Après 45 jours de cessez-le-feu, la situation dans la bande de Gaza est toujours désastreuse. Les enfants, extrêmement vulnérables, sont parmi les premières victimes du génocide. Dans l’enclave palestinienne, des citoyen-nes s’organisent pour pallier le manque de services éducatifs et culturels dédiés.
Par RM pour l’Agence Média Palestine, le 24 novembre 2025.

Avant le 7 octobre 2023, Fatima était enseignante spécialisée en anglais dans une école publique. Mère de deux enfants, elle a commencé l’année dernière à donner des cours de manière informelle, dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza : “J’ai lancé cette initiative à Khan Younès, l’année dernière, je l’ai fait toute seule”, raconte-t-elle à l’Agence Média Palestine.
“Le système éducatif à Gaza est extrêmement difficile”
Dans la bande de Gaza, plus de 95% des structures éducatives ont été touchées par les bombardements israéliens ces deux dernières années. Et les quelques bâtiments encore en capacité d’accueillir du public servent de refuge pour les Palestiniens de Gaza laissés sans abri par la destruction de leurs habitations.
Fatima détaille le vide éducatif entraîné par le génocide : “Saviez-vous qu’un énorme pourcentage d’enfants n’a reçu aucune forme d’éducation pendant deux ans ? L’illettrisme et l’incapacité à lire et écrire ont des taux très élevés parmi les enfants entre 6 et 12 ans.” Pourtant, avant le début de la guerre génocidaire, la bande de Gaza présentait un taux d’alphabétisation de 97%, parmi les plus importants au monde.
Deux ans plus tard, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) estimait en septembre dernier à presque 660 000 le nombre d’enfants privés de leur droit à l’éducation. Fatima confirme cette situation : “C’est extrêmement compliqué. Il n’y a aucune forme d’éducation organisée. L’Unicef mène quelques initiatives qu’un nombre limité d’étudiants peuvent rejoindre. L’UNRWA fournit de l’éducation en ligne, mais la réalité fait qu’il est presque impossible pour les élèves d’y assister : l’internet est très faible, et la pauvreté des familles et le déplacement forcé ne permettent pas un apprentissage en ligne décent”.
C’est pour cette raison qu’elle a décidé de se lancer dans ces missions d’enseignement bénévoles, soutenue par l’association Gaza Soup Kitchen : “Je suis une mère de deux enfants aussi privés de leur droit à l’éducation”. D’après elle, le ministère de l’Education nationale dispose encore de quelques lieux d’enseignement, mais bien trop peu pour inclure l’entièreté des enfants de l’enclave palestinienne. Elle a donc décidé de s’y employer personnellement : “Je leur enseigne les bases de la lecture, de l’écriture, et des sons”.
Le bruit des drones comme instrumentale
Comme Fatima, d’autres Palestiniens de Gaza dans le secteur de la culture ont décidé de créer des espaces de liberté et d’évasion pour les enfants de l’enclave, traumatisés par le génocide. Fin octobre, nous avons relaté les activités du chœur d’enfants “Gaza Birds singing”, créé par Ahmad Abu Amsha. Il s’est fait connaître en reprenant notamment le bruit des drones afin de s’en servir comme base de musique de fond pour certaines chansons du chœur.
C’est le cas de “Sheel sheel”, du chanteur de folk palestinien Zaid Hilal, reprise par le choeur dans une vidéo devenue virale. Il expliquait ainsi : “Ensemble, nous chantons pour l’amour, pour la liberté, pour la vie. À travers la musique, nous essayons de redonner la parole aux enfants et d’offrir de l’espoir au milieu des décombres “.
Pour Nada Hamdona, écrivaine et professeur d’anglais également, “le rétablissement de l’éducation à Gaza est aussi urgent que l’aide humanitaire. Cela peut aider les enfants à commencer à se remettre de leur traumatisme.” Dans un article publié pour Al Jazeera, elle relate également une démarche similaire à celle de Fatima : “Comme l’écriture et la lecture, pierres angulaires de l’éducation, étaient devenues si difficiles à pratiquer, nous, les éducateurs, avons dû trouver d’autres stratégies d’enseignement. Nous avons fait des récitations en groupe, des contes oraux et des chansons.”
“Retrouver confiance et faire face aux conséquences psychologiques de la guerre”
Au-delà de la culture et de l’éducation, le sport aussi peut-être un vecteur d’émancipation et de guérison pour les enfants traumatisés du génocide d’après un coach du centre sportif Al-Mashtal, afin de “retrouver confiance et faire face aux conséquences psychologiques de la guerre”.
Le centre hébergeait des cours de karaté avant le début de la guerre génocidaire, ainsi que des leçons de self-défense et des championnats de jeunes. Il a été détruit par les bombardements israéliens. Hassan Al-Rayyi, chef de la fédération de karaté palestinienne, explique dans un reportage produit par Al Jazeera : “Quand je suis revenu, j’ai trouvé le centre comme vous le voyez, complètement brûlé, avec les étages détruits par les bombes”.
Malgré sa tristesse face aux destructions, il a décidé de relancer le centre pour fournir des activités sportives aux enfants de Gaza-ville : “J’ai pris l’initiative personnelle d’accélérer la reprise des sports palestiniens. J’ai commencé à repeindre les murs, en utilisant les moyens que j’avais à disposition”. Un seul objectif pour lui, redonner un peu de joie aux enfants de Gaza. Cette mission est partagée par Marwa, membre de l’équipe palestinienne de karaté : “Les enfants ont vraiment besoin du sport pour les aider à faire ressortir leurs émotions […] Même si la guerre est terminée théoriquement, elle est toujours en nous. “
Les enfants de Gaza, éternelles victimes
La guerre est toujours en eux, et continue bel et bien dans les faits. Ou tout du moins les attaques israéliennes, qui continuent de tuer des enfants. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 10 octobre dernier, près de 350 personnes sont mortes dans ces bombardements, dont majoritairement des enfants, femmes et personnes âgées.
En parallèle, si l’aide humanitaire parvient au compte-gouttes dans l’enclave palestinienne, c’est encore pire lorsqu’il s’agit du matériel éducatif. D’après l’UNICEF, “jusqu’à présent, il a été impossible d’obtenir des fournitures scolaires. Les enseignants écrivent sur les parois des tentes. On dispose de fournitures scolaires, de sacs à dos pour les enfants et de ressources pour les enseignants qui attendent aux frontières, mais ces articles ne sont pas considérés comme une aide humanitaire vitale, et nous n’avons donc pas encore reçu l’autorisation de les faire entrer à Gaza.”
Depuis le 7 octobre 2023, 147 enfants sont morts de faim dans la bande de Gaza. Et malgré le cessez-le-feu, 42.000 souffrent toujours de malnutrition aiguë selon des chiffres de l’UNICEF. En attendant qu’Israël respecte enfin les conditions d’un accord qu’il a déjà violé près de 500 fois, les Gazaoui-es sur place s’escriment pour donner à ces enfants victimes d’un génocide toujours en cours l’espoir d’un avenir meilleur. “Nous devons donner aux enfants qui ont perdu deux années d’éducation la possibilité d’écrire, d’apprendre et de rêver à nouveau”, conclut Nada Hamdona.



