Des parents palestiniens en deuil cherchent à retrouver dans les photos de corps torturés leurs enfants portés disparus.
Par Nada Nabil, le 3 novembre 2025.

Dans une petite salle blanche, sobre, des dizaines de mères et d’épouses sont assises en silence aux premiers rangs.
Les pères, frères et amis se tiennent debout à l’arrière, adossés aux murs.
Tous les regards sont fixés sur un écran du complexe médical Nasser, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, où défilent des images de corps partiellement décomposés — des restes qui pourraient appartenir à un être cher.
Invitées par les autorités locales de Gaza, les familles scrutent attentivement les photographies, espérant reconnaître leurs fils disparus parmi les Palestiniens tués par les forces israéliennes.
Les corps, portant des signes évidents de torture et de décomposition, ont été récemment remis par les autorités israéliennes dans le cadre d’un échange de prisonniers avec le Hamas.
Ils ont été restitués sans aucune forme d’identification, ni date, ni lieu du décès.
Les tests ADN n’étant pas disponibles à Gaza, seuls les proches peuvent identifier les dépouilles en parcourant les photographies des corps en décomposition, un processus aussi douloureux que nécessaire.
Parmi les mères en deuil cherchant des indices dans les photos se trouve Wafaa al-Aloul.
Alors qu’elle se trouve en Égypte pour y recevoir des soins, Wafaa, 45 ans, passe des heures à examiner les photos depuis que le ministère palestinien de la Santé les a mises en ligne pour permettre aux familles d’identifier les corps.
Elle cherche le moindre signe de son fils, Mohammed, disparu en septembre.
« Ma vie se passe désormais à chercher entre les groupes d’identification de corps et les listes de prisonniers. » — Wafaa al-Aloul, mère d’un Palestinien disparu
« Je cherche son visage parmi les cadavres », a confié Aloul à Middle East Eye. « J’examine chaque détail, des cheveux aux mains, de la taille aux chaussures, pour finir par m’effondrer de désespoir. Mes proches ont cherché parmi les corps rendus par Israël, mais ils ne l’ont pas trouvé. »
Dans le cadre de l’accord conclu avec le Hamas, Israël a jusqu’à présent restitué les corps de 270 personnes. La plupart étaient décomposés au point d’être méconnaissables, certains mutilés, menottés ou les yeux bandés, présentant des traces de torture et d’exécution sommaire. À ce jour, seuls 78 ont pu être identifiés par leurs familles.
« Je rêvais de le serrer dans mes bras »
Aloul a été évacuée vers l’Égypte en avril 2024 après avoir subi de graves brûlures causées par un bombardement israélien dans la zone où sa famille s’était réfugiée, à Beit Lahia, dans le nord de la bande de Gaza.
Depuis, elle attend désespérément de retrouver ses enfants restés à Gaza. En septembre, elle a appris que son fils aîné, Mohammed, avait disparu après être sorti chercher du bois et des bâches afin de construire un abri de fortune pour leur famille, récemment déplacée.
« C’est la dernière fois que quelqu’un de la famille l’a vu », raconte-t-elle.
« Il est parti avec un proche pour trouver de quoi protéger la famille, et ils ont tous deux disparu. Ils ne sont jamais revenus. Depuis ce jour, je vis dans la douleur », ajoute-t-elle. Même après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre, la famille n’a reçu aucune nouvelle. Les proches ont cherché partout — dans les bâtiments, sous les décombres, le long des rues — sans jamais retrouver la moindre trace.
« Certains nous ont dit qu’il avait peut-être été tué et enterré sous le sable lorsque les forces israéliennes ont rasé des rues entières », raconte Aloul. « Peut-être qu’ils ont enterré son corps. Peut-être qu’ils l’ont emmené. Peut-être qu’il est encore en vie, détenu quelque part. »
La mère endeuillée se souvient de son fils Mohammed comme d’un jeune homme doux et pacifique. Il avait terminé le lycée juste avant le début de la guerre et songeait à entrer à l’université. « Je me souviens des nuits qu’il a passées à étudier. Nous rêvions de l’université. Nous avions des difficultés financières, et il m’avait dit qu’il reporterait ses études pour que nous puissions économiser de quoi payer les frais de scolarité », se souvient-elle.
Aujourd’hui, elle passe ses journées à le chercher parmi les détenus torturés et les corps mutilés. « Comment suis-je devenue une mère qui espère retrouver son enfant parmi des cadavres mutilés, seulement pour savoir où il repose ? Mon rêve était de le serrer dans mes bras hors de Gaza. Maintenant, je prie pour pouvoir simplement l’enterrer », ajoute-t-elle.
Des milliers de familles à Gaza partagent la même souffrance, sans savoir si leurs proches ont été tués, ensevelis sous les décombres ou enlevés par Israël. On estime à environ 10 000 le nombre de personnes toujours portées disparues à Gaza depuis le début du génocide, la plupart étant sans doute ensevelies sous les décombres.
Selon l’Euro-Med Human Rights Monitor, environ 2 700 Palestiniens auraient enlevés et incarcérés dans les prisons israéliennes, sans qu’aucune information ne soit disponible sur leur sort. « Ma vie oscille désormais entre les groupes d’identification de corps et les listes de prisonniers », confie Aloul.
« Parfois, j’espère voir son nom parmi les détenus. D’autres fois, je redoute de voir son image parmi les morts. »
Des moyens dérisoires
Deux ans après le début de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, seules quelques structures médicales restent fonctionnelles. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirme que plus de 92 % du système de santé de l’enclave palestinienne a été détruit, y compris les services médico-légaux chargés d’identifier les corps non reconnus.
Parallèlement, le blocus israélien en cours empêche l’arrivée de nouveaux équipements médico-légaux, y compris des machines de tests ADN, paralysant ainsi les efforts d’identification. Le ministère de la Santé est donc contraint de se contenter de moyens rudimentaires, explique le Dr Ahmed Dhahir, responsable de la médecine légale à l’hôpital Nasser.
« Nous n’avons ni tests ADN, ni laboratoires de biologie tissulaire, ni équipement », a déclaré Dhahir à Middle East Eye. « Nous sommes obligés de recourir à des méthodes primitives : nous relevons les signes particuliers, les vêtements, les blessures, les chaussures, nous les prenons en photo avant de les mettre en ligne, pour que les familles puissent chercher et tenter de les identifier », a ajouté le médecin.
Les scènes de familles essayant d’identifier ainsi leurs proches sont « tragiques », a souligné le Dr Dhahir. Bien que certaines victimes aient pu être identifiées, la plupart d’entre elles restent anonymes. De nombreux corps ont été enterrés dans un cimetière à Deir al-Balah après l’expiration du délai légal pour l’identification. Chaque tombe a été cartographiée en vue d’une consultation future, précise Dhahir.
L’identification est d’autant plus difficile que de nombreux corps sont arrivés dans un état avancé de putréfaction ou de formation d’adipocire (cire cadavérique), en plus d’avoir été congelés, rendant leurs visages méconnaissables. À cela s’ajoute le fait que beaucoup de corps présentent des signes de torture.
« Nous avons reçus de nombreux corps dont les yeux étaient bandés et les mains menottées, ce qui suggère une manipulation punitive et une possible asphyxie », a déclaré Dhahir. « Nous avons observé des ecchymoses sévères et des hémorragies compatibles avec des mauvais traitements ayant entraîné la mort. » Il est toutefois impossible de réaliser des autopsies en raison de la congélation, bien que les examens externes aient révélé des blessures potentiellement mortelles, a-t-il ajouté.
Depuis octobre 2023, les autorités israéliennes ont systématiquement infligé des tortures généralisées aux prisonniers palestiniens, entraînant la mort d’au moins 80 détenus, dont 49 issus de Gaza.
Traduction : CB pour l’Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye



