Organisé sur six jours la semaine dernière, le premier Festival international du cinéma des femmes est “une affirmation que Gaza aime la vie malgré le génocide.”
Par Ibtisam Mahdi, le 4 novembre 2025

Au bout d’un tapis rouge de fortune déroulé entre des bâtiments détruits à Deir Al-Balah, au centre de la bande de Gaza, quelques dizaines de Palestinien-nes étaient assis devant un grand écran de télévision. Le silence tomba lorsque le film commença : les spectateurs, tour à tour concentrés et en larmes, voyaient leurs expériences des deux dernières années se refléter à l’écran pendant une heure et demie. Le film, intitulé « La voix de Hind Rajab », marquait l’ouverture du premier Festival international du cinéma des femmes de Gaza.
« J’ai pleuré en regardant le film », confie Nihal Hasanein, l’une des spectatrices, au magazine +972 après la projection du 26 octobre. Plus tôt dans l’année, elle a perdu trois de ses fils dans une frappe aérienne israélienne sur sa maison à Beit Lahiya ; elle vit désormais dans le camp d’Al-Jazaeri, à Deir Al-Balah, où la projection a eu lieu.
« Cela a ravivé le souvenir de la perte de mes enfants, tous en même temps, et de ma maison », dit-elle.
Réalisé par la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab reconstitue le meurtre de la fillette de cinq ans et de six membres de sa famille par des soldats israéliens, alors qu’ils tentaient de fuir Gaza-Ville en voiture en janvier 2024. Présenté en avant-première au Festival de Venise en septembre, le film a reçu le Grand Prix du Jury et une ovation debout de 23 minutes. Il a ensuite remporté plusieurs autres récompenses prestigieuses, devenant l’une des œuvres arabes les plus saluées de l’année. La projection à Gaza, au sud de la ville natale de Rajab, était la première dans le monde arabe.
Le Festival international du cinéma des femmes de Gaza a été lancé par le cinéaste et chercheur palestinien Ezzaldeen Shalh, ancien président de l’Union internationale du cinéma arabe, en collaboration avec le ministère palestinien de la Culture et plusieurs institutions cinématographiques locales et internationales.
Selon lui, le festival vise à mettre en avant des films produits, réalisés ou écrits par des femmes, particulièrement palestiniennes, mais aussi du monde arabe et au-delà, abordant les questions féminines.
La première édition, organisée sous le slogan « Femmes légendaires pendant le génocide », cherchait à mettre en lumière la souffrance des femmes palestiniennes au cours des deux dernières années et à relancer la vie culturelle de Gaza. « Il fallait une plateforme artistique qui représente les femmes palestiniennes et leur permette de raconter leurs histoires au monde à travers leur propre regard », explique Shalh.

Du 26 au 31 octobre, dates coïncidant avec la Journée nationale de la femme palestinienne et l’anniversaire du premier Congrès des femmes palestiniennes en 1929, le festival a présenté près de 80 films venus d’une vingtaine de pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, d’Europe et des Amériques. Plus de 500 personnes ont assisté aux projections, un chiffre modeste comparé à l’époque d’avant-guerre, où plus de 2 000 personnes par jour participaient à des festivals culturels similaires à Gaza.
Aux côtés de Ben Hania, le festival a rendu hommage à deux autres figures féminines dont le travail a servi la cause palestinienne : la cinéaste palestinienne Khadijeh Habashneh et la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab (décédée). Le jury comptait des personnalités telles que Anne-marie Jacir, Céline Sciamma et Jasmine Trinca.
Yusri Darwish, président de l’Union générale des centres culturels en Palestine, a salué le festival comme « une nouvelle affirmation que Gaza aime la vie malgré le génocide, et qu’elle peut transformer les décombres en écran et la tristesse en message d’espoir ».
Darwish a ajouté que la tenue du festival à ce moment précis était « un hommage aux femmes palestiniennes qui ont enduré les horreurs de la guerre, la perte, la détention, le déplacement, et qui méritent que leurs histoires soient racontées au monde avec honnêteté et justice ».
Surmonter les obstacles
Selon Shalh, le principal défi fut de trouver un lieu pour le festival, car « tous les espaces de ce type à Gaza ont été détruits ». L’équipe a dû installer des tentes provisoires sur fond de bâtiments partiellement effondrés ; faute d’électricité, les projections ont été alimentées par générateur. « La communication avec les réalisateurs et le jury a également été difficile », a-t-il ajouté.
Les conditions à Gaza ont rendu impossible la venue de nombreux spectateurs vivant trop loin. Niveen Abu Shammala, journaliste originaire du quartier de Shujaiya à Gaza-Ville, aujourd’hui déplacée dans une tente à l’ouest de la ville, couvrait autrefois les événements culturels et les festivals de cinéma de la bande de Gaza. Mais cette fois, le coût élevé du transport et l’heure tardive des projections (après 15h30) l’ont empêchée d’y assister.

« Même si la guerre est terminée, on a encore peur de se déplacer la nuit », explique-t-elle. « J’aurais aimé voir les films participants, mais il est presque impossible de les télécharger avec un internet aussi faible. »
Nelly Al-Masri a, elle, pu assister aux projections du deuxième jour, tenues au siège du Syndicat des journalistes. Elle a été particulièrement touchée par le court-métrage jordanien Hind Under Siege, également consacré à Hind Rajab.
« Ce film m’a profondément émue », confie-t-elle à +972. « Il parlait au nom de tous les enfants de Gaza, pas seulement de Hind. »
Elle aurait voulu voir davantage de films, mais le coût du transport, la difficulté d’obtenir nourriture et eau potable, et la prise en charge de ses enfants l’en ont empêchée. « Beaucoup de femmes vivent la même situation », dit-elle. « Nous espérons que les conditions à Gaza s’amélioreront. »
La petite Hamsa Mahmoud, 10 ans, ne connaissait pas le festival avant de voir des foules se rassembler près des tentes installées à proximité de chez elle. Elle a fini par assister à plusieurs projections.
« C’est la première fois que je vais à un festival », raconte-t-elle. « J’étais heureuse d’être là, encore plus heureuse de pouvoir regarder quelque chose sur un écran. Depuis le début de la guerre et les coupures d’électricité, on n’a plus rien pu regarder. J’aimerais qu’il y ait plus de festivals comme celui-ci. »
Une autre participante, Faten Harb, militante communautaire, voit dans le cinéma un moyen essentiel de renforcer la résilience des femmes palestiniennes à Gaza. « L’art est un message noble, le moyen le plus simple et le plus direct d’atteindre le monde sans trop parler », dit-elle.
« Le monde est fatigué d’entendre parler de morts, de destructions et de blessés », poursuit-elle. « C’est pourquoi nous devons trouver d’autres façons de transmettre la souffrance du peuple de Gaza. Nous avons urgemment besoin de ce genre d’événements pour mettre en lumière ce qui s’est passé dans la bande de Gaza pendant la guerre génocidaire, surtout pour les femmes, qui ont été les plus touchées. »
Traduction : RM pour l’Agence Média Palestine
Source : +972mag



