Ma vie d’universitaire Gazaoui en exil, pendant que mon pays brûle

Originaire de Gaza, étudiant dans le Wyoming, je vis dans deux dimensions: l’une où la vie avance paisiblement, et l’autre où tout ce que j’aime est en train de s’effondrer. Je vis dans ces deux mondes à la fois, portant le chagrin et la force dans un même souffle.

Par Abdalrahim Abuwarda — 9 novembre 2025

Abdalrahim Abuwarda en randonnée au Medicine Bow Peak, situé au cœur de la Snowy Range, à environ 45 minutes à l’ouest de Laramie, dans le Wyoming.



À l’automne 2023, dans le Wyoming, tandis que la neige tombait doucement derrière les fenêtres d’une salle de classe, je me tenais devant mes camarades étudiants, prêt à faire une présentation sur le Premier Amendement. Le cours s’intitulait Liberté d’expression, et j’attendais cette discussion avec impatience.
Quelques instants avant de commencer, un message est apparu sur mon téléphone : mon ami et professeur, le Dr Refaat Alareer, avait été tué à Gaza.

Je suis resté figé. J’ai eu brutalement très froid, comme si la neige s’était frayé un chemin à l’intérieur de moi.
Mon camarade Zakaria, originaire du Maroc, était assis à côté de moi. Quand je lui ai dit ce qu’il s’était passé, il m’a chuchoté :
« Tu devrais le dire au professeur. Tu ne peux pas faire ta présentation maintenant. »

Mais il m’a été impossible de reculer. Je lui ai dit : « Mais si, je dois la faire. »
Peut-être étais-je dans le déni, ou était-ce par sens du devoir? Je me suis tenu devant mes camarades et j’ai fait ma présentation pendant que mon esprit vagabondait dans les rues dévastées de Gaza, sur le visage du Dr Refaat, dans les rires que nous avions partagés sur la plage avant mon départ.

Après ma présentation, je me suis assis et j’ai regardé la neige tomber derrière la fenêtre.
Autour de moi, les étudiants discutaient et riaient.
Leurs voix semblaient lointaines, comme des échos venus d’un autre monde.
J’avais l’impression de vivre dans deux dimensions : l’une où la vie avançait paisiblement, et l’autre où tout ce que j’aimais s’effondrait.
C’est ce jour-là que j’ai compris pour de bon ce qu’est l’exil.

Cette distance s’est encore creusée quelques mois plus tard.
Après une soirée passée à rire entre amis chez moi, dans le Wyoming, rare interlude dans le flot continu de nouvelles tristes, ma femme m’a prévenu: « On a trop ri ce soir. Il va se passer quelque chose de grave. » Elle ne plaisantait qu’à moitié.

Quand nos invités sont partis, je me suis allongé sur mon lit et j’ai consulté Facebook et les groupes familiaux WhatsApp pour prendre des nouvelles de Gaza.
C’est alors que j’ai vu la publication : mon beau-frère Amer avait été tué.

C’était un homme joyeux et bienveillant, un homme d’humour et de foi en la vie.
Il a été tué alors qu’il essayait d’apporter de la nourriture à ses enfants.
Je me souviens d’être resté figé face à l’écran, tremblant de tout mon corps, les larmes refusant de couler.
Il me semblait que mon cœur était écrasé sous une pierre.
Je n’ai pas réveillé ma femme ; j’ai simplement attendu le matin, sachant que le monde venait encore de changer.

Le Wyoming est devenu pour moi une autre maison à bien des égards.
C’est un endroit paisible, généreux et sûr.
Mes professeurs et mes collègues ont fait preuve d’une grande sollicitude, prenant régulièrement de mes nouvelles, allant même jusqu’à me préparer des repas lorsque la guerre a commencé.
Néanmoins, à tout moment, que je sois en train d’écrire ou d’enseigner, je porte Gaza en moi.
Je suis peut-être l’un des seuls Palestiniens de l’État, et je porte cette identité avec fierté.
Je dis à mes étudiants : « Je m’appelle Abdalrahim. C’est difficile à prononcer, mais c’est mon nom« .

Dans les espaces universitaires, je ne cache jamais que je suis Palestinien.
Ma simple présence dans une salle de classe est un acte silencieux de résistance, malgré certains malentendus.
Un jour, alors que j’animais une présentation en classe sur la politique palestinienne, un étudiant m’a interrompu pour affirmer que les Palestiniens étaient « le peuple le plus antisémite de la terre ».
Je me souviens de la douleur que j’ai ressentie alors, mais aussi du réconfort que m’ont apporté d’autres étudiants, ainsi que le professeur, en se levant pour le contredire.
Les raisons de ma détermination me sont revenues en mémoire suite à cet épisode : je témoigne non pas pour convaincre tout le monde, mais pour atteindre celles et ceux qui veulent encore apprendre.

Je prépare un doctorat en anglais — spécialisation en Humanités publiques — à l’Université du Wyoming.
Mes recherches reflètent ma vie.
J’étudie l’injustice algorithmique et l’effacement des voix palestiniennes dans les médias occidentaux, que je vis chaque jour en tant que chercheur palestinien, lorsque les publications sur Gaza disparaissent des fils d’actualité, lorsque les algorithmes dissimulent notre chagrin, lorsque les titres des journaux réduisent nos vies à des chiffres.
Le monde numérique construit de nouveaux murs, effaçant la mémoire à coups de code.
Ma thèse de doctorat vise à documenter cet effacement, pour prouver que ce silence est délibéré, mesurable et continu.
Faire de la recherche, c’est résister.

Les humanités publiques ne sont pas une théorie abstraite pour moi ; elles constituent une bouée de sauvetage. Elles me permettent de transformer la recherche en dialogue, les archives en récits, et les statistiques en visages.
Écrire, c’est se souvenir, c’est affirmer que notre histoire ne sera pas ensevelie sous les décombres, ni réduite à des hashtags.
Mon travail est le prolongement de la voix collective de Gaza, une voix qui refuse de disparaître.

J’ai appris la résilience auprès de ceux que j’ai perdus.
Le Dr Refaat, qui se moquait gentiment de moi en disant : « Le Wyoming ? Personne ne sait même où c’est ! », m’a accompagné à chaque étape de mon parcours académique.
Il m’a aidé à préparer mes entretiens de candidature pour obtenir une bourse, m’a signalé des opportunités de travail à Gaza et a cru en mon potentiel bien avant que je n’y croie moi-même.
Il était sans cesse attaqué en ligne pour ses écrits sur la Palestine, mais il n’a jamais capitulé.
Il m’a appris que l’écriture est en elle-même une forme de courage.

Mon beau-frère Amer m’a enseigné la confiance.
Jusque dans nos jours les plus sombres, il faisait rire tout le monde avec ses blagues et disait à ses enfants : « Ces moments passeront. »
J’amène avec moi ces deux héritages — la persévérance du Dr Refaat et l’espoir d’Amer — dans chaque salle de classe, sur chaque page que j’écris, dans chaque conversation avec mes enfants.
Leurs voix me guident plus que n’importe quel manuel ou théorie.

L’exil a transformé ma compréhension de la liberté et de l’appartenance.
À Gaza, le simple fait de parler peut te coûter la vie.
Plus de 250 journalistes ont été tués dans ce génocide, uniquement pour avoir dit la vérité.
Ici, aux États-Unis, je peux parler librement, mais cette liberté me semble fragile et soumise à conditions.
Le silence le plus dangereux est celui qui nie la vérité en refusant d’appeler la destruction de Gaza un génocide, en prétendant que l’histoire a commencé le 7 octobre.
L’ignorance n’est pas neutre ; c’est une forme de complicité.

Mon espoir et ma motivation me viennent de mes enfants — de leurs rires, de leur avenir, de leur droit à vivre sans peur.
Mes parents, depuis Gaza, me disent au téléphone :
« Continue. Même si nous mourons, nous sommes fiers que tu puisses poursuivre notre histoire. »
Leur confiance me nourrit et me permet d’avancer.

Je vis chacune des mes journées dans deux mondes.
L’un est emprunt de sécurité, de lumière et résonne des voix de mes enfants apprenant de nouveaux mots en anglais.
L’autre est rempli de décombres, de pertes et de messages sans réponse à ma famille et mes amis.
J’ai appris à vivre dans les deux mondes à la fois, à porter le chagrin et la force dans un même souffle.

Si je pouvais m’adresser au monde, non pas en tant que chercheur mais simplement en tant que père de famille et Palestinien, je dirais ceci:
 » Posez sur les Palestiniens un regard humain, et non politique. Si la politique vous aveugle, au moins, soyez bienveillants envers les enfants de Gaza et d’ailleurs. La moitié de la population de Gaza est composée d’enfants, qui méritent eux aussi, simplement, ce à quoi mes propres enfants ont accès ici : la sécurité, la lumière et la possibilité de rêver. »


Abdalrahim Abuwarda est un chercheur palestinien, doctorant en anglais (sciences humaines publiques) à l’Université du Wyoming.
Ses recherches et son enseignement portent sur la représentation médiatique, la rhétorique et la politique du récit
en Palestine et ailleurs .


Traduction : CB pour l’Agence Média Palestine
Source: Mondoweiss

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