Le long de la « ligne jaune » d’Israël, en perpétuelle expansion, la guerre à Gaza n’a jamais pris fin

Les forces israéliennes avancent au-delà des limites fixées, où, selon les Palestiniens, des quartiers jusque-là considérés comme sûrs sont pris pour cible sans avertissement.

Par Ruwaida Amer, le 5 décembre 2025

Des enfants palestiniens ramassent du papier, du bois de chauffage et d’autres matériaux dans la décharge de Khan Yunis pour subvenir aux besoins de leur famille, le 30 novembre 2025 (photo : Doaa Albaz, Activestills)


Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu illusoire à Gaza, la vie des Palestiniens et Palestiniennes dans la bande de Gaza est dictée par une ligne imaginaire tracée par l’armée israélienne. Franchir cette « ligne jaune », qui marque la limite de l’occupation israélienne des zones ethniquement nettoyées couvrant plus de la moitié de Gaza, équivaut à une condamnation à mort. Même pour des enfants ramassant du bois pour leur père en fauteuil roulant. Or, non seulement cette ligne est mal définie, mais elle ne cesse de s’étendre.

Les habitant·e·s décrivent une réalité dans laquelle des quartiers supposés sûrs se transforment du jour au lendemain en lignes de front, sans aucun avertissement. Le 20 novembre, les forces israéliennes ont avancé de 300 mètres supplémentaires dans le quartier d’al-Touffah, au nord-est de la ville de Gaza, forçant les habitant·e·s à fuir pour sauver leur vie malgré le cessez-le-feu qui était censé garantir leur sécurité. Aujourd’hui, les Gazaoui·e·s vivant plus à l’ouest, dans des régions considérées comme étant en dehors de la zone de danger immédiate, craignent de plus en plus d’être elles et eux aussi bientôt contraint·es de partir.  

« Ils ont bombardé la zone et nous ont forcés à fuir avant la tombée de la nuit », se souvient Basem Badir, 28 ans, originaire d’al-Touffah, en se remémorant le jour de l’incursion. Les jours précédents, il avait vu des véhicules militaires israéliens à proximité « mener des opérations de démolition et de rasage à coups de bulldozer ». Comme beaucoup d’autres Gazoui·e·s de la région, la famille de Badir a fui vers l’ouest. Lorsqu’il est revenu deux jours plus tard pour vérifier l’état de leur maison, celle-ci était inaccessible : les blocs de béton délimitant la ligne jaune avaient été déplacés et « des quadricoptères tiraient sur toute personne qui s’en approchait ».

« Nous avons l’impression que la guerre continue », a déclaré Badir à +972. « La région n’est jamais sûre et les gens la fuient depuis des jours. »

La situation s’est à nouveau aggravée le 1er décembre, lorsque les forces israéliennes ont commencé à bombarder des maisons près du carrefour de Sinafur, piégeant plusieurs familles et blessant des dizaines de personnes. Les habitant·e·s ont appelé à l’aide la défense civile et les agences humanitaires, mais celles-ci n’ont pas pu atteindre les familles assiégées en raison des bombardements incessants.

Ahlam Murshed, 40 ans, est retournée avec sa famille dans sa maison détruite après le cessez-le-feu, dans l’espoir de mettre fin à ses souffrances liées aux déplacements répétés. Elle a réparé une pièce pour qu’ils puissent y vivre, pensant qu’ils étaient suffisamment éloignés de la ligne jaune (à environ un kilomètre) pour être à l’abri du danger. Mais chaque nuit était envahie par le bruit des démolitions, « comme si on creusait la terre », et ses enfants refusaient de quitter la maison après la tombée de la nuit. « Nos vies se limitent aux heures du jour », a-t-elle confié à +972.  

Malgré tout, Murshed s’est efforcée d’endurer ces conditions, jusqu’à ce que les bombardements commencent le 1er décembre. Au début, elle a rassuré ses enfants en leur disant qu’il s’agissait simplement d’une activité de routine de l’autre côté de la ligne jaune. Mais quelques instants plus tard, les bombardements se sont intensifiés et les explosions ont atteint le carrefour de Sinafur. Craignant de se retrouver pris au piège, les membres de sa famille ont fui dans les rues. « La zone était rouge sous l’intensité des bombardements », a-t-elle décrit.

Murshed portait sa fille de 3 ans tandis que son mari portait leur fils de 4 ans, trop effrayé pour courir. Après deux heures, ils ont atteint la tente de leurs proches près de la place du Soldat inconnu, où ils se sont réfugiés. « Nous ne savons pas s’il s’agit d’un cessez-le-feu ou d’un mensonge », a-t-elle déclaré. « Ce que nous vivons, c’est une guerre qui se poursuit. »

Les habitant·e·s de la partie orientale d’Al-Tuffah affirment que cela est devenu une habitude nocturne. Le 2 décembre, l’armée a tiré sans discernement des coups de feu et des obus d’artillerie sur les maisons de plusieurs familles situées à l’ouest du carrefour de Sinafur pendant leur sommeil, atteignant jusqu’à deux kilomètres au-delà de la ligne jaune. L’hôpital baptiste Al-Ahli a accueilli 15 blessés et trois membres de la famille Sakani ont été tués. 

L’un d’eux était Raif Sakani, un père de famille d’une quarantaine d’années. Selon son épouse, Samar, lorsque les bombardements ont commencé, il a tenté de sauver l’épouse de son frère qui se trouvait au deuxième étage de leur maison, mais l’armée israélienne a tiré un autre obus qui l’a tué sur le coup.

« Nous dormions paisiblement quand soudain les bombardements ont commencé », a raconté Samar à +972. « Nous n’avions pas eu un instant de répit depuis deux nuits, car des quadricoptères nous tiraient dessus, comme pour nous ordonner de quitter nos maisons. Nous les avons ignorés et sommes restés sur place, mais d’autres voisins ont fui, craignant pour leur vie et celle de leurs enfants. 

Nous nous sommes accrochés à notre maison, mais je ne savais pas que j’allais perdre mon mari », a-t-elle poursuivi. « Nos voisins nous ont aidés à nous échapper à bord d’une charrette tirée par un âne, mais il n’a pas survécu. Il a laissé derrière lui cinq enfants, et je ne sais pas comment nous allons vivre dans ces conditions difficiles. 

« Je ne sais pas ce qu’il a fait pour mériter d’être tué pendant un cessez-le-feu », a poursuivi Samar. « Les bombardements visaient sans discernement une zone supposée sûre où nous ne représentions aucune menace. C’est une occupation cruelle qui ne tient aucun compte des accords. Je ne sais pas ce qu’elle attend encore de nous. Deux ans de guerre et cela n’a toujours pas cessé. Mon mari a été tué pendant le cessez-le-feu. »

Dans le quartier de Shuja’iyya également, les habitant·e·s ont fait état de la poursuite des agressions militaires israéliennes. Le 30 novembre, Salem Ahmed, 45 ans, a vu des soldats opérer à l’ouest de la ligne jaune et ouvrir le feu. « Ils ont pris d’assaut une maison appartenant à la famille Al-Siqli et ont kidnappé l’un des membres de la famille », a-t-il relaté à +972

« Les tirs sont devenus presque quotidiens et visent les maisons des citoyens, sans compter les dangers posés par les véhicules blindés qui circulent à proximité immédiate des zones résidentielles », a poursuivi Ahmed. « De nombreuses familles ont été contraintes de fuir à nouveau, après le déplacement de la ligne jaune et l’augmentation des violations dans la région. ». 

En réponse à la demande de +972, un porte-parole de l’armée israélienne a déclaré que « les FDI s’efforcent de signaler visuellement la ligne jaune, en fonction des conditions du terrain et de l’évaluation opérationnelle actualisée. Cette opération est menée tout en poursuivant les activités opérationnelles nécessaires dans la zone, conformément aux besoins militaires sur le terrain, et en mettant tout en œuvre pour minimiser les dommages causés aux civils non impliqués, conformément au droit international. »


Ruwaida Amer est une journaliste indépendante originaire de Khan Younès.

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine.
Source :  +972mag

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