tente attribuée aux journalistes près de l’hôpital Al-Aqsa, qu’Israël avait déjà bombardé. 

Dans les jours qui ont précédé le cessez-le-feu, même la plus petite rumeur de progrès après des séries de pourparlers ratés semblait être un miracle. Nous nous accrochions aux déclarations du président des États-Unis, Donald Trump, qui poussait à libérer les otages israéliens et à négocier un accord, alors même que les impôts américains continuaient de financer les bombes israéliennes. 

Chaque jour se levait avec des voisin.es qui murmuraient à propos des négociations. — “ Nous rentrerons bientôt“, me dit Um Saeb, une vieille femme vivant dans une tente voisine, quand je lui ai demandé ce qu’elle avait entendu ce jour-là. 

Lorsque l’accord a finalement été annoncé, il a semblé qu’un léger souffle de vie était revenu à Gaza. Malgré le scepticisme et la peur d’une autre trahison israélienne au dernier moment, les gens ont prudemment commencé à le célébrer. 

Peu de temps après mon retour à la maison, mon ami Waseem m’a téléphoné. « Comment va ta maison ? » a-t-il demandé. — « Elle est partiellement détruite – ma maison aurait besoin d’une maison », répondis-je, avant de demander: « Qu’en est-il de la tienne ? » — « J’en cherche des morceaux », dit-il tranquillement. « Les chars ont détruit tout notre quartier. » 

Waseem et ses deux frères avaient travaillé pendant des années pour construire leur maison dans le quartier d’Al-Tuffah, et sa famille a refusé tout au long de la guerre de la quitter. Mais à la fin du mois de juin, ils ont fui sous de lourds bombardements israéliens, se déplaçant d’une partie de la ville à une autre depuis lors. 

Son père, Naser, qui souffre de divers problèmes de santé, passait la plupart de son temps dans leur jardin, à planter des légumes, des olives et des fleurs – même au plus fort de la famine imposée par Israël dans le nord de Gaza. Une fois il m’a donné des aubergines et des poivrons de ce jardin, qui étaient de petits mais inestimables cadeaux pendant ces mois de famine. 

Mes ami.es et moi, y compris certain.es qui ont été tué.es plus tard pendant le génocide, avions l’habitude de passer des week-ends chez Waseem pour échapper au chaos du centre-ville – faire des grillades, fumer, et parfois regarder des films ensemble. 

Peu de temps avant la guerre, Waseem avait prévu de se marier, sa mère avait alors vendu son collier d’or pour l’aider à construire un deuxième étage. Quand je l’ai appelé pour la consoler au sujet de la maison familiale, je n’ai pas trouvé les mots. Nous avons tous les deux pleuré, parce qu’à Gaza, les maisons ne sont pas seulement des murs et des plafonds, mais elles représentent la sécurité, la mémoire et la paix – aujourd’hui toutes changées en poussière. 

Piégé, de nouveau 

Celles et ceux d’entre nous qui ont survécu au génocide commencent maintenant à essayer de recoller les morceaux de nos vies. Mais dans la ville de Gaza, les attaques israéliennes et les affrontements entre le Hamas et les milices locales continuent d’aggraver nos problèmes. 

Après mon retour à la maison, des personnes de ma famille qui étaient resté.es dans la ville m’ont mis en garde contre des groupes dangereux de notre quartier qui ont collaboré avec les troupes israéliennes pendant les derniers jours de leur opération. Ils ont été vus en train de piller des maisons, de menacer de tuer des familles déplacées à leur retour, ainsi que de se battre avec les forces du Hamas. On ne sait pas si ces groupes ont décidé de rester dans la zone ou s’ils ont été « abandonnés » par les forces israéliennes pendant le retrait. 

Un jour, la semaine dernière, alors que je dégageais les décombres et le verre répandus partout chez moi afin de préparer le retour du sud de mes nièces et de mes neveux, j’ai entendu des coups de feu à proximité. Mes oreilles sont bien entraînées depuis deux ans: je pouvais dire qu’ils provenaient d’une Kalachnikov. Je me suis précipité à la fenêtre et j’ai vu un groupe de combattants masqués en dessous, identifiables grâce à leurs bandeaux verts et leurs uniformes de style militaire comme étant du Hamas. 

Les affrontements entre le Hamas et les milices se sont poursuivis pendant trois jours à côté de chez moi. J’ai vu une balle de tireur d’élite de milicien passer tout près devant le bâtiment. Je suis resté piégé à l’intérieur, me demandant à nouveau si et quand la fusillade et le risque constant de mort, s’arrêteraient. Finalement, certains des combattants de la milice ont pris la fuite, tandis que d’autres ont été attrapés ou se sont rendus au Hamas, avant d’être exécutés. 

Au bout d’un moment, il est devenu suffisamment peu risqué pour ma famille de rentrer à la maison, mais j’en étais pas moins anxieux. Les forces israéliennes ont continué à bombarder plusieurs zones après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, y compris une frappe aérienne le 19 octobre qui a tué 11 membres de la famille Abu Shaban alors qu’ils rentraient chez eux à l’est de la ville de Gaza. 

L’armée israélienne a déclaré que la famille avait traversé la «ligne jaune», entrant en territoire toujours occupé par les troupes. Mais il était clair que ces gens n’étaient pas une menace pour la sécurité; ils ne se rendaient probablement pas compte à quel point il était encore dangereux de rentrer chez eux. Les soldats auraient pu tirer des coups de semonce, mais il semble que même après le cessez-le-feu, ils sont avides de continuer à tuer. 

Après avoir survécu à une mort imminente des dizaines de fois au cours des deux dernières années, j’ai encore du mal à croire que la guerre a vraiment pris fin. Mais même si notre cauchemar est terminé, survivrai-je au traumatisme qui continuera de me hanter ? Celles et ceux d’entre nous qui ont survécu à tout cela, pourront-ils se sentir un jour en sécurité ? 

Ahmed Ahmed est le pseudonyme d’un journaliste de la ville de Gaza qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles. 



Traduction : LD pour l’Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine

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