Sous la surveillance de l’armée israélienne, les bétonnières des colons résonnent, tandis que la vie des Palestiniens à Masafer Yatta est méthodiquement démantelée.
Par Basel Adra, le 27 octobre 2025.

En novembre 2021, des colons de l’avant-poste de Mitzpe Yair ont pris d’assaut le village de Tabaqat al-Jundi, à Masafer Yatta pour la première fois. Depuis lors, la famille de Jamil Al-Amour subit sans répit harcèlement et violentes attaques.
Ce mois-là, ils ont blessé par balles le fils d’Al-Amour ainsi qu’un autre membre de la famille. Ils ont ensuite incendié l’abri agricole familial. Ils sont revenus à plusieurs reprises, souvent accompagnés de soldats israéliens, pour démolir la structure reconstruite, déraciner des jeunes oliviers et faire paître leur bétail sur les terres de la famille. Dans le même temps, les colons ont également étendu et développé l’avant-poste en cours de construction sur les terrains du village ; en 2024, une bergerie, des tentes, des panneaux solaires et plusieurs caravanes y étaient installées.
Officiellement, les colons n’ont pas le droit d’être dans cette zone. Tabaqat al-Jundi fait partie des douze communautés palestiniennes situées à l’intérieur de ce que l’armée israélienne désigne comme la « zone de tir 918 », zone d’entraînement militaire officiellement interdite aussi bien aux Palestiniens qu’aux Israéliens.
Pourtant, tandis que les Palestiniens se voient régulièrement interdire de construire ou même d’entrer dans la zone, les colons continuent d’y implanter et d’y agrandir des avant-postes en toute impunité.
En août 2025, leur implantation dans la zone de tir est entrée dans une nouvelle phase. Pompes à béton et bétonnières ont en effet été utilisées, en plein jour, pour couler les fondations d’une structure permanente à Tabaqat al-Jundi. Bien que ces travaux soient illégaux, même selon la loi israélienne, ni l’armée ni la police ne sont intervenues
Tandis que les colons travaillaient jour et nuit à Tabaqat al-Jundi, les bulldozers de l’armée israélienne ont investi le village voisin de Khalet al-Daba, également situé dans la zone de tir 918. À partir du mois de mai, les forces israéliennes ont mené plusieurs raids sur le village, réduisant la quasi-totalité de celui-ci en ruines. Aujourd’hui, il n’y reste plus aucune maison. Seules quelques tentes de fortune offrent encore aux habitants une protection dérisoire à l’approche de l’hiver.

Le 27 septembre et le 10 octobre derniers, deux patrouilles de l’armée israélienne ont ciblé les dernières structures de Khalet al-Daba, démolissant une tente faite de bâches en plastique et de pierres, forçant Su’ad Dababseh, 60 ans, à détruire lui-même les quelques briques qu’il avait extraites de sa maison détruite. Alors qu’il les avait soigneusement empilées, les soldats l’ont averti : « Soit tu les détruis toi-même, soit on t’arrête », a-t-il rapporté à +972 au cours d’un entretien.
En réponse à la demande de +972, l’un des porte-parole de l’armée israélienne a déclaré que « les éléments de construction dont il est question à Khalet al-Daba ont été érigés sans aucun permis et en violation de la loi, à l’intérieur de la zone de tir 918 dans laquelle toute entrée ou déplacement sont interdits. » Il a ajouté que les forces israéliennes « ont mené plusieurs actions dans le but de faire appliquer la loi, conformément aux procédures légales et aux procédures approuvées d’application du droit. »
Le porte-parole n’a pas répondu aux questions de +972 concernant précisément la construction de colons israéliens à Tabaqat al-Jundi.
Un outil de dépossession éprouvé
Même si l’armée a parfois ordonné à des communautés palestiniennes d’évacuer temporairement les zones de tir pendant des exercices militaires, l’impunité dont jouissent les colons à l’intérieur de la zone de tir 918 ne fait que confirmer ce que les habitants de Masafer Yatta savent depuis longtemps : la raison d’être de ces zones n’a jamais été l’entraînement militaire, mais bien l’expulsion des Palestiniens de leurs propres terres afin de faire place à la colonisation juive.
La zone de tir 918 a été décrétée par l’armée israélienne au début des années 1980, alors qu’Israël avait déjà désigné de vastes étendues de terres en Cisjordanie occupée comme étant des zones militaires fermées, officiellement interdites aux civils non considérés comme des « résidents permanents ». Depuis lors, l’État maintient que les communautés palestiniennes vivant dans la zone de tir 918 se trouvent dans des « implantations saisonnières » afin de justifier leur expulsion.

Le véritable objectif des zones de tir a été clairement formulé par l’auteur de cette politique, alors ministre de l’Agriculture, Ariel Sharon. L’ancien Premier Ministre israélien a en effet déclaré en 1979, au cours d’une réunion de la division des implantations de l’Organisation sioniste mondiale : « Les zones de tir ont été créées dans un seul but : constituer des réserves foncières pour les colonies. »
Depuis l’implantation des premiers avant-postes dans la zone de tir 918 en 1999, les 12 villages de Masafer Yatta situés dans cette zone de 3 000 hectares (environ 30 000 dunams) font face à une menace existentielle de déplacement. Israël a procédé à des milliers de démolitions et de confiscations visant des familles palestiniennes, tout en leur interdisant de se raccorder aux réseaux d’eau ou d’électricité, d’asphalter des routes, ou simplement d’amener des véhicules dans la zone. En juillet 2022, une clinique mobile de Médecins Sans Frontières, qui fournissait des services médicaux de base à la population, a dû fermer parce que les Palestiniens se sont vu interdire l’accès à la zone.
Ces dernières années, les colons ont progressivement accéléré leur installation au sein de la zone de tir. Entre 1999 et 2024, ils ont établi 11 avant-postes — dont neuf au cours de ces deux dernières années, et six depuis le 7 octobre 2023.
La plupart de ces avant-postes sont concentrés dans la section nord de la zone. En juillet 2012, l’armée a reclassé une grande partie de cette zone en « zone de tir inactive ». L’organisation de défense des droits humains Breaking the Silence a souligné que cette décision protège opportunément trois des premiers et plus vastes avant-postes — Havat Ma’on, Avigail et Mitzpe Yair — dont certaines parties s’étendent dans la zone de tir. En déclarant cette section « inactive », l’armée a de fait légitimé les avant-postes, les mettant à l’abri de contestations juridiques et ouvrant la voie à l’expulsion de huit villages palestiniens, situés quant à eux dans la partie « active » de la zone.
Maître Netta Amar-Shiff, avocate spécialiste des droits de l’homme, précise que « la différenciation entre les zones est informelle, et maintenue à dessein dans une zone grise. Pour les besoins des avant-postes [juifs], la distinction existe. Pour les Palestiniens, elle n’existe pas. » En pratique, lorsque les Palestiniens contestent les ordres de démolition ou déposent des demandes de permis de construire, l’armée ne fait aucune différence entre les zones de tir « actives » et « inactives » : elles sont toutes deux invoquées comme motifs de démolition, et les demandes de permis sont systématiquement rejetées.

Cette politique du deux poids, deux mesures selon laquelle le bâti palestinien est considéré comme un obstacle à l’entraînement de l’armée, quand à l’inverse les avant-postes des colons s’étendent librement, n’est pas spécifique à la zone de tir 918. Selon l’observatoire des colons Kerem Navot, le même processus s’est développé en Cisjordanie au cours de la dernière décennie. Il est maintenant apparent dans la zone de tir 203 à l’ouest de Ramallah, et dans la zone de tir 934 voisine.
Selon le groupe, la zone de tir 904A, près de Naplouse, à l’est des villages d’Aqraba et de Beit Furik, a servi de prototype à cette démarche invasive. De fait, depuis la fin des années 1990, les colons l’ont peu à peu entièrement accaparée. Si l’expansion est maintenue à son rythme actuel, un sort similaire attend les Palestiniens qui vivent toujours dans la zone de tir 918.
Une impunité clairement affichée
Tout comme à Tabaqat al-Jundi, la construction de l’avant-poste illégal à Al-Halaweh s’est accompagnée d’une forte hausse de la violence, alors que selon le Conseil de Masafer Yatta, les colons ont déjà pris le contrôle de la quasi-totalité des terres privées. « Cet avant-poste est devenu un cauchemar pour les habitants des villages environnants, » a déclaré à +972 Nidal Abu Younis, président du Conseil. « Les colons attaquent régulièrement les habitants et les écoliers qui passent par là. »
Le 28 août, des colons et des soldats venus de l’avant-poste ont fait irruption dans la maison de Ragheb Hoshiya, 50 ans, dans le village voisin d’Al-Mirkez, brisant les téléphones et l’iPad de ses fils, et détruisant des meubles. Avant de partir, ils ont puisé de l’eau du puits familial pour leurs moutons et leurs chameaux. « Notre souffrance est devenue insupportable avec ces colons vivant si près », a déploré Hoshiya.
Fin juin, les moutons des colons sont allés paître sur des terres appartenant à des familles d’Al-Mirkez. Lorsque les habitants ont tenté d’éloigner le bétail, les colons ont affirmé avoir été attaqués, entraînant l’arrivée de soldats depuis une base voisine et l’arrestation d’environ 16 personnes, dont des femmes et des enfants. Depuis lors, les colons amènent chaque jour leurs troupeaux paître dans les oliveraies et les terres agricoles des habitants. Terrifiés par les vols et les agressions, beaucoup n’osent plus faire sortir leurs moutons.
Aux dires de son président Abu Younis, le Conseil de Masafer Yatta a déposé en mai 2025 une plainte judiciaire contre les attaques incessantes des colons des deux avant-postes voisins, notamment après l’agression brutale sur Jinba fin mars et la saisie de milliers de dunams de terres. La destruction des cultures et les agressions répétées contre les habitants sont devenues systématiques, a-t-il précisé. Le Conseil attend toujours la réponse de la Cour israélienne.

Le 27 septembre dernier, neuf colons d’un avant-poste adjacent à Khalet al-Daba ont envahi le village d’Al-Fakhit avec un troupeau de moutons. Trois d’entre eux ont frappé un habitant à coups de pied et renversé au sol une militante de la solidarité, lui portant des coups de bâtons d’une telle violence aux jambes qu’elle a dû être hospitalisée à l’hôpital de Yatta. Les colons ont également attaqué violemment une autre militante, la frappant environ 20 fois avec des bâtons et des chaussures. Ils se sont agenouillés sur elle et lui ont assené des coups aux jambes, aux bras, au dos et à la poitrine. Ils ont craché sur les deux militantes, les ont traitées de « salopes » et ont brisé leurs téléphones, qui ont ensuite été retrouvés cassés dans une poubelle.
Au cours de cette attaque, d’autres colons ont éventré des sacs de nourriture pour moutons, percé la conduite d’eau du village, ouvert le réservoir d’eau et frappé les chiens. Ils ont également volé la caméra GoPro d’un habitant et piétiné son keffieh. Le groupe ne s’est retiré qu’à l’arrivée de la police, en prenant le temps avant leur départ de patauger dans le réservoir d’eau du village. L’assaut a duré environ quarante minutes. Personne n’a été poursuivi.
Un porte-parole de l’armée israélienne a confirmé que l’armée avait reçu un signalement concernant « plusieurs civils israéliens qui ont attaqué des Palestiniens et des civils israéliens à Khirbet Fakhit ». Le porte-parole a ajouté que « des forces de Tsahal sont arrivées sur les lieux et ont commencé à rechercher des suspects, sans toutefois en trouver. Le traitement de l’incident a été transféré à la police israélienne pour enquête complémentaire. »
Traduction : CB pour l’Agence Média Palestine
Source : +972



