Une rencontre fortuite avec l’un de mes anciens étudiants à l’Université islamique de Gaza a mis en évidence le paradoxe de la survie au génocide de Gaza : ressentir de la joie d’avoir survécu à la guerre et de la tristesse en voyant ce que notre survie nous a coûté.
Par Hassan El-Nabih, 26 octobre 2025

Alors que je marchais lentement dans une rue de Gaza, je passais devant des débris, des devantures de magasins détruites et des bâtiments bombardés. Mes pas étaient alourdis par la fatigue, le chagrin et la faim. Ma démarche autrefois assurée, celle d’un professeur d’université se précipitant d’une salle de cours à l’autre, était devenue boiteuse. Mes chaussures étaient usées et couvertes de poussière, mes vêtements déchirés et tachés, et mon visage, autrefois animé par les idées et l’humour, était devenu pâle et émacié. Mon corps semblait avoir vieilli de plusieurs décennies.
Soudain, un jeune homme s’est arrêté et m’a regardé fixement. D’une voix tremblante et incrédule, il m’a interpellé : « Dr Hassan ! »
Je me suis tourné vers lui. Il est resté immobile un instant, puis s’est précipité vers moi pour me serrer la main avant de m’étreindre chaleureusement. « Je suis heureux de vous voir », m’a-t-il dit doucement, « mais aussi triste de vous voir ».
Ce jeune homme était Ahmed, l’un de mes anciens étudiants du département d’anglais de l’Université islamique de Gaza (IUG). Nous avons brièvement discuté de la gravité de la situation à Gaza, puis nous nous sommes quittés. Pourtant, sa simple déclaration – « Je suis heureux et triste de vous voir » – est restée gravée dans mon esprit. Elle résumait parfaitement le paradoxe de la vie des Gazaouis : la joie d’avoir survécu à la guerre et la tristesse de constater le prix que cette survie nous a coûté. À ce moment-là, j’ai réalisé que même la rencontre entre un enseignant et son élève, entre deux survivants, était devenue un acte de défi.
Avant l’offensive israélienne de deux ans contre la bande de Gaza, j’étais en bonne santé, plein d’énergie et confiant. Mon université, où j’ai passé près de trente ans, était un lieu de créativité et de collaboration. Je me rendais sur le campus en voiture le matin, j’enseignais la linguistique avec passion, j’accompagnais les étudiants pendant mes heures de permanence, j’écrivais des articles sur l’apprentissage des langues et la défense du droit à l’éducation des Palestiniens, et je participais à des activités scolaires et extrascolaires, notamment des conférences, des ateliers, des symposiums, des expositions et des spectacles annuels.
Je me souviens très bien de la Conférence internationale sur la linguistique appliquée et la littérature organisée en 2012 par le département d’anglais de l’IUG. Trente universitaires, dont le professeur Noam Chomsky, y ont participé, et mon article sur cet événement a ensuite été publié par Routledge. Je me souviens également de ma conférence d’octobre 2022, intitulée « Comment exceller dans vos études universitaires », qui a attiré environ 1 000 étudiants.
J’ai supervisé et examiné de nombreux mémoires de maîtrise. Je me souviens d’une soutenance à laquelle un examinateur externe de l’université de Manchester, le professeur Gary Motteram, a participé à la discussion par vidéoconférence. La session a été animée, rigoureuse et pleine d’espoir, preuve que la communauté universitaire de Gaza pouvait atteindre le monde malgré le siège illégal et inhumain imposé sans relâche par Israël depuis de nombreuses années.
Ma maison était remplie de livres, de documents de recherche et de rires. Je me rendais souvent à la plage ou au parc avec ma famille, profitant de ces moments et rêvant d’un avenir meilleur. Ma vie, bien que modeste, était équilibrée et riche de sens.
Cependant, cette vie me semble aujourd’hui appartenir à un autre siècle, à une autre planète. La guerre génocidaire menée par Israël a tout détruit.
Bien que je n’aie jamais été affilié à aucun groupe politique, ma maison a été attaquée et réduite en ruines. Ma famille et moi avons été déplacés de force dans un refuge bondé de l’ONU. Ma voiture a été gravement endommagée par une explosion à proximité. Mon université, ainsi que d’autres établissements universitaires de Gaza, ont été systématiquement pris pour cible et sont aujourd’hui en ruines, privant des dizaines de milliers d’étudiants de leur éducation. Même l’école de l’ONU où ma famille s’était réfugiée a été envahie à plusieurs reprises de manière inattendue, et nous avons été contraints d’évacuer, sombrant encore plus profondément dans la misère.
Alors qu’Israël renforçait son blocus, la famine est devenue un combat quotidien pour les Palestiniens de Gaza. Ce n’était pas une conséquence de la guerre, mais une politique délibérée, une arme utilisée pour briser la volonté d’un peuple. Pendant de nombreux mois, nous n’avons vu ni légumes, ni fruits, ni viande, ni lait. Nous avons perdu du poids et des couleurs ; les vertiges et l’épuisement sont devenus monnaie courante. Même les tâches les plus simples, comme faire du pain ou laver des vêtements, nécessitaient des heures de recherche de morceaux de bois ou de papier pour allumer un feu.
J’ai également été dévasté par la perte de nombreux parents, amis et voisins. Certains d’entre eux ont été tués par les bombes israéliennes, d’autres ont péri à cause de la famine ou du manque de médicaments.
Mais malgré toutes ces destructions, je n’ai pas baissé les bras. Je suis resté attaché à l’intégrité académique et à la poursuite de l’éducation de mes étudiants. Lorsque l’IUG a lancé un plan d’apprentissage en ligne d’urgence, je l’ai intégré sans réserve. Dans des abris anti-bombes et des tentes de fortune, j’ai improvisé d’autres moyens d’enseigner, en utilisant WhatsApp, Moodle et des cours vidéo enregistrés et mis en ligne sur ma chaîne YouTube. Pour moi, l’éducation est plus qu’un droit, c’est une question de survie. Enseigner sous les bombardements, c’est affirmer notre existence et notre droit à la connaissance, même si Israël nie notre humanité.
Ma vie professionnelle et personnelle se sont entremêlées pour former un récit de résilience. En tant que professeur de linguistique, j’ai autrefois enseigné comment la langue reflète l’identité et la culture. Aujourd’hui, je vis cette vérité au quotidien : le vocabulaire de la survie, la syntaxe du deuil, la phonologie de l’endurance. Chaque mot, chaque histoire, chaque rencontre témoigne de la contradiction de la vie dans une Gaza déchirée par la guerre et assiégée, où coexistent espoir et désespoir, et où même une simple salutation porte le poids de la lutte d’une nation.
Pour les étrangers, Gaza est souvent réduite à des statistiques : le nombre de victimes, le tonnage des bombes, les kilomètres de décombres. Mais derrière chaque chiffre se cache une histoire, un souvenir et un langage de l’endurance.
Lorsque j’entends les dirigeants internationaux parler du « droit d’Israël à se défendre », je me demande : contre qui ? Contre des mères avec leurs bébés ? Contre des enseignants avec leurs marqueurs ? Contre des étudiants avec leurs livres ? Le silence mondial – ou pire, la complicité – amplifie notre chagrin.
Alors qu’un accord de cessez-le-feu vient d’être annoncé, les paroles paradoxales d’Ahmed résonnent avec plus de force. Je m’accroche à l’espoir : le « bonheur » l’emportera sur la « tristesse ». La justice prévaudra. Et les Palestiniens vivront, enseigneront et apprendront dans la paix et la dignité, non pas sous le siège et la machine de mort, mais sous un ciel ouvert.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



