Plestia Alaqad : le langage des médias occidentaux permet le génocide

La journaliste palestinienne Plestia Alaqad a été l’un des principaux témoins du génocide à Gaza. Dans un entretien accordé à Jacobin, elle explique comment les fausses représentations des médias occidentaux ont favorisé les crimes commis par Israël.

Entretien avec Plestia Alaqad par Elias Feroz, le 30 octobre 2025

Des Palestiniens expulsés retournent dans leurs maisons et quartiers détruits dans la région d’Aa-Zeitoun, au sud de la ville de Gaza, après le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 18 octobre 2025. (Photo : Omar Ashtawy/APA images)



Des Palestiniens délogés retournent dans leurs maisons et quartiers détruits dans la région d’Aa-Zeitoun, au sud de la ville de Gaza, après le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 18 octobre 2025. (Photo : Omar Ashtawy/APA images)

Dans The Eyes of Gaza: A Diary of Resilience (les yeux de Gaza : un journal de résilience), la journaliste palestinienne Plestia Alaqad livre un témoignage direct des premières semaines du bombardement de Gaza. Publié aux États-Unis en septembre 2025 par Workman Publishing, le livre est rapidement devenu un best-seller du New York Times.

Ayant fui Gaza avec sa famille fin 2023, Alaqad dénonce les distorsions des médias occidentaux et le silence imposé aux voix palestiniennes. Nommée Journaliste de l’année 2024 par One Young World et l’une des 100 femmes de l’année par la BBC, elle est une ardente défenseuse des droits des Palestiniens et de la protection des journalistes dans les zones dites de conflit.

À travers des extraits de son journal intime et des reportages sur le terrain, le livre d’Alaqad documente la destruction de sa patrie, la perte de collègues et la résilience d’un peuple assiégé. Dans cette interview, Alaqad aborde le rôle du langage dans la documentation de la violence, les expériences intergénérationnelles des Palestiniens en matière de déplacement et de traumatisme, ainsi que son point de vue critique sur l’accord de cessez-le-feu.

Elias Feroz : Vous avez récemment écrit sur Instagram que le pays où il était le plus difficile de publier votre livre était les États-Unis, car les éditeurs craignaient le mot « génocide ». Vous avez également critiqué la manière dont le langage utilisé dans les médias occidentaux déforme la réalité et évite d’utiliser ce terme. Comment voyez-vous le débat plus large autour du langage utilisé dans les reportages sur Gaza ?

Plestia Alaqad : Pendant deux ans, alors que Gaza saignait sous les yeux du monde entier, les médias grand public ont parlé de « conflit », d’« escalade » ou de « crise humanitaire », mais rarement de « génocide ». Les Nations unies viennent seulement de confirmer ce que les Palestiniens affirment depuis le début.

Souvent, cela est présenté comme une « guerre entre Israël et le Hamas ». Si c’est vraiment une guerre entre Israël et le Hamas, alors pourquoi des enfants sont-ils délibérément affamés jusqu’à la mort ? Des bébés meurent, des familles sont rayées de la carte, et pourtant le débat sur les mots continue, comme si l’extermination d’un peuple avait besoin d’une preuve supplémentaire. Et pourtant, il est également déchirant que nous invoquions souvent la souffrance des enfants pour susciter l’empathie, comme si le meurtre d’hommes, de femmes et de personnes âgées était en quelque sorte moins choquant.

Elias Feroz : Depuis que vous avez quitté la bande de Gaza, avez-vous ressenti une pression pour adapter votre langage ?

Plestia Alaqad : Tous ceux qui sont encore en vie à Gaza le sont par pure chance. Les journalistes sont pris pour cible – en fait, presque tout le monde l’est – et le nombre de morts ne cesse d’augmenter. On se demande sans cesse : « Et si quelque chose que je dis provoque Israël et fait de moi la prochaine cible ? » Je pensais qu’une fois sortie de Gaza, je serais enfin libre, que je pourrais parler ouvertement sans crainte, car au moins je ne serais pas tuée par les bombes ou les missiles israéliens. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas vrai. Il y a en fait des choses que je peux dire plus librement à l’intérieur de Gaza qu’à l’extérieur.

Cette année, par exemple, j’ai accordé une interview à un journaliste suisse qui a finalement refusé de la publier, simplement parce que j’ai parlé de la Palestine et des Palestiniens, alors qu’il insistait pour me poser des questions sur les roquettes et les missiles qui survolent Israël, comme si nous, les Palestiniens, n’existions pas. Depuis deux ans maintenant, les journalistes internationaux hésitent à nommer ce dont ils sont témoins, et ce sont les habitants et les journalistes de Gaza qui paient le prix de leur silence. Les journalistes ne « meurent » pas, ils sont « tués ». Le langage permet ce génocide.

Elias Feroz : Vous avez récemment publié sur Instagram que « le génocide est terminé ». Compte tenu du récent cessez-le-feu, pensez-vous que cela marque la fin réelle de la violence ?

Plestia Alaqad : Je ne suis pas naïve, je sais que la parole de l’occupant ne vaut rien. Nous avons déjà vu des accords de cessez-le-feu voler en éclats. Mais après deux ans de sang et de décombres, je voulais exprimer mon espoir. Pourtant, personne ne croira vraiment que le génocide est terminé tant que les Palestiniens ne pourront pas se réveiller sans entendre le bruit des roquettes ou apprendre la mort de personnes assassinées. Un cessez-le-feu ne signifie pas que la vie à Gaza reviendra à la « normale ». Beaucoup de personnes sont toujours portées disparues, sans laisser de traces. Nous ne savons pas si elles sont vivantes ou non, ni ce qui va se passer dans les jours à venir. Nous ne devons pas oublier que l’une des principales raisons pour lesquelles nous manquons d’informations sur Gaza est que les journalistes ont été délibérément pris pour cible et tués.

Elias Feroz : Vous avez dit que depuis deux ans, une grande partie de votre travail consiste à humaniser les Palestiniens. Voyez-vous un changement dans la façon dont les médias internationaux dépeignent les Palestiniens ?

Plestia Alaqad : Je constate effectivement un changement, mais il est important de rappeler que toutes les images et tous les reportages diffusés par les médias n’existent que grâce au sacrifice des journalistes palestiniens. S’il y a un changement dans la manière dont les Palestiniens sont représentés, c’est grâce aux journalistes et aux professionnels des médias qui ont risqué – et continuent de risquer – leur vie pour couvrir l’actualité à Gaza. Beaucoup d’entre eux ont été tués, mais d’autres sont toujours là, pour témoigner.

Elias Feroz : Dans votre livre, vous décrivez à quel point vous étiez triste de devoir quitter vos collègues Mohamed et Hatem, qui étaient également visibles dans vos reportages sur Instagram pendant les premiers jours qui ont suivi le 7 octobre à Gaza. Avez-vous eu de leurs nouvelles récemment, et continuent-ils à faire des reportages depuis Gaza ?

Plestia Alaqad : Oui, ils sont tous les deux en vie, alhamdulillah [qui signifie « louange à Dieu » en arabe], et ils sont toujours à Gaza, où ils continuent à faire des reportages. Je les ai récemment interviewés pour un article que je suis en train d’écrire pour Rolling Stone MENA.

Il y a quelques semaines, la fille de Hatem lui a demandé pourquoi elle ne pouvait pas manger de grenade. Comment peut-il lui expliquer qu’il n’y a pas de grenades, à peine de la farine, et que cela est fait délibérément, que sa faim est utilisée comme une arme ? J’ai vu des collègues aux joues creusées et au corps frêle, à peine capables de se tenir debout, documenter leur propre famine pour le monde extérieur dans l’espoir que quelqu’un agisse. Ces circonstances rendent le reportage presque impossible. Qui fera des reportages si les journalistes eux-mêmes doivent travailler dans ces conditions ? Et pourtant, je continue à me demander : pourquoi mes collègues doivent-ils prouver leur propre famine ?

Elias Feroz : Gaza est devenue l’endroit le plus meurtrier au monde pour les journalistes et les professionnels des médias, avec plus de deux cents morts depuis octobre 2023. Dans votre livre, vous décrivez également l’immense perte et le traumatisme que vous avez subis. Comment gérez-vous ce traumatisme dans votre vie quotidienne ?

Plestia Alaqad : Il n’y a vraiment aucun moyen de le gérer, car la souffrance n’est pas encore terminée. Je me réveille chaque matin sans savoir si je vais perdre un être cher qui se trouve toujours à Gaza et qui n’a pas eu le privilège d’échapper à la violence. J’ai toujours espéré que cela prendrait fin après quelques jours ou quelques mois. Cela fait maintenant deux ans. Il ne peut y avoir de guérison tant que la souffrance et les tueries continuent, sans aucune certitude qu’elles cesseront un jour. La guérison est impossible tant que la souffrance et la violence persistent, sans aucune garantie qu’elles cesseront un jour.

Elias Feroz : Vous partagez souvent l’histoire de votre grand-mère Fatma, qui a été déplacée de Jaffa lorsqu’elle était enfant en 1948, puis à nouveau de Gaza en 2023, à l’âge de soixante-dix-huit ans. Que signifie pour vous personnellement le fait de porter et de raconter ces histoires de déplacements répétés au sein de votre propre famille ?

Plestia Alaqad : Si je partage toujours l’histoire de mes grands-parents, c’est pour rappeler au monde que l’histoire n’a pas commencé le 7 octobre 2023. Les Palestiniens souffrent et sont confrontés au déplacement depuis des décennies. Ma grand-mère Fatma vit aujourd’hui avec le reste de ma famille en Australie, après avoir été déplacée au moins cinq fois au cours de sa vie. Jaffa était la ville où elle est née et a grandi, jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de la quitter à l’âge de deux ans. Gaza est alors devenue sa nouvelle maison, jusqu’à ce qu’elle soit à nouveau déplacée en 2023. Sa maison a été bombardée, ajoutant une nouvelle couche de traumatisme à une vie marquée par les déplacements.

Elias Feroz : Comment décririez-vous votre vie avant le 7 octobre 2023 ?

Plestia Alaqad : J’ai récemment publié une vidéo sur Instagram à propos du 7 octobre et du fait que les gens se souviendront de cette date, mais restent silencieux avant et pendant les deux années qui ont suivi. Qu’en est-il de la vie avant le 7 octobre ? La vie sous l’occupation, la vie sous le siège ? La peur constante de la prochaine frappe aérienne israélienne, les heures d’électricité limitées, la pénurie d’eau potable, les restrictions de mouvement. Même l’accès à la mer était restreint : limitations sur la distance à laquelle on pouvait nager ou pêcher. Les drones de l’armée israélienne surveillaient en permanence le ciel.

La vie avant octobre 2023 n’a jamais été normale. Même à cette époque, on ne savait jamais ce qui allait se passer. En raison de l’extrême violence qui règne actuellement, les gens commencent à regretter cette vie d’alors et ont tendance à la romancer. Mais elle n’était pas normale, et elle n’aurait jamais dû être considérée comme telle.

Elias Feroz : Le sous-titre de votre livre, A Diary of Resilience (Un journal de résilience), est particulièrement frappant, car ce journal relate tant de souffrances et de traumatismes. Pourquoi avez-vous choisi ce titre, et comment comprenez-vous la résilience dans le contexte des événements que vous avez vécus ?

Plestia Alaqad : Je ne décris pas ma propre expérience à Gaza comme une résilience. Je décris les habitants de Gaza et leurs histoires comme résilients. Dans le livre, j’écris sur les personnes que j’ai rencontrées, leurs vies et leurs luttes. Je n’essaie pas de romancer leur douleur, mais je veux montrer au monde que malgré tout, Gaza nous enseigne ce que signifie vraiment la résilience.

Que signifie se réveiller chaque jour en sachant que l’on peut être tué à tout moment et continuer malgré tout ? Il existe une vidéo d’une petite fille, avec des bombes en arrière-plan. On entend le bruit des bombes et des drones, mais sa famille lui chante « Joyeux anniversaire », leurs voix couvrant le bruit des bombes. Pour moi, c’est cela, la résilience.

Elias Feroz : Aujourd’hui, vous voyagez beaucoup et participez à de nombreuses tables rondes à travers le monde pour partager ces histoires.

Plestia Alaqad : Oui, mais les restrictions n’ont pas pris fin lorsque j’ai quitté Gaza. Je n’ai qu’un passeport palestinien. Avec mon passeport palestinien, pour pouvoir entrer dans certains pays, comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, par exemple, je dois remplir beaucoup de paperasse juste pour prouver que je suis une simple touriste « légitime » qui ne restera que quelques jours avant de repartir. Les personnes qui ont des passeports puissants, en revanche, peuvent entrer en Palestine, alors que moi je ne le peux pas. Je ne peux pas retourner à Gaza, chez moi, même si je le voulais. J’ai l’impression d’être coincée. D’autres personnes, qui ne sont même pas palestiniennes, peuvent se rendre dans mon pays natal, mais je ne peux pas aller dans le leur, ni même dans le mien.

Elias Feroz : Après avoir quitté Gaza, vous avez choisi de poursuivre vos études de master à Beyrouth, même si la ville n’a pas été particulièrement sûre au cours de l’année écoulée. Qu’est-ce qui vous a motivée à étudier là-bas malgré les risques ?

Plestia Alaqad : J’ai reçu la bourse Shireen Abu Akleh et je poursuis actuellement un master en études des médias, ce que je considère comme un grand honneur. J’ai l’impression de perpétuer son héritage dans le domaine du journalisme, et le fait d’être au Liban me donne le sentiment d’être près de chez moi. L’année dernière, j’ai dû interrompre mes études en raison de l’« attaque des pagers », je n’ai donc passé qu’un mois et demi sur place avant que l’université ne passe aux cours en ligne. J’ai ensuite pris un semestre de congé et je suis maintenant de retour. Contrairement à Gaza, le Liban est un grand pays. Même si certaines régions du Liban sont touchées par la violence, cela ne rend pas tout le pays dangereux comme à Gaza.

Elias Feroz : Votre livre raconte les premières semaines du bombardement de Gaza. Vous avez quitté votre pays natal en novembre 2023. Écrivez-vous toujours régulièrement dans votre journal intime ?

Plestia Alaqad : Bien sûr. J’écris depuis que je suis jeune. Pour moi, l’écriture est un moyen de documenter ma vie, mais c’est aussi une thérapie. J’ai beaucoup de journaux, surtout parce que je voyage beaucoup : certains en Australie avec mes parents, d’autres au Liban pendant que je fais mon master. Mais j’ai aussi un journal intime qui m’accompagne partout. C’est pourquoi j’aime écrire et je crois en son pouvoir de documenter et de préserver les expériences.

Elias Feroz : Au vu des deux dernières années de souffrances, est-il encore possible pour vous de garder espoir ?

Plestia Alaqad : Même si les bombardements cessent, la question demeure : qu’adviendra-t-il des Palestiniens à Gaza ? Quel est le plan ? Toutes les infrastructures de Gaza ont été détruites. Dans ces conditions, il est difficile de rester optimiste tant que nous ne voyons pas véritablement la fin du génocide. Bien sûr, il est nécessaire d’arrêter les bombardements, mais cela est loin d’être suffisant. Nous ne croirons à un cessez-le-feu que lorsque les hôpitaux seront reconstruits et que les fournitures médicales pourront entrer, lorsque les élèves retourneront à l’école et à l’université, lorsque les maisons seront restaurées et que les familles reviendront, lorsque les frontières seront ouvertes et que la liberté de mouvement sera réelle. Et lorsque les enfants n’auront plus peur de regarder le ciel.



Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Jacobin

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Retour en haut